Second tome des
Chroniques de Tornor, qui devraient en comprendre quatre.
Les danseurs d'Arun ne se présente pas comme une suite directe de
La tour de guet mais se borne à en reprendre le cadre géographique et le contexte social.
Kerrin est le descendant de Sorren, héroïne ambiguë de La tour de guet. Il est amputé d'un bras à la suite d'une attaque de son village natal, et remplit les fonctions de scribe au donjon de Tornor, jusqu'au jour où son frère Kel, membre d'un kearas, vient le chercher et le soustraire à cette vie où son infirmité pèse plus lourd de jour en jour. Kerrin apprend alors ce que signifie la fraternité, et il développe progressivement ses dons de visitant, qui lui permettent de communiquer par la pensée avec les autres.
Mais, au-delà de l'histoire particulière de Kerrin, Elizabeth Lynn s'attache à décrire avec beaucoup de finesse et d'émotion la vie quotidienne des kearis, les danseurs, et les relations très fortes qui les unissent. Là où La tour de guet opérait un renversement subtil et graduel des valeurs en substituant peu à peu un point de vue « féminin » à un code « masculin », Les danseurs d'Arun développe en détail ce type de rapports fondés sur l'amour, l'entraide et la compréhension, sans écarter — et c'est ce qui donne au livre sa densité et sa crédibilité — les problèmes que posent de telles attitudes de non agression face à la violence, individuelle et collective.
Elisabeth Lynn confirme là un des talents les plus extraordinaires apparus ces dix dernières années aux États-Unis ; avec un vocabulaire simple, elle brosse un portrait poignant, intelligent et passionnant d'êtres différents, mais aussi tellement proches et tellement humains que le lecteur se sent porté à les aimer dès les premières lignes, et sort du roman transformé. Les danseurs d'Arun est incontestablement un livre, non pas « essentiel » ou « important » car sans prétention, mais de ceux qu'il est possible de compter aux nombre de ses amis très intimes.
Emmanuel JOUANNE
Première parution : 1/7/1982
dans Fiction 331
Mise en ligne le : 25/8/2006