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Les Navigateurs de l'impossible

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     Voilà un livre qui invite le chroniqueur à la paresse. Comment ne pas se contenter en effet de qualifier une telle anthologie d'incontournable, alors qu'elle réunit les nouvelles ayant reçu « les vingt et un prix Rosny aîné 1980-2000  »  ?
     Evidemment, un historien du genre pourrait profiter de cet exceptionnel panorama pour analyser en quoi la SF française se distingue – ou se rapproche – de sa consœur anglo-saxonne. Ou pour commenter l'évolution des thématiques abordées par les auteurs francophones durant ces vingt dernières années. Ou encore pour établir d'audacieux parallèles entre ces thématiques et le contexte socio-politique hexagonal. Ou simplement pour tenter de déceler un fil conducteur qui, de texte en texte, démontrerait une inspiration commune des écrivains — ou un goût univoque des lecteurs...

     Avouons néanmoins que ce lien n'est pas évident. Tant mieux d'ailleurs, car la diversité des récits et des styles prouve en fin de compte que l'amateur de SF aime surtout être surpris et qu'il privilégie dans ses choix les récits qui sortent de l'ordinaire. Le prix Rosny aîné étant décerné lors des conventions nationales par les lecteurs « éclairés  » que sont les fans du genre, il n'est pas illogique que soient sélectionnés des histoires fortes, dérangeantes ou stimulantes.

     En fin de compte, l'unité du recueil vient plutôt de sa qualité. Aucun récit médiocre  : l'éventail s'étend de « très bon  » à « chef-d'œuvre  » en passant par « excellent  », dans un classement qui variera selon la sensibilité de chacun. Une nouvelle comme Déchiffrer la trame, de Jean-Claude Dunyach, a même réussi à rencontrer le succès outre-atlantique, fait suffisamment rare pour mériter d'être signalé. Le lecteur attentif au genre aura sans doute déjà lu plusieurs de ces nouvelles, mais cette édition a le mérite de leur donner une perspective  : leur coexistence met en relief ce qui fait la puissance et l'originalité de chacune.

     On remarquera l'absence d'un texte de Serge Brussolo, Subway, éléments pour une mythologie du métro, qui a obtenu le prix ex æquo en 1981 avec Jacques Boireau et qui n'a pas pu être repris, sans doute pour d'obscures raisons éditoriales. On pourra aussi regretter que la liste des romans primés n'apparaisse pas en appendice (détail mineur puisqu'on la trouvera ici) ou qu'il n'y ait pas de notice pour présenter chaque nouvelle.
     En revanche, l'ouvrage s'achève judicieusement par deux articles complémentaires  : le premier, écrit par Joseph Altairac, l'actuel secrétaire du prix, explique pourquoi Rosny aîné a été choisi comme figure emblématique de la SF française  ; le second, de Pascal J. Thomas, l'un des fondateurs, rappelle de manière attrayante les circonstances de la création de cette récompense qui a emboîté le pas au Grand Prix de l'Imaginaire puis dresse un rapide bilan de ces vingt premières années d'existence.

     Bref, tout compte fait, soyons paresseux  : cette anthologie est incontournable et se doit de figurer en bonne place dans la bibliothèque de tout amateur de SF !


