ÉDITO
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(page archivée le 18 octobre 2005)
En guise d'édito, je vous propose
une petite nouvelle écrite il y a quelques années
et qui n'est pas sans rapport avec le livre de Greenpeace
"Dessins pour le climat".
Stars
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Ça commence toujours comme ça:
Je suis couché dans une prairie en légère pente, en été, la nuit (ou disons tard le soir) J'ai quinze ans et je regarde les étoiles. Je n'observe pas (scientifiquement): je contemple serait plus juste, car plus lyrique, et c'est bien de ça qu'il s'agit. On a tous commencé comme ça, lecteurs, auteurs et autres (et même astronomes). Figure de proue du vaisseau Terre fonçant à travers l'espace, allant cueillir nos images dans les champs d'étoiles.
Pas scientifique, donc. À vrai dire, je sais peu de choses sur les étoiles : je sais juste reconnaitre les deux Ourses et la Polaire. À l'école, on apprend peu de géographie stellaire, d'astrographie. Si, je sais que l'étoile la plus proche de nous s'appelle — non, c'est nous qui l'appelons — Alpha du Centaure, alias Proxima Centauri et qu'elle est à 4,4 années-lumière de nous, ce qui est vraiment très loin.
Sur les planètes, j'en sais un peu plus, bien que je ne sache pas non plus les trouver, sauf Vénus, parfois, au crépuscule, première et dernière étoile au ciel. Star Veneta...
STOP!
En fait, sur les planètes, je sais énormément de choses!
Sur Mercure, la plus proche du soleil, qui présente toujours la même face au soleil, un froid glacial règne sur la face nocturne, une chaleur torride sur la face diurne. Sur le terminal, là où le jour rencontre la nuit, où la lave incandescente rencontre la glace, tout craque en une explosion permanente. Sur cette Limite, de la rencontre du chaud et du froid, naissent les diamants.
Sur la face brûlante, de très anciens habitants de la planète (ou de très anciens visiteurs) ont laissé un signe: une statue de pierre d'un bleu presque noir tend ses bras trop courts vers le soleil. Vers les fruits d'or du soleil. Cela a-t-il un sens ? Qu'ont voulu dire les habitants, ou les visiteurs d'un million d'années dans le passé avec cette arche monumentale ? (Car je sais qu'en fait c'est une arche. Qu'attend-elle pour prendre son envol, monter et tomber droit dans le soleil? Tomber en haut.) Ses constructeurs, sans doute, voulaient partir, mais quelque chose les a retenus cloués au sol. Il sont sans doute toujours là, dedans, morts, bien sûr, ou en hibernation, congelés: un point de glace et d'obscurité au beau milieu de la plus intense fournaise.
Après, dans l'ordre, il y a Vénus.
Sur Vénus, sous le plafond de nuages, dans une atmosphère de serre, se cache un peuple d'amazones à la peau bleue. La planète entière est une jungle tropicale à la puissance quatre. Nous connaissons la jungle, ici, sur Terre… Mais là-bas… Là-bas, il fait plus chaud, plus humide, les arbres sont plus grands, les champignons ne peuvent être que géants, l'eau est partout, amniotique. Vénus est une mangrove, un marais nourrissant un lacis de palétuviers de trois kilomètres de haut. (Et les fleurs... imaginez les fleurs, combien capiteux est leur parfum et quels rêves infiniment délicieux il distille…)
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Les femmes de là-bas, amazones à la peau bleue, sont plus grandes, aussi, que les femmes d'ici, et surtout plus belles. Leur chevelure lisse, aile de corbeau, tombe jusqu'à leurs chevilles. Elles la tressent en une unique liane, sur leur dos. Leur corps est paré de joyaux vivants, une forme de vie minérale qui s'installe en symbiose avec les humaines. Les vénusiennes n'ont pas de mâles. Tout au long de leur vie, leurs filles poussent en elles, dans des sortes d'oeufs rouges qui petit à petit remontent à la surface du corps, sous la peau, puis percent celle-ci, qui, ainsi ouverte, s'orne alors de lisses joyaux rubicond, bourgeons luisants qui croissent et qui un jour se détachent et tombent et bientôt éclosent, laissant paraître une nouvelle fille miniature de la jungle, déjà proportionnée comme une adulte et nantie de pensée et de langage, qui s'armera d'épines et se vétira de feuilles... (Mais non, les amazones vivent nues, bien sûr, et seulement se peignent de tatouages en spirale et se parent de minéraux vivants.) Elle grandira jusqu'à la taille adulte, trois mètres, et dès lors, à son tour, sentira croître en elle les bulbes rouges porteurs de ses filles parthénogénétiques.
Les amazones se nourrissent de la chair des champignons géants. Elles vivent en tribus et adorent l'eau-mère. Elles n'ont jamais vu le soleil (sous le plafond de nuages).
Dans l'ordre, après, vient la Terre, que j'aime bien écrire avec majuscule, malgré tout.
Mais je ne parlerai pas de la Terre — ou plus tard.
Mais la Terre a son propre satellite, la Lune (que j'aime bien aussi écrire avec majuscule), qui tourne toujours la même face vers nous, comme Mercure vers le soleil. J'ai peu à dire sur la Lune. Je sais que c'est là qu'on ira en premier, bien sûr, qu'on s'y sentira léger et qu'on ne pourra pas y vivre autrement que dans des scaphandres pressurisés, alimentés d'air respirable apporté de la Terre. On y laissera juste quelques traces de pas et un drapeau. (Rappelez-vous : j'avais quinze ans. Maintenant ça y est, on y est allé et je sais : on s'y est senti léger, on y a respiré de l'air importé de la Terre, on y a laissé quelques traces de pas et un drapeau. Quelques déchets aussi.)
