Voilà un bouquin mythique s'il en fut ! Publié originellement en 1960 dans l'éphémère série SF (sept titres) des éditions
Ditis (ancêtres de J'ai Lu), il réapparaît aujourd'hui, dans une traduction révisée et complète (celle de jadis était abominablement tronquée), mais avec la même et ô combien frappante couverture de Benvenuti : cet homme vêtu d'un pagne en ailes de papillon, se protégeant avec un bouclier en carapace de coléoptère, et combattant une mygale géante avec un épieu fait d'une mandibule de lucane...
Un rêve qui passe. Comme l'auteur du bouquin ! Qui se souvient, aujourd'hui, de Murray Leinster ? Cet honorable écrivain, mort en 1975 à l'âge de 79 ans, est en général considéré comme le doyen de la profession, puisqu'il publia son premier texte du genre en 1918. Et c'est en 1920 et 21 que paraissent, dans la revue Argosy, les deux premiers épisodes de ce qui deviendra, en 1953 seulement et avec l'adjonction d'une troisième partie, le roman intitulé Forgotten planet..
Le sujet ? Bateau... Une planète est « oubliée » après la troisième phase de sa terraformation et se trouve ainsi ensemencée uniquement d'insectes et de poissons, qui mutent, deviennent gigantesques. Bien plus tard, un vaisseau fait naufrage sur ce monde : les rescapés retournent à la sauvagerie et luttent pour survivre contre les insectes géants.
Un postulat où sont mises en œuvres plusieurs constantes thématiques et idéologiques de ce qu'on a appelé « l'âge d'or ». La première est bien sûr la lutte omniprésente (dans la SF de l'époque) de l'Homme (avec un grand H) contre l'Autre, l'Anormalité, qui n'est au départ en position de supériorité que pour être vaincu en fin de parcours et démontrer que le vrai patron, c'est bien l'Homme. La deuxième (mais ce discours est contenu dans la constante numéro un), c'est que l'Homme, pour vaincre, doit s'organiser, donc avoir un chef. Et La planète oubliée raconte bel et bien « l'enfance d'un chef », Burl, qui s'impose par sa vaillance au sein d'une tribu de lâches : Il était maintenant dans l'ordre des choses que Burl commande et que les autres obéissent (p. 104). La troisième constante est de prendre, comme monstre, une entité qui doit être d'autant plus effrayante qu'elle est familière : ici, les insectes, grands adversaires de l'homme, qui piquent, transmettent les maladies, bouffent les cultures... et font prospérer les industries chimiques. Leinster, se parant de l'ombre portée de Fabre, n'hésite pas à les agrandir démesurément, oubliant qu'un insecte géant serait écrasé par son propre poids et y allant d'un anthropomorphisme bon teint, qui dote la tarentule d'une patience ignoble, tandis qu'un hanneton fixe l'univers d'un regard soucieux...
D'où de nombreux morceaux de bravoure, notamment contre les araignées (férocité individuelle) et les fourmis (organisation tentaculaire). Mais au bout du compte, c'est bien vrai que le rêve passe. Si le roman de Leinster ne vous pousse pas à l'admiration euphorique (le style de l'auteur est plus que poussif), on se prend, en le lisant, à rêver à la bande dessinée que cela ferait (même si Lecureux et Poïvet, entre autres, y avaient touché dans Le jardin fantastique), ou au film qu'un Ray Harryhausen (qui avait déjà employé les insectes dans L'île mystérieuse) en tirerait. Et pour les enseignants, n'est-ce pas Messieurs Ferran et Grenier, quelle mine !
Bref, un livre qui exprime plus par ce qu'il y a autour que par ce qui s'y trouve, et qui donne envie de demander la réédition des meilleurs Leinster,
Le dernier astronef (Rayon Fantastique) ou
Les voleurs de cerveau (Fleuve Noir) par exemple...
Jean-Pierre ANDREVON (lui écrire)
Première parution : 1/9/1981
dans Fiction 321
Mise en ligne le : 13/5/2007