Pascal PATOZ (lui écrire)
Première parution : 17 janvier 2002
nooSFere


     Présenter les vingt-et-un prix Rosny aîné de la nouvelle revient à effectuer un survol historique de la science-fiction francophone. C'est également l'occasion de vérifier la pertinence de ce prix décerné par les lecteurs à la Convention nationale de science-fiction, et de traquer ce qui fait la spécificité du genre sous nos latitudes. On en conviendra rapidement : les lecteurs ont du goût ; comme le signalent les anthologistes dans leur préface, presque tous les auteurs qui comptent aujourd'hui se retrouvent dans le palmarès du Prix, la plupart des autres y figurant également, mais dans la catégorie roman. Parmi les absents, on remarquera Pelot et Andrevon (mais ils avaient surtout marqué les années 70), Lecigne et Corgiat, Mondoloni, Walther et plus récemment Ayerdhal ou Colin.
     C'est d'abord la qualité de l'écriture qui retient l'attention, un ton intimiste également, qui se préoccupe surtout de psychologie et tire de chaque sujet la « substantifique moelle » sans viser à tout prix le spectaculaire. Les univers présentés ici dépeignent plus des sociétés futures que des univers lointains ; les rares civilisations extraterrestres sont davantage le fait de femmes (Joëlle Wintrebert avec La Créode, 1980 et Sylvie Lainé avec Le Chemin de la rencontre, 1986). Les sciences exactes, qui font de timides apparitions, ne sont en général abordées que d'une façon détournée. L'impact social d'une innovation ou d'un contexte futur n'est pas directement exploité, mais fournit le prétexte pour examiner la situation sous un angle individuel, autour des thèmes de la liberté, de la mort, de l'amour et du temps, avec l'originalité propre à la SF. Ainsi, le Mur qu'un groupe perce pour récupérer au hasard les pouvoirs parfois redoutables qu'il laisse échapper ne débouche sur aucune explication mais renvoie à l'âme des téméraires, car ce qu'ils trouvent leur est « toujours plus ou moins destiné personnellement » (Pleine peau, de Jean-Pierre Hubert, 1985).
     Il est dit dans la préface que seule la nouvelle de Jacques Boireau (Chronique de la vallée, 1981) est résolument ancrée dans son époque. Si le Larzac y est bien sûr en filigrane, toutes les premières nouvelles illustrent, chacune à sa manière, la fin d'un monde : les personnages de Roland Wagner (Faire-part, 1983) et de Lionel Evrard (Le Clavier incendié, 1984) méditent, en fin de vie, leur parcours, La Nuit des Albiens (1982), de Christine Renard, sonne également le glas d'une société. Le premier texte en rupture avec les précédents, Mémoire vive, mémoire morte, (Gérard Klein, 1987), annonce le monde nouveau qui se lève, largement dominé par l'informatique, comme en témoignent entre autres Bumpie™ (Francis Valéry, 1989) et L'Amour au temps du silicium (Jean-Jacques Nguyen, 1999). Si on s'évade davantage dans l'espace, on n'en est pas plus libre pour autant : l'enfermement ou son équivalent, le rejet, est omniprésent dans les années 90 (Extra-muros, de Raymond Milési, 1991, Dedans, dehors, de Sylvie Denis, 2000, sont des titres parlants). Heureusement, l'humour est également au rendez-vous, avec le sarcastique Jean-Pierre Hubert de Roulette-mousse (1988), l'hilarant Voyage organisé du regretté Serge Delsemme (1996), le facétieux H.P.L. (1890-1991) de Roland Wagner (1997).
     En fin de volume, Joseph Altairac, actuel secrétaire du prix, explique le choix du nom de Rosny aîné, à travers une présentation rapide de l'auteur des Xipéhuz. Quant à Pascal Thomas, à présent historien, il raconte, avec une aisance et un sourire rafraîchissants, la cocasse façon dont le prix s'est constitué.
     On sort ravi de cette lecture, et réconforté en constatant la vitalité de la SF en France ; ces vingt dernières années ont donné au moins trois chefs-d'œuvre, dans des registres variés : Accident d'amour (1993) de la météoritique Wildy Petoud, Dans l'abîme (1995) de Serge Lehman et Déchiffrer la trame (1998) de Jean-Claude Dunyach. Autre détail réjouissant, les femmes sont bien représentées dans le palmarès ; et comme le hasard fait bien les choses, elles ouvrent et ferment le présent recueil.

Claude ECKEN (lui écrire)
Première parution : 1er décembre 2001
dans Galaxies 23
Mise en ligne le : 1er septembre 2003

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