livre
Symboles secrets : Theodore Sturgeon
Détail - Couverture - Contenu
Prix, références et liens - Critiques
Il est certains auteurs qui ont écrit une œuvre magistrale dans les années 40, ou 50, et qu'on relit encore, vingt ou trente ans plus tard, avec du plaisir, sinon du respect. Mais souvent, au fil des pages, un petit sourire nous échappe, parfois on décroche et on se dit « quand même, ça a vieilli ». (Ce n'est pas spécifique à la science-fiction.)
Mais avec Sturgeon, impossible — à moins d'avoir un cœur de pierre. (Sturgeon non plus n'est pas spécifique à la science-fiction). Car Théodore Sturgeon, sous son apparence d'auteur de science-fiction, ne nous parle que d'une seule chose — qui est éternelle. Qui, je l'espère, est éternelle (à notre époque, il est malheureusement permis d'en douter). Cette chose, c'est l'amour. Pas avec un grand A, non. Au contraire : l'amour multiple, l'amour des êtres, des choses, de la vie, de la liberté. C'est tout ce dont nous parle Sturgeon pendant ces 235 pages, qui s'étalent de 1947 à 1962. Et c'est infini.
Cœurs de pierre, ne lisez pas Sturgeon. Vous n'y trouverez ni sang, ni violence (ou si rarement), ni toutes les méchancetés habituelles que peuvent se faire les hommes entre eux. Vous croyez que Sturgeon se fait des illusions sur ses semblables, à les animer (fictivement) de sentiments aussi nobles ? Nullement. Ecoutez-le : « Oui, les humains sont névrotiques. (...) Anxieux, désorientés, insatisfaits, craintifs, agressifs envers leurs semblables et s'attendent toujours à être agressés, redoutant toujours d'être mal compris, toujours en conflit entre l'impulsion de voler comme un oiseau et celle de se terrer comme une taupe. Pourquoi doit-il en être ainsi ? » (p. 155) Oui, pourquoi ?... La question n'est pas près d'être résolue.
Sturgeon, lui, a choisi de voler comme un oiseau. Ça n'a pas été sans mal. Bien des gens ont tenté par bien des moyens de le ramener sur terre. A preuve cette nouvelle, Et voici les informations (1956), où l'on voit un homme, obsédé par l'information au point d'en indisposer son entourage, se libérer tout à coup de cet « accrochage à l'humanité » (grâce à sa femme, qui n'obtient pas le résultat escompté) et partir vivre en ermite dans les montagnes, complètement coupé du reste du monde : il est devenu sourd-muet, ne sait plus lire ni écrire. Il est devenu heureux. Un « psychiatre relativement intelligent » (dixit Sturgeon) part à sa recherche, le découvre et entreprend de le réinsérer socialement. L'homme heureux devient un assassin. Le psychiatre a réussi : un assassin, c'est un individu qu'on peut cerner. Un homme heureux retiré du monde, non.
Sturgeon n'est pas devenu un assassin. C'était un écrivain, il l'est resté. Il le sera toujours. Oiseau, il vole très haut, dans un ciel dont on aimerait redécouvrir la pureté. Taupe, il fouaille au fond des gens, traque (dévoile !) en nous ce sentiment qu'on n'ose montrer, dont on parle à peine : l'amour.
Jean-Marc LIGNY (lui écrire)
Première parution : 1er juillet 1980
dans Fiction 310
Mise en ligne le : 3e avril 2009
(c) nooSFere, 1999-2013.