Andhré Mordann traverse une crise existentielle. Ce jeune homme s'ennuie dans ce vingtième siècle naissant et il ne trouve aucune saveur à la vie. Il traîne son spleen de la ville à la campagne, dans les salons mondains et les bordels, dans les fêtes foraines et les faubourgs mal-famés, étouffant sa déprime dans l'alcool, l'éther et le haschisch.
Aucune femme ne trouve grâce à ses yeux, pas même sa cousine Louisette à qui sa mère voudrait le marier. Il n'est troublé que par les souvenirs de ses joies d'enfant, notamment lorsqu'il prenait un malin plaisir à torturer des insectes. Cette étrange obsession reprend le contrôle de son âme et le conduit tout droit vers la folie...
En même temps que la publication de grands classiques, la collection « Terres fantastiques » exhume quelques oeuvres oubliées. Après le subtil Lucifer et l'enfant d'Ethel Mannin, voici L'Araignée rouge d'un certain Delphi Fabrice, « grand amateur de sorties nocturnes dans le monde interlope des fortifs et des berges », ami de Jean Lorrain.
Disons-le d'emblée, malgré ses indéniables qualités littéraires, ce texte paraît aujourd'hui fort désuet. L'intérêt de sa redécouverte ne réside pas vraiment dans son intrigue désormais bien trop convenue, mais plutôt dans sa représentation parfaite des premières années du XXe siècle. Le texte rend directement hommage à Barbey d'Aurevilly, à Lorrain et à Nerval, mais évoque naturellement le spleen baudelairien et les contes fantastiques de Maupassant. Il se dégage ainsi des premiers chapitres la douce saveur d'un voyage dans un autre temps, hélas un peu affadie ultérieurement par une trop longue descente dans la folie. A noter cependant qu'on peut sans doute se livrer à une analyse psychanalytique et attribuer les tourments du héros à une homosexualité refoulée, qui expliquerait à la fois sa fascination pour les athlètes forains et son incapacité à aimer une femme, l'araignée figurant l'image de la mère et de la cousine qui veulent le retenir dans leurs toiles, au point que cette araignée lui monte au « plafond » et qu'il en devient fou.
Isolé, ce texte n'aurait donc qu'un intérêt mineur. Mais comme d'habitude, les éditions Terre de brume ont soigné leur ouvrage. Une préface comme toujours intéressante, dévoilant un pan de l'Histoire littéraire. Une courte pièce de théâtre du même Delphi Fabrice, également nommée L'Araignée rouge, dont on notera qu'elle fut victime de la censure dès la première représentation — pour la seule raison que l'action se déroule dans un bordel. Puis deux jolies nouvelles sur le même thème, l'une d'un allemand dont ce serait le seul texte publié, l'autre de Jean Lorrain lui-même. Enfin, quelques extraits d'une correspondance entre Fabrice et Lorrain. Voilà qui est complet.
Bref, L'Araignée rouge se lit davantage comme un document que comme un roman. L'ouvrage ne s'adresse guère qu'aux passionnés de cette littérature datée — ce que sont sans doute la plupart des lecteurs de cette collection. Aux autres, on conseillera plutôt la réédition augmentée du Peter Pan de James Barrie, incontournable classique devenu, lui, intemporel.
Pascal PATOZ (lui écrire)
Première parution : 1/2/2005
nooSFere