ÉDITO 12
À
PROPOS DU MONDE D'ARKADI
À l'occasion de la parution du tome 9 et dernier, "Le Jour de l'Arche",
j'ai eu l'occasion de rencontrer les représentants Delsol et de leur
communiquer mon enthousiasme du fait de FINIR ma série. Ce n'est pas
que je sois content d'en être débarrassé, mais plutôt heureux d'avoir
fini,
c'est-à-dire d'avoir mené cette histoire à sa fin, à son final
grandiose et
intéressant (j'espère !) tel (ou à peu près tel) que je l'ai rêvé
depuis le
début, il y a vingt ans… et plus. Pour eux, mon éditeur Guy Delcourt et
ma directrice de collection Elisabeth Haroche, j'ai aussi écrit
quelques pages
avec anecdotes et "déclarations d'intentions", que je vous communique
ci-dessous en guise d'édito.
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ORIGINES
Les bases du Monde d'Arkadi ont été des embryons de romans écrits à la
fin de mon adolescence et laissés dormir dans des cahiers. Mais Arkadi
et Or-Fé étaient déjà là, même si Arkadi ne s'appelait pas encore ainsi
: son nom, un prénom russe ou grec, anecdote : je l'ai trouvé en
feuilletant un livre de peinture dans la boutique de l'aéroport de
Moscou où je transitais et m'ennuyais gravement lors d'un voyage en
Corée du Nord pour le dessin animé Gandahar.
Depuis, j'ai découvert (tout récemment, grâce à la curiosité de mon
voisin et ami Deug) qu'il y a aussi, en Crête, un monastère nommé
Arkadi. De toute façon, ça se tient : il y a beaucoup de mythologie
grecque, dans Le Monde d'Arkadi et son lieu de naissance (Accaïa) est
précisément l'île de Santorin, mais entourée maintenant de désert et
non plus de mer…
Aux origines, il y a aussi un gros paquet d'histoires ou de projets
d'histoires, qui auraient pu faire des "courtes" indépendantes, et que
j'ai assemblées façon puzzle.
Il y avait aussi L’Âge d’Ombre, qui est en quelque sorte un prologue
d’Arkadi. La Terre commence à ralentir sa rotation qui est totalement
stoppée dans Arkadi. Il y a déjà à ce moment là le concept de cités
technologiques en décadence et d’un extérieur difficilement vivable où,
pourtant, quelque chose vit. Le Monde d’Arkadi s'inscrit dans la lignée
des histoires de futur destroy
où toute une partie du monde serait
revenue à la barbarie. La confrontation entre univers techno et univers
sauvage m'intéressait, tant graphiquement que sur le plan de la
dynamique sociale.
L'Âge d'Ombre + Arkadi, c'est un peu mon "histoire du futur"...
LA S.F.
Dans le Monde d’Arkadi,
il y a une idée de science-fiction peu exploitée par ailleurs : cette
Terre tournant toujours autour du soleil, mais en lui présentant
toujours la même face. Ce n'est pas seulement un décor, un cadre :
c'est le
problème de ce monde, la Terre dans un futur lointain. Et
j’ai essayé, tout en suivant les aventures, très humaines, de mes
personnages, de mettre en place un problème typiquement "de
science-fiction" : la Terre s’est arrêtée de tourner sur elle-même,
mais pour les personnages, c'est la chose la plus naturelle, ils ne se
rendent pas compte que ça pourrait être autrement, que "avant", ça a
été autrement. Mais pour le lecteur, comment et pourquoi ? Dans un
deuxième temps, j'ai voulu que les personnages (et les lecteurs)
comprennent que, dans cet état, la Terre est en train de mourir. Mort
lente, certes, mais inéluctable. Et dans un troisième temps, se pose la
question : "Qu’est-ce qu’on peut y faire ?" — c'est-à-dire "sauver le
monde" ! Tout un schéma narratif qui est un schéma de science-fiction :
les hommes face à un problème cosmique.