La Lune est un globe d'argent froid. Un masque. Sa lumière n'est que le reflet de celle du soleil et je sais que sa matière profonde, sous cet artifice de miroir, est noire. Elle ne s'appelle en fait ni Séléné ni Séréna, mais Lilith.
Je sais aussi que sur sa face cachée, de très anciens visiteurs — encore eux! — ont déposé, il y a des milliers d'années, un objet, pour que, le temps venu, nous le découvrions et qu'il soit la clef qui nous ouvrira les étoiles. (L'avons-nous trouvé, en cette année 2001, cet artefact, ou bien le drapeau aux stars and stripes planté là le cache-t-il encore, et les lourdes bottes des astronautes l'ont-ils enfoncé dans la poussière lunaire?...)
Sur Mars et sur les martiens (qui s'écrivent avec un T comme spatial), je sais énormément de choses. À croire qu'il y a un monde fou, là-haut… à moins qu'il n'existe plusieurs centaines de planètes Mars parallèles, chacune habitée de martiens différents: les petits hommes verts, les êtres de métal qui se nourrissent de boulons, les grands êtres mélancoliques aux yeux d'or qui hantent les canaux asséchés, les guerriers rouges à quatre bras qui parcourent les plaines couvertes de lichen orangé sur leurs thoats; et pas mal d'autres encore, dont cette sorte d'oiseau sans ailes qui atterrit en se plantant le bec dans le sable et ces drôles de gnomes mineurs qui poussent leurs brouettes en hurlant "Nous sommes z-z-z-amis, ouye! Nous sommes z-z-z-amis, ouye!". Et cette autre Mars, aussi, où des aventuriers de l'espace se retrouvent dans les bouges de Lakkdarol ou de Valkis pour y boire le ségir. Là, on affronte des descendantes de la Gorgone à la gluante chevelure serpenti-vermiforme et rouge. Ou bien l'on sauve des princesses tout aussi rouges de cheveux. (Rouges, les cheveux, toujours! Rouge, Mars, toujours. Qui a inventé ce paradoxe des petits hommes verts? Les martiens ne peuvent être que rouges!)
Après, encore après, il y a l'anneau d'astéroïdes, cette sorte de frontière entre les planètes aux proportions humaines et donc concevables, maîtrisables, (colonisables?)... et les géantes gazeuses glacées inapprochables: Jupiter, Uranus, Saturne et ses anneaux, Neptune, et puis Pluton, l'extrême, la frontière de notre système solaire, la dernière escale avant les étoiles. Pas géante, elle, mais tout aussi glacée.
(Ailleurs, un jour, je vous parlerai du nuage d'Oort, où naissent les comètes.)
Et puis, quand j'ai quinze ans et que, couché sur le dos au flanc de la colline, je contemple les étoiles, il vient toujours un moment où l'une de ces étoiles semble bouger et grossir... Et un peu après, il y a ce sifflement doux, chuintant, à la limite de l'audible. Et cette lueur irisée, indicible, et cette odeur d'ozone. Et le vaisseau est posé là, sur la prairie, tout auréolé de la divinité des étoiles. Il s'ouvre et elle vient vers moi. Elle a trois mètres de haut, de longs cheveux aile de corbeau réunis en une tresse plaquée à son dos. Elle porte un bikini fluorescent, car le climat d'ici est plus frais que sur Vénus et une combinaison intégrale en plastique transparent, car l'air de la Terre ne convient pas aux Vénusiennes à la peau bleue. Elle s'approche, vient vers moi, ses lèvres pourpres s'ouvrent sur des paroles incompréhensibles et que pourtant je comprends…
***
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Aujourd'hui, je suis couché à flanc de colline, comme à quinze ans, et je regarde le ciel.
Le ciel, car les étoiles sont invisibles sous la couche opaque de nuages.
Sous mon dos, ce n'est plus la prairie, qui me porte, mais un bloc de béton fendillé d'où dépassent quelques ferrailles torses, bloc lui même posé sur une terre sèche comme du sable — ou du machefer.
Il n'y a plus d'arche sur la face chaude de Mercure, plus d'artefact sur la face cachée de la lune qui ne porte plus qu'un petit l, plus de ségir dans les bouges de Mars, et la combinaison translucide des vénusiennes bleues ne m'évoque rien d'autre qu'un préservatif géant.
Il n'y a que ce ciel oppressant, que cet air trop lourd, trop chaud. Ce ciel brûlant de minuit refermé sur nous.
La Grande Porte est close. Le vaisseau terre fait eau de toutes parts et sombre. L'Odyssée de l'espace est finie avant d'avoir commencé.
Comment peut-on encore croire aux étoiles, en ce troisième millénaire? Comment peut-on croire en un futur dans les étoiles pour l'homme, quand il n'en a même plus sur la terre ?
Je quitte la contemplation du ciel, je rentre chez moi, où la climatisation marche à fond, réchauffant encore un peu plus l'extérieur pour préserver l'intérieur. Je m'installe dans ma bibliothèque pour finir la nuit, car il y a déjà longtemps que je ne dors plus. Les étoiles, les planètes, les vénusiennes bleues et les nomades rouges, les méduses gazeuses géantes de Jupiter et les vieux sages de Saturne, les hommes-pieuvres de Proxima et les Ptavvs, les Pnumes, les Chasch sont là, tout autour de moi, dans mes livres. Tristes.
Lire (de la science-fiction) est un acte gratuit.
CAZA. 2001
