ÉDITO 10

Un peu d'internectualisme en vrac.

(page archivée le 01/01/2007)




Ex-libris pour ADBD
"Internet a changé la vie de Sophie!"
Ex-libris pour le site ADBD.
(Voir page Parutions Para-BD)


U-topie = non-lieu = nulle part.
De ce fait, pour se donner un espace de liberté, les créateurs d'utopies ont toujours ou presque situé leur projet social sur une île (isola).
Quid de l'internet en tant qu'utopie?
L'internet, au contraire, n'est pas une utopie située, isolée sur une île, fut-elle imaginaire (Ce qu'on pourrait appeler utopie-bocal, ou culture in-vitro). L'utopie de l'internet est, bien au contraire, dans le fait même qu'il n'y a plus d'île. Que plus personne n'est isolé. C'est l'abolition du local au bénéfice du global. C'est l'u-topie par définition, l'utopie au sens étymologique du mot : sur le réseau, on est "nulle part", "hors-lieu"… (De là à dire qu'on est "délocalisé"…)

Le contenu du réseau est universel (ou se veut universel, ou tend à l'universel). Le réseau, ce n'est pas un livre, c'est tous les livres (ou ça y tend). C'est la bibliothèque absolue, totale. On y trouve "tout". Mais ce "tout" est relatif, bien sûr, puisque tout est relatif. Cet universel est à considérer toujours comme entre guillemets. Cela dit, à l'échelle humaine, c'est assez proche de l'infini.
Mais "tout", bien sûr, ça veut dire aussi "tout et son contraire". Chaque élément est susceptible d'en annuler un autre, et de se faire annuler par un autre. Le réseau, comme toute bibliothèque, toute compilation à tendance universelle, toute encyclopédie, contient sa propre contradiction, son auto-négation, son autodestruction potentielle. Une "bibliothèque de Babel". (Mais après tout, il en est de même pour les gens et pour n'importe quoi : partout, on croise tout et son contraire.)
Voici donc qu'on a "tout" sous la main, à sa disposition, en permanence : toute l'information du monde, sans hiérarchie, sans idéologie préfabriquée (ou dans le côtoiement de toutes les idéologies possibles.) (Si vous voulez bien, je vais arrêter de mettre des guillemets au mot tout : gardez les en tête une fois pour toutes.)
Le slogan promotionnel du réseau pourrait être "Tout, tout de suite", ce qui était un des mots d'ordre de mai 68, mais qui est aussi celui du capitalisme libéral, ce qui donne à réfléchir sur la validité du mouvement de 68. (Mais c'est un trop gros dossier pour l'aborder comme ça entre deux portes.)
Évidemment, quand même, tout n'est pas accessible, sur le réseau, trouvable tout de suite, comme on s'en donne trop facilement l'illusion. En fait c'est trop énorme, tout simplement. Mais potentiellement oui, tout est potentiellement disponible. Et ce potentiel a son importance, au plan philosophique, ou au plan anthropologique : c'est une situation qui n'a jamais existé jusqu'ici, dans toute l'histoire de l'humanité. (Mais il y en a d'autres, en notre époque : par exemple le fait qu'une civilisation, la nôtre, en s'effondrant, est susceptible d'entraîner le monde entier dans son auto-destruction : cela n'a jamais existé, jusqu'au XXème  siècle.)
Le contenu du réseau, donc, c'est la multiplicité des informations, des connaissances, du plus général au plus particulier, depuis la science la plus pointue jusqu'aux discussions type "café du commerce" des forums, jusqu'aux blogs-branlette — magnification du quotidien individuel le plus banal. Est-ce là la naissance d'une "valeur" nouvelle? Tout est permis, tout est possible, y compris le n'importe quoi. Rien n'est mieux ou moins bien, pas de jugement, pas de critères – règne de l'individualisme exacerbé (Ce qui à nouveau nous ramène à l'idéologie floue de mai 68… et au libéralisme). Chacun s'exprime, oui, mais qui communique? (Chacun communique ou chacun comme unique?)

Le réseau est à l'image de notre société. (Et - feed-back - notre société est à l'image du réseau.)

