Harmelinde et Deirdre, magiciennes de mère en fille, ne gaspillent pas leurs talents à conquérir le monde ou à transformer les princes en grenouilles. Ces véritables « Sherlock Holmes » de fantasy préfèrent résoudre des énigmes toutes plus étranges les unes que les autres. Elles appliquent la déduction, la recherche d'indices et d'autres méthodes dignes d'une « police scientifique » à des « affaires » de nature magique.
Mais comment « raisonner » dans un univers où, par définition, tout est possible ? Comment s'intéresser par exemple à un meurtre en chambre close quand tout le monde peut passer à travers les murs ?
Pour permettre à ses enquêtrices de travailler, Nicolas Cluzeau a dû définir un mode de fonctionnement de la magie. Comme dans ses deux précédents romans,
Embûches et
Erika, la magie fait appel à une énergie dite « ondiligne », dont les lignes et champs de force sont perceptibles par qui sait les reconnaître, voire visibles à l'aide d'instruments appropriés — comme les bésicles de Deirdre, qui remplacent avantageusement la loupe de Holmes. «
Scanne, immatérialité, déphasage, rémanence, résonances ondilignes... sont quelques-uns des termes utilisés dans le cadre de cette magie clairement mécanisée » qui «
ressemble fort à une science » selon André-François Ruaud.
1 Cette vision mécaniste de la magie n'est pas unique — les enquêtes d'Harmelinde évoquent irrésistiblement celles de Lord Darcy, un personnage de Randall Garrett qui évolue dans une uchronie où la magie a remplacé la technologie — , mais elle demeure assez rare pour que l'on éprouve à la lecture une réelle sensation d'originalité. Ce qui surprend, c'est que l'intrigue policière paraisse parfaitement rigoureuse — les personnages devant se soumettre aux règles strictes que suppose l'usage de la magie — , alors que cette rigueur n'est qu'illusion : l'auteur créé ces lois au fil des récits, leur inventant des failles si le besoin s'en fait sentir. Cluzeau s'écarte alors délibérément des contraintes qu'il s'est lui-même fixées, retrouvant la totale liberté d'imagination de la fantasy. Le lecteur pourrait s'estimer trahi par cette démarche, si Nicolas Cluzeau ne se montrait pas si habile dans l'élaboration de ses récits et dans le dosage des agissements pseudo-rationnels et des « faits » irrationnels.
Bref, ce mélange impossible fonctionne. Et même très bien. D'autant mieux que les situations sont inventives, stimulantes et souvent spectaculaires, que le sense of wonder est bien présent et que l'auteur parvient à émailler son récit de quelques touches d'humour sans pour autant désamorcer la tension dramatique.
Les aventures d'Harmelinde et Deirdre sont ce que l'auteur a écrit de mieux jusqu'à présent, et même si on a déjà pu lire ailleurs plusieurs de ces nouvelles, cet ouvrage est une bien heureuse découverte. Il ne fait aucun doute que Nicolas Cluzeau tient ici des personnages forts, du genre qui pousse les lecteurs à réclamer de nouvelles aventures. Gageons que dans quelques années, plusieurs autres recueils seront venus compléter celui-ci !
Notes :
1. Pour une topologie rapide de la magie, in Emblèmes n°2 : Sortilèges. Editions de l'Oxymore. Mai 2001.
Pascal PATOZ (lui écrire)
Première parution : 1/5/2002
dans Faeries 7