ÉDITO 7 :
2003, L'AFFAIRE J'AI LU

(page archivée le 7 avril 2004)


Ceux qui connaissent mon travail savent l'importance de la maison J'Ai Lu dans ma carrière. En bref, j'y produis des couvs de Fantasy et de SF depuis bientôt 30 ans et j'en étais en 2003 à quelque chose comme 160... ce qui fait de moi le doyen de la maison, en tout cas dans le domaine SF. Ça ne me rajeunit pas, mais je trouve le mot doyen plutôt rigolo, et je ne pense pas faire preuve de prétention en disant avoir largement contribué à l'image de marque et à la "valeur ajoutée" de la collection, comme Manchu pour le Livre de Poche-SF, Siudmak pour Presse-Pocket ou Nicollet pour NEO en son temps. Réciproquement, ma propre carrière doit beaucoup à ma présence chez J'Ai Lu depuis 1974, sous l'égide de Jacques Sadoul.
Or voici que, en cet été 2003 caniculaire, Gilles Francescano, confrère illustrateur, m'apprend ceci : il se voit commander par J'Ai Lu trois couvs pour des rééditions de romans d'Ayerdhal, avec des bons de commande-contrats à 350 € pièce.
Après information, il semblerait qu'il y ait erreur, mais pas tant que ça : pour lui, et pour les autres illustrateurs travaillant déjà pour J'Ai Lu, ça devrait être 450 €. Le prix de 350 € étant réservé aux "petits nouveaux".
N'empêche : le prix de couv J'Ai Lu, ces dernières années (depuis 97) était de 595 €. Perte de 25 %, donc, décidée unilatéralement par la boîte. Sans compter que 350 € pour les débutants, c'est carrément honteux. (Pour information, la fourchette de rémunération de base pratiquée par les autres éditeurs SF s’étale de 460 à 600 €.)
Il semble que le mot d'ordre "faire des économies" soit venu des propriétaires italiens de J'Ai Lu-Flammarion. (Ce n'est que par la suite, lors des négotiations, que la direction nous a parlé d'une dégradation lente mais régulière des ventes moyennes au titre faisant que le chiffre d’affaire ne pouvait se maintenir qu'en multipliant les parutions, ce qui suppose que le même total de frais de fabrication s'étale sur plus de titres, d'où cette baisse.)
Pour ma part, ma dernière commande remontait à avril et était encore bel et bien à 595 €, mais d'autres illustrateurs avaient, depuis, été mis face à ces nouveaux prix. (Cela dit, par la suite encore, on a eu des infos comme quoi le prix de 595 serait maintenu pour deux illustrateurs : d'une part, l'auteur des couvs de Barbara Cartland depuis 40 ans, et, d'autre part, moi... considérés comme "indispensables aux collections"...) (On peut voir à mes parenthèses l'un des principaux caractères de cette affaire : le mépris de départ, l'opacité des décision prises en haut lieu sans concertation avec les intéressés, le temps et la pression qu'il a fallu pour tirer les vers du nez aux responsables, obtenir des arguments sur lesquels on puisse discuter, au lieu de décisions brutales auxquelles on ne pouvait que réagir brutalement... Que d'énergie perdue !... On peut largement extrapoler là-dessus sur le plan politique-économique-mondialisationnique...) Gilles Francescano, étant président de l'association Art&Fact, (voir note en bas de page) lance le débat auprès des adhérents et de quelques autres, dont les auteurs écrivains. Pendant quelques semaines, ça a chauffé sur l'internet !
Ça a finit par aboutir d'une part à une lettre collective (et polie) signée par Art&Fact et par un bon nombre d'illustrateurs, auteurs et souteneurs divers, (dite "le manifeste des cinquante") refusant tout net cette décision unilatérale et raffarinesque de changement de tarif... mais proposant des négociations. (Extraits : "Nous tenons a vous rappeler que, lorsque J'Ai Lu avait effectué une étude marketing pour évaluer l’impact des couvertures sur la commercialisation de ses publications, les lecteurs avaient largement plébiscité l’illustration originale en adéquation avec l’ouvrage, celle-ci se révélant même être le 2ème déclencheur d'achat, juste après le nom de l'auteur. (...) Se faisant l’écho des préoccupations légitimes de ses adhérents auteurs illustrateurs, l’association Art&Fact vous engage à reconsidérer la tarification que vous leur proposez, de façon à maintenir la qualité de présentation des ouvrages, qui a contribué au succès des collections de l’imaginaire chez J’Ai Lu et à laquelle le public semble très sensible. Bien entendu, dans l’esprit de collaboration qui a toujours régné entre auteurs illustrateurs et éditeurs, nous souhaitons vivement une rencontre qui permettrait de lever d’éventuels malentendus et de sortir au plus tôt d’une situation pour chacun inconfortable.")
... D'autre part à une lettre recommandée personnelle (assez "rentre dedans") d'Ayerdhal, demandant à récupérer ses droits, arguant qu’après les illustrateurs, viendrait inévitablement le tour des auteurs...
... Et encore d'une même recommandée de ma part donnant carrément ma "démission" consternée mais ferme (polie aussi mais limite...) (Extraits : "C'est donc avec regret mais avec détermination que je vous fais part de ma démission en tant qu'illustrateur pour J'Ai Lu. Comme vous pouvez le comprendre, il n'est pas question pour moi de voir, après 30 ans de bons et loyaux services, mon tarif de couverture faire un saut de 15 ans en arrière (!), mais il n'est pas question non plus de bénéficier d'un tarif préférentiel eu égard à mon prestige. La solidarité, ça existe, et je considère qu'une couverture a la même valeur, quel que soit l'âge de son auteur et la technique employée. (...) Il semble bien, donc, que ma couverture pour "Immunité Diplomatique" (Loïs McMaster Bujold), rendue avant cette crise, doive être ma dernière illustration pour J'Ai Lu... Ce qui doit plonger votre direction financière dans la plus claire indifférence et me laisse pour ma part une certaine amertume de "fin d'époque", cependant compensée par la conscience d'avoir bien donné pendant 30 ans. C'est le passé. Quant à l'avenir, eh bien il y a d'autres éditeurs qui continuent à se comporter en éditeurs...")
Pour préciser ma position, il faut bien comprendre que par rapport à J'Ai Lu, je n'avais rien à perdre : effectivement, j'ai bien donné pour cette maison, et effectivement, je suis demandé par d'autres éditeurs. 160 couvs, je peux m'arrêter la tête haute. Mais ce n'est pas forcément le cas de tout le monde. J'ai considéré par contre que ma position de "grand ancien" pouvait donner un certain poids aux arguments de l'association et qu'il fallait en faire profiter la collectivité : le fait, en particulier, de payer moins cher les "petits jeunes" est à double tranchant : exploitation des débutants qui sont prêts à bosser à n'importe quel prix, et concurrence déloyale envers les anciens qui risquent de se voir souffler les boulots pour raison d'économie (de bout de chandelle). Si bien qu'il était important d'entamer une négotiation collective "réaliste".
Il y a eu aussi quelques réactions plus... viscérales, et une sorte de grève puisque nombre de commandes n'ont pas été assurées : du coup, par manque de couvertures, J’Ai Lu n’a sorti cet été que deux titres SF au lieu de la dizaine prévue.
La direction a reconnu un manque de concertation et entamé le dialogue avec l'association Art&Fact-"personne morale". Je passe sur les détails, mais cela a fini par aboutir à la lettre du Directeur général du 3 novembre, dont j'extrais :
"(...) j’ai le plaisir de vous confirmer à mon tour mon accord sur les conditions de mise en place d’un tarif unique de 500 € pour les illustrations de couverture des collections pour lesquelles vos illustrateurs interviennent. Ce tarif sera révisable chaque année sur la base de l’indice INSEE.
Ainsi que vous me le demandez, je fais établir la liste des illustrateurs qui, depuis le début de l’été, avaient été rémunérés sur la base de 450 €, afin qu’un complément de rémunération leur soit adressé dès que possible."
... Ce qui ne peut pas être considéré comme une "victoire", mais comme une "moindre perte", c'est-à-dire le résultat d'une négotiation "adulte", d'un marchandage, si on veut, où chacun fait une partie du chemin. S'il y a une réussite, là, c'est de montrer qu'une action collective concertée a porté ses fruits. "L'union fait la force", ce n'est pas nouveau. Et ça, dans une classe sociale aussi forcenément individualiste que les artistes, ça n'est pas rien !

CAZA (janvier 2004)


(Nota : je me suis permis de reprendre dans ce texte quelques éléments de nos échanges de mails, lettres, coups de fils et interview parue dans Bo-Doï)

Quelques précisions de Gilles Francescano :
Art & Fact, créé en 2000, regroupe une quarantaine d’illustrateurs de SF, fantastique et merveilleux. Son vice-président est Philippe Jozelon, illustrateur des couvs de la Nouvelle époque de La Compagnie des glaces au Fleuve Noir. Parmi nous, on trouve des "doubles casquettes", illustrateurs et auteurs de BD comme Caza, Gess, Bellamy, Manchu, etc.
Nous travaillons sur trois axes : Recenser les textes juridiques nécessaires à la défense des indépendants, représenter nos adhérents lors de conflits, et organiser des expos de leurs œuvres. Renseignements et bulletin d’adhésion à : http://www.planete-art.com/artetfact, ou auprès du président :


Fin de page