Ce qui remet en scène (ou en selle) une question bien intéressante, celle du CHOIX.
Chacun, face à ce potentiel total, universel, infini, doit se poser la question de la sélection, chacun doit donc interroger ses fondamentaux, comme il est à la mode de dire, et choisir. C'est-à-dire trouver ou retrouver des critères de choix, une capacité à définir ses centres d'intérêt, à porter des jugements, esthétiques, politiques, moraux, etc.
Autrement dit, il faut de la maturité.
Sinon, c'est le chaos, la confusion, la noyade, se perdre dans le tohu-bohu du réseau, énorme conscient/inconscient individuel/collectif… La fusion dans la confusion (Une sorte de retour à la matrice (à la Matrix)… Le réseau serait facilement matriciel, englobant, immanent, océanique, une sorte d'anima mundi, la noosphère de Teilhard de Chardin? L'esprit de Gaïa?)
Du réseau, il n'émerge pas un message, une idéologie, puisqu'elles y sont toutes, mais peut-être une méta-idéologie, celle du média lui-même. Non pas à chercher dans le contenu, mais le contenant lui-même… et encore, non, même pas le contenant qui est fait d'ordinateurs et de câbles. En fait il n'y a pas vraiment de contenant. est l'information, dans le réseau? Elle n'est pas chez l'un ou chez l'autre, dans un ordinateur ou un autre. De toute façon, déjà, avec un ordinateur non relié, l'information contenue "dans" cet ordinateur "où" est-elle? Et même "dans" votre cerveau, l'information "où" est-elle? (Pensez à l'arc-en-ciel : il existe, tout le monde le voit, on peut le photographier, ce n'est pas une hallucination, mais il n'est à proprement parler nulle part.) À l'échelle du cerveau, comme à l'échelle de l'ordinateur individuel, comme à l'échelle du réseau, l'information est "en réseau", elle n'est pas centralisée, elle est nulle part et partout, on peut lui appliquer cette formule: "Un cercle dont le centre est partout et la périphérie nulle part" (formule que l'on applique en général à l'univers ou au concept de Dieu). L'information est dans une sorte d'abstraction formelle toujours en mouvement. Elle n'existe que par sa circulation.
Autrement dit, l'information EST la communication. Le processus de communication.
Communication intrapersonnelle, car à l'intérieur du cerveau de chacun (et du reste de son corps, bien sûr), ça circule, ça communique - entre organes, cellules, neurones…
Communication sociale - on y est en plein, donc, avec le réseau.
(Et peut-être une communication disons cosmique - mais là aussi, ça dépasse mon propos.)

Plutôt qu'un contenant, l'esprit (individuel, social, cosmique) est un processus. (Le mot "esprit" m'embête beaucoup, d'ailleurs, parce qu'il semble désigner quelque chose, alors que justement, c'est un processus.)

Et le réseau, de même, est un processus.

Au niveau individuel, ce qui va compter, c'est justement notre insertion dans ce processus. C'est moins le contenu, reçu ou envoyé, les bits d'information, les messages, qu'une attitude, un comportement, un acte. Cette méta-idéologie du média, c'est "Je participe au réseau, je suis (potentiellement) en relation d'échange avec l'humanité entière". Ce qui est proprement ÉNORME! Cf ce que disait Marshall McLuhan dans The medium is the massage : le message principal de la télé, ce n'est pas le contenu anecdotique des informations, mais le fait que nous sommes tous, chacun chez soi, assis dans un canapé en train de regarder la télé : le medium est en lui-même le message, et ce message agit sur nous "par massage", c'est-à-dire en passant à coté de notre conscience claire, sélective, critique : par imprégnation quasi physique. Si bien que quel que soit notre choix de programme, notre sélectivité, il reste un message majeur, un méta-programme : nous regardons la télévision.

Ce qui était valable pour la télé l'est pour le réseau.
Mais avec une différence notable : face à la télé, nous sommes au fond de notre fauteuil, passifs, en réception, passagers. Face à notre ordinateur relié, nous sommes mobilisés, physiquement et mentalement, actifs ; nous sommes au commandes, au volant. Autrement dit, la participation au réseau me semble une activité beaucoup plus positive que la prosternation devant "les restes du monde".

CAZA / Octobre 2005


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