ÉDITO 11 

(page archivée le 31 août 2008)

Quand Guy Delcourt a demandé à ses auteurs de plancher sur la question
POURQUOI J'AIME LA BD? en vue d'un petit bouquin promotionnel sympa pour
fêter les 20 ans de la maison, je me suis dit "question à la con" (Pardon Guy!),
tout en me demandant si j'aimais vraiment la BD ! (Du moins en ce moment
où la surpopulation nous guette et où la quantité d'albums sur le marché me
donne parfois l'envie d'un grand holocauste!)
Mais comme je suis un gentil, je m'y suis mis quand même.
Après, comme j'étais un peu long, on a élagué. Voici donc la version intégrale :

Quand je serais grand...

POURQUOI J'AIME (LIRE DE) LA BD
Évidence classique ; refuge de l'enfance : plonger entre les pages d'un Tintin et n'en ressortir que l'album fini, encore tout plein des jurons du capitaine, d'images d'un monstrueux chien danois sautant une haie ou une momie Inca brandissant une boule de cristal.
Et adulte, pareil : quand vous cherchez le yéti sur les hauts plateaux tibétains, quand vous sautez d'immeuble en immeuble à Métropolis ou à Gotham, quand vous survolez les prairies carnivores du Désert B, vous y êtes — et personne ne sait que vous êtes là…
La BD, comme la lecture, moyen  d'isolement, tour d'ivoire (d'y voir). Mais aussi d'isolation : quand tous les murs de votre piaule sont tapissés du sol au plafond de bibliothèques chargées d'albums, ça fait une couche d'isolant thermique et phonique bien supérieur à une couche de polystirène expansé. Plus lourde, aussi, mais ça, c'est le problème des voisins du dessous. Z'ont quà étayer.

POURQUOI J'AIME (FAIRE DE) LA BD
Des fois je me le demande. Parce que c'est difficile…
Je veux dire que j'aime ça parce que c'est difficile. Je dois être un peu maso.
Dessiner ne m'est pas spécialement facile, écrire non plus, narrer non plus. Mais c'est ça qui est bon, se confronter à des problèmes, se poser des questions, travailler, douter, jeter, refaire, douter toujours mais toujours avancer. C'est un art où l'on marche, de page en page, comme un forçat heureux. Heureux parce que malgré tout, ce n'est jamais pareil, les problèmes se renouvellent toujours. J'ai toujours peur de m'ennuyer, et, bien sûr, il y a du répétitif et du long et pénible dans la BD, mais de l'ennui, jamais. Sauf quand je me vois en train de faire quelque chose que je sais déjà faire. Ça m'énerve. Alors j'arrête, je change d'outil ou de point de vue.

J'aime faire de la BD parce que, ce faisant, je suis le maître du monde : je dois tout inventer, surtout dans la SF ou le Fantastique : costumes, décors, aliens… Alors c'est facile parce qu'il n'y a pas besoin de chercher de la doc partout et savoir combien de boutons sur les tuniques d'un fantassin macédonien du 18ème siècle. C'est difficile parce que, justement, il n'y a pas de doc, il faut tout inventer. (Evidemment, là, je boustouffle : on n'invente rien qu'on n'ait volé quelque part, donc la doc entre en jeu bien évidemment, mais différemment : objets à détourner.)

J'aime la BD, à lire et à faire, parce que c'est un art total (enfin relativement total, si je peux me permettre cet oxymore — j'adore ce mot). Il parait que le cerveau est divisé en deux hémisphères, réunis par un "pont" de fibres nerveuses, le corps calleux. La théorie veut que les deux côtés aient des rôles différents. En quelques mots, le cerveau gauche serait consacré à l'analytique, au linéaire, à la pensée dite numérique ou digitale. C'est le domaine de la lecture texte et des maths. Ce cerveau fonctionne "lentement", systématiquement, point par point, petit a, petit b, etc...
Le cerveau droit, lui, serait consacré au synthétique, au global, au symbolique, au rêve, à la pensée holographique. C'est le domaine de la perception des images. Ce cerveau va très vite, il capte, en un clin d'œil, un tout, et l'intègre.
La BD, faisant appel, à la lecture comme à la création, à un entremèlement indissociable de texte et d'image, fait travailler simultanément les deux hémisphères cérébraux et donc assouplit le corps calleux et favorise la circulation rapide entre les deux grands pôles de ce qui fait de nous des humains : l'imaginaire et le rationnel. De là à penser que la lecture et la pratique de la BD produit des hommes parfaits, il n'y a pas loin !


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