Ma production en BD n'exprime que rarement un grand rêve d'évasion
cosmique, mais aborde plutôt des thèmes sociaux, politiques ou
écologiques bien terrestres. Ce que j'ai essayé de faire
dans "Le Monde d'Arkadi", c'est avant tout une grande saga
d'aventure de SF dans un monde ré-imaginé, aventure alimentée au
premier chef par les problématiques personnelles de mes héros, mais en
y glissant des convictions, un point de vue philosophique, social et
écologique. Nous vivons sur un bateau dont nous sommes en train de
percer le fond, et sans croire un instant que je vais changer le monde
avec mes miquets, j'ai envie d'en parler. Lorsque je décris la ville de
Dité, une ville fermée sur elle-même où les gens ne savent plus rêver
par eux-mêmes et sont branchés sur une boîte à rêves, il est clair que
je raconte une fable sur la télévision et ces spectateurs qui ne
sortent plus de chez eux, tendance qui s’aggrave avec
l’apparition d’Internet, les jeux en réseau et la vente à
distance. J’ai l’impression que l’on crée une société de gens en
fauteuils roulants.
Mais comme je ne déteste pas les paradoxes, je suis un utilisateur de
l'ordinateur et du web alors même que je vis en pleine campagne. Car
fondamentalement, je suis un homme de la nature, je ne peux pas vivre
en ville et j'aime toujours me coucher dans l'herbe pour contempler les
étoiles…
ROMAN INITIATIQUE
J'ai voulu que cela soit aussi un "roman de formation", un voyage
initiatique : on prend le héros Arkadi très jeune, adolescent et, petit
à petit, on le voit vivre un certain nombre d'épreuves jusqu'à devenir
réellement "un héros" au sens large du terme, au sens mythologique du
terme, même. Au tome 9, il vit son accomplissement. Arkadi est devenu
le leader de son petit groupe, le moteur, celui qui remet le monde en
marche : un héros, c'est fait pour sauver le monde !
LE MAL
On dit toujours que pour faire une bonne histoire, il faut un bon
méchant. Pourttant, dans le Monde d'Arkadi, je ne l'ai pas fait exprès,
mais il n'y a pas vraiment de "méchant". Le mal est plutôt le résultat
d'erreurs humaines situées dans un passé lointain… qui est notre
présent. Des effets pervers – j'insiste là-dessus, au tome 9. Mal
technologique, social, civilisationnel, plus que mal moral individuel.
Mais c'est aussi une histoire humaine, une histoire "romantique" avec
des émotions, des sentiments, tout ce que je peux mettre d’humanité
dans mes personnages. Je crois que les deux, sont intimement liés,
symboliquement. Montrant un monde figé, je montre aussi des
civilisations bloquées : Dité, ou Accaïa, des gens au comportement
figé. Les gens positifs de mon histoire sont ceux qui bougent, qui sont
capables de passer de la Nuit au Jour, et vice-versa… qui changent, qui
ont de la curiosité, qui fuient cette immobilisme — non sans effort et
rechutes, d'ailleurs. Si bien que ce monde fixe est aussi un cadre
"moral".
PSYCHOLOGIE
Tous mes personnages, dans leur psychologie, sont également partagés
entre la Nuit et le Jour. Ils ont leurs deux facettes : leur "coté
obscur de la force" et leur côté clair. Ils sont pris dans cette
problématique, je n’aime pas dire "entre le bien et le mal", mais
plutôt entre les ténèbres et la lumière, entre l’inconscient et le
conscient, entre l'inculture et l'initiation aux secrets du monde,
entre "le su et l’oublié". On est dans un monde où beaucoup de choses
ont été oubliées, sauf dans la petite enclave technologique de Dité qui
est un conservatoire du savoir. Et encore, le savoir est enfermé dans
les ordinateurs, c'est comme une bibliothèque tenue par des aveugles.
Les humains qui y vivent, les "élus", ont aussi oublié quelque chose,
leur "nature". Les barbares qui vivent sur la Terre, eux, ne savent
plus rien de cet état passé du monde qui est le nôtre.
