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La Guerre des mondes

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Critiques des autres éditions

Edition GALLIMARD Folio


     Qui oserait présenter La guerre des mondes aux lecteurs de Galaxies ? Pas moi ! Voilà une question réglée. À défaut, quid d'un rapide (et modeste) survol du monument à travers les âges ?

     1938 — Aldiss a 13 ans. Une émission de radio (réalisée par un Orson Welles qui ne joue même pas de l'homophonie) terrorise les États-Unis. Le scénario est fondé sur le roman de H.G. Wells, publié quarante ans auparavant. De quoi l'Amérique a-t-elle donc si peur ? Des fascismes qui fleurissent comme champignons vénéneux depuis presque dix ans ? Ou, pour être plus précis, des impérialismes qui vont bientôt provoquer la Seconde guerre mondiale ? Le récit de l'invasion martienne tombe on ne peut mieux dans un tel contexte. Chacun trouve, dans l'émission, matière à nourrir ses angoisses — justifiées, il faut bien le dire. Dans l'inconscient collectif, les Martiens sont en uniforme, croix gammée ou soleil rouge.

     1953 — Spinrad a 13 ans. Byron Haskin projette sur les écrans une Guerre des mondes hollywoodienne, qui transforme les tripodes des Martiens en soucoupes volantes. À nouveau, le scénario, bien que demeurant assez proche du roman de Wells, fait la part belle aux angoisses du moment. De quoi l'Amérique a-t-elle donc si peur ? En ces premières années de guerre froide, de la puissance soviétique et de la bombe atomique. Les Martiens sont assimilés, bien que le film n'y invite pas explicitement, à l'ennemi du moment. La dimension vampirique présente chez Wells n'apparaît pas. Plus curieusement, l'envahissante herbe rouge a également disparu. Mais on peut être indulgent avec ce film vieux de plus de 50 ans, qui a d'ailleurs bien mieux que d'autres résisté à l'outrage du temps.

     1898 — Zamiatine a 13 ans. Sous la plume de Wells, les Marsiens (orthographe retenue par le traducteur et « corrigée », ainsi que d'autres détails, dans les récentes rééditions) envahissent la Terre, détruisant tout sur leur passage, avec l'intention manifeste de s'installer. Mais ils sont finalement vaincus par ce qu'ils n'ont pas pris en compte : en l'occurrence, les bactéries qui leur sont étrangères. Darwin et Huxley (T.H., pas Aldous !) sont passés par là. Fable anticolonialiste, bien sûr, en cette époque où l'Europe n'étouffe pas sous les scrupules. Que seront les « microbes » qui mettront à mal l'aventure coloniale ? Le XXe siècle le dira. Wells avait prévenu. Cent ans plus tard, le roman se relit d'une traite : en dépit du décor fin du XIXe, il n'a pas pris une ride.

     2005 — Hélène a 13 ans. On frémit en voyant s'annoncer une version Spielberg du classique de Wells : à quelle sauce hollywoodienne les envahisseurs vont-ils être cette fois mangés ? On a tort de s'inquiéter. Un grand nombre de poncifs sont évités : ni célèbres monuments (américains) détruits, ni politicards corrompus, ni militaires débiles, ni même sages scientifiques qui sauveraient la situation si seulement on les écoutait... Le protagoniste, comme le narrateur du roman, est un individu lambda, un man next door qui subit, comme tout le monde. Le scénario est très proche de l'original, et l'on reste abasourdi devant son actualité. Inquiétudes, toujours et encore. De quoi l'Amérique a-t-elle donc si peur ? Des terroristes ? Même pas : d'elle-même, de ce qui sort de ses entrailles. Il n'est que de voir le sujet d'Histoire que doit traiter le gamin, sur l'occupation française en Algérie...

     1975 — Le soussigné a 13 ans. Un après-midi à la télévision, il découvre ébahi le film de Haskin avant de se précipiter à la bibliothèque de prêt du quartier. Oui, bien sûr, on a La guerre des mondes ici. Et d'autres livres de science-fiction, oui. Ceux qui sont ornés d'une pastille noire sur la tranche. Le début d'une longue histoire avec la SF. Tandis que sur les ondes on n'entend plus que 1OCC (« I'm not in love... »), Jeff Waynes commence à travailler à ce qui, trois ans plus tard deviendra, sur le modèle du Journey to the Center of the Earth de Rick Wakeman (le génie en moins, quand même), sa version musicale de The War of the Worlds, opéra-rock d'écoute toujours agréable, trois décennies plus tard (thanks, Emily !).

     2029 — Sikorski a 13 ans. Sur le bandeau de la 43ème réédition du roman de Wells en cimmérien, qui accompagne la 12ème adaptation kurde au cinéma, on peut lire : « toujours imité, jamais égalé ». Le slogan est aussi inusable que la vision de « Londres mort ». Les vieux inconditionnels relisent avec délectation la préface de Brian Aldiss (dans l'édition anglaise de 2005), celle de Norman Spinrad (dans l'édition française de 2005), et surtout le travail magistral de Joseph Altairac (auquel le présent papier, par sa forme, rