ÉDITO
8 :
Souvenir de René
(page archivée le 6 mars 2005)
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Si je me rappelle bien, c'est en 74
que René Laloux m'a contacté pour travailler avec lui
sur "Gandahar", d'après le roman de Jean-Pierre Andrevon.
Trente ans, donc, pendant lesquels on ne s'est jamais perdus de
vue, même si notre collaboration a été assez
clairsemée. Il y a eu la période du studio d'Angers,
à la fin des années 70, où s'est fait le
pilote de "Gandahar", Paris dans les années 80, avec le
court métrage "La Prisonnière" (que nous renions de
concert), puis enfin la production de "Gandahar", à Paris
puis à Pyong Yang, suivi par notre autre
court-métrage "Comment Wang-Fo fut sauvé", les deux
sortant finalement en 87.
Pour en finir avec le professionnel, il est bon de savoir que
dès cette époque, René m'avait proposé
le livre de Serge Brussolo "À l'Image du dragon". Ayant
alors d'autres envies, je déclinai la proposition et il
travailla avec Patrice Sanahujas jusqu'au décès de
celui-ci. Ce n'est qu'à la fin des années 90 que le
projet me revint via son producteur Léon Zuratas et aboutit
finalement à un tout autre film: "Les Enfants de la pluie",
réalisé par Philippe Leclerc.
Le cinéma d'animation, décidément, est un
animal qui vit lentement. Ou qui a de longues hibernations. J'avoue
que j'admire beaucoup le courage des réalisateurs. Il faut
avoir énormément de caractère et de talent
pour se lancer dans ce genre d'aventure, pour
persévérer contre venzémarées, et
préserver, à travers les aléas
économiques, les problèmes de gestion
d'équipe, les luttes de pouvoir — y compris au sens
politique du terme — pour préserver, donc, la
poésie, le rêve, l'enchantement et la volonté
bien arrêtée de dire quelque chose.
Ça revient cher, souvent, en stress, en frustration, en
usure. J'ai vu René se bourrer de tranquilisants et parfois
se bourrer tout court, et souvent il fallait bien ça pour
affronter les apparatchiks tchèques, hongrois ou
coréens... C'était ça ou la kalachnikov. Je
soupçonne René, d'ailleurs, d'en avoir tué
quelques uns — mais juste parce que, à
l'époque, il avait encore un cœur en bon état
et pas eux. Le temps l'a rattrappé et il a fini par
lâcher prise, dans la bonne humeur, semble-t-il, puisqu'aux
dernières nouvelles, il concoctait de nouveaux projets et
avait bon moral, si j'en crois mon téléphone et les
témoignages reçus à Angoulème,
où il vivait depuis quelques années et où le
CNBDI lui a organisé obsèques et hommage.
On dit parfois que avoir du caractère, c'est l'avoir
mauvais, et René fait sans doute partie de cette
catégorie de sales caractères comme on les aime:
provocateur tonitruant, susceptible, coléreux,
hypocondriaque, fumeur invétéré de cigarillos,
bon mangeur et bon buveur, gros lecteur de SF, mutant
frustré, soi-disant paresseux, pseudo-misanthrope et
prétendu misogyne, gauchiste contrarié, autodidacte,
athée, sybarite et pervers polymorphe, comme il aimait
à se définir lui même, en bon disciple de
Freud. En bref, René était ce qu'on appelle un bon
vivant... Je suppose qu'il fera un bon mort.
Pour finir, j'aimerais citer quelques uns de ses aphorismes,
tirés de son petit bouquin "Au secours je suis né",
ceux qui le représentent le mieux, souvent empreints d'un
humour désespéré, à moins que ce ne
soit d'un désespoir rigolo.
Par exemple : "Les plus grands illustrateurs de SF n'ont jamais su
résoudre les problèmes de fenêtre." Ça,
j'aimerais bien qu'il m'explique...
"Le travail fait par les autres ne me fait pas peur". Ce qui me
rappelle certains jours où je descendais des pages de
story-board pendant qu'il lisait le journal... Cela dit, il faisait
le café, aussi...
Encore : "Il avait tellement douté de lui qu'il ne pouvait
plus supporter les critiques des autres."
"Artiste : paresseux qui travaille beaucoup pour nourrir son
égo affamé."
"On ne peut vaincre son époque qu'en étant en avance
sur elle."
"Le plus beau métier du monde : résistant."
Et puis : "Prends la main du petit garçon que tu as
été et guide-le comme ton fils." Ce qui me rappelle
la fois où, à Annecy, on avait montré certains
de ses court-métrages à des enfants vraiment petits,
qui s'étaient régalés, et lui, lui qui passait
pour avoir fait des dessins animés "pour adultes", s'est
aperçu avec bonheur qu'il avait en fait fait des films pour
les enfants... ou plus exactement pour l'enfant qu'il avait
été.
Sur la mort — on est quand même là pour
ça — il a dit : "Ce sont toujours les meilleurs qui
partent les premiers. On les comprend : dans le monde criminel
où nous vivons, l'infarctus se présente souvent comme
une heureuse solution."
... Mais aussi : "Une belle fin : mourir de rire."
... Et encore : "Toute sa vie, il s'était
démené pour avoir beaucoup de monde à son
enterrement." Tu vois, René, ça n'a pas mal
marché...
Il a encore écrit : "Un con qui meurt laisse beaucoup
d'héritiers." Plus optimiste que lui, je voudrais le
corriger en souhaitant qu'un poète qui meurt laisse beaucoup
d'héritiers.
Caza / mars 2004
PS. Comme annoncé dans la page Projets, un livre sur
René Laloux est en préparation chez Le Pythagore.
215x260, 192 pages quadri. Prix public 35 Euros. La date de sortie
n'est pas encore décidée et une souscription est
prévue. D'autres nouvelles bientôt, sans doute...
http://www.lepythagore.com/
Tous les précédents
éditos, et bien d'autres choses,
se retrouvent au chapitre "Archives". Bonne
visite!