MYTHOLOGIE
Par contre, le savoir ou la connaissance la plus profonde perdure d'une
part à travers la vie primitive et ses contraintes basiques : manger,
faire des enfants, survivre, d'autre part à travers les
mythes. Ces mythes qu’on prétend parfois avoir oubliés, je pense qu’ils
sont toujours présents en nous. Le légendaire grec ou biblique qui est
à la base de notre civilisation est toujours là, maintenant. J’ai fait
la supposition qu’il serait toujours là dans 10.000 ans, soit de
manière naturelle, dans la mémoire collective, soit de manière
artificielle, par la conservation. À Dité, ces "titans", cyborgs et
robots qui participent à la vie de la ville (Or-Fé, Pro-Mé) ont été
dotés de personnalités mythiques et de looks de super-héros en partant
de l’idée que les hommes ont besoin de rêver, ont besoin de mythes pour
survivre. Ça fait vraiment partie de mes croyances sur ce que nous
sommes. Pour moi, le mythe c’est le moment où l'on passe de la nature à
la culture, c'est-à-dire de l'animal à l'homme. En tout temps et en
tout lieu du monde, on retrouve des archétypes, des mythes parallèles,
très semblables. Dans Arkadi, de manière très évidente, j’ai repris
beaucoup d’éléments de mythologie grecque, germanique, bibliques,
alchimiste, kabbaliste… mais aussi bien un conte africain et des
éléments modernes : les super-héros sont la mythologie du XXème siécle
! Ce n'est pas par hasard qu'Or-Fé ressemble au Surfer d'Argent !
RÉALISATION
Entre mon concept de base et la réalisation (étalée sur 20 ans,
finalement !) il y a peu de différences. Des détails ont changé, de
gros détails parfois, comme Noone, la baleine mange-terre, qui n'était
pas prévue et qui m'a entraîné dans un tome supplémentaire pour elle
toute seule ! Et puis des évolutions de caractère ou des intrusion
d'humour dans une histoire qui était plus dure, à la base. Le
personnage de Pan-Dra, par exemple, conçu au départ comme très dur et
robotique, a acquis de l'humour et de la sensualité.
Il y a parfois des découvertes, aussi : à un moment, je me suis rendu
compte qu'il y avait une coïncidence temporelle entre l'installation
d'Or-Fé au Château d'Antarc et les appels de Kro-No vers Arkadi. Ce
n'était pas voulu ! Mais l'occasion était trop belle d'en faire une clé
de l'histoire. L'inconscient va souvent plus vite que la volonté
intellectuelle.
Il y a ce tome "zéro", aussi, "Nocturnes", qui est né de la question
d'un lecteur qui voulait en savoir plus sur Laléna et ces Nocturnes
auxquels il était fait allusion au tome 1. J'ai fait cette histoire,
relativement indépendante du reste, pour répondre à cette question.
Elle est finalement devenue un prologue presque indispensable. Sur le
plan éditorial, la série, on le sait, a connu un gros trou quand les
Humanos l'ont abandonnée. C'est à ce moment que j'ai fait ce
"Nocturnes" pour Delcourt, en profitant pour faire un bond en avant,
stylistiquement et techniquement parlant : couleur directe + intrusion
d'effets spéciaux numériques. Par la suite — merci Delcourt ! — j'ai pu
réaliser ces trois derniers tomes en profitant largement de cette
évolution technique et des qualités de fabrication de la maison !
L'informatique, d'abord un immense soulagement par rapport à la couleur
"sur bleus", est devenue essentielle à ma manière de travailler.
"TISSAGE" SUR LE LONG TERME ou BOUCLER DES BOUCLES
Tout le long, j'ai travaillé à tirer des fils d'un bout à l'autre de
l'histoire. Par exemple, au tome 8, Pan-Dra embrasse la tête d'Or-Fé,
comme Arkas avait baisé la bouche de Laléna décapitée. Tout à la fin du
tome 9, on retrouve le visage d'Albe dans le ciel, comme une
vision-souvenir, et cette phrase "Un trait d'or dans le ciel", déjà
présente dans les toutes premières pages du tome 1. Et il y en a
d'autres, que je laisse au lecteur le soin de déceler… C'est un peu un
jeu, et en même temps, une "manière narrative" : échapper à la
linéarité, à la logique temporelle classique… ce qui est cohérent dans
un monde qui ne tourne plus, où Le Temps (Kro-No) s'est endormi.
ET APRÈS ?
Quand on me pose la question "Qu'est-ce que tu fais après Arkadi?", je
réponds : "rien"… ou je ne réponds rien… ça dépend.
