Curieux, curieux livre... On savait la SF soviétique obligée d'emprunter de nombreux détours afin de produire des œuvres suffisamment « banales » pour échapper à la censure, et suffisamment originales pour mériter d'être écrites, mais L'âme du mondeest l'un des livres les plus tordus que j'aie jamais lus — à tel point qu'il est impossible de déterminer s'il s'agit là de recherches particulièrement poussées (et l'ironie sous-jacente porte à le croire) ou d'insuffisances techniques dues soit aux auteurs, soit à la traduction. Le lecteur conserve toujours un fil, parfois fort fragile, pour le guider à travers ce labyrinthe surréaliste où il risque de se perdre au hasard d'un décrochement stylistique, d'un changement de ligne narrative ou d'un simple trou dans le récit. Parfois, il se heurte à une phrase insolite, à une incorrection manifeste, à un paragraphe à la gloire du communisme, à un autre porté par un lyrisme à la limite de la parodie, à un autre encore fourmillant d'idées superbes ou grinçantes...
Il est plus difficile encore de résumer l'intrigue qu'il ne l'est de condenser un roman des frères Strougatski, tant celle-ci (quoique reposant sur un postulat extraordinaire de simplicité et, disons-le, de beauté) se dilue dans d'innombrables conséquences secondaires, rebondissements locaux, digressions insolites et analyses philosophico-politiques...
La seule chose qu'il soit possible de dire au sujet de L'âme du monde, c'est que ce livre mérite le détour. Vous avez dit subversif ? Sans doute, dans la mesure où ce collage disgracieux parvient à s'imprimer dans la mémoire, et à y éveiller une série de points d'interrogation.
Et puis, la SF, c'est aussi le goût des expériences singulières, non ?
Emmanuel JOUANNE
Première parution : 1/12/1983
dans Fiction 346
Mise en ligne le : 1/6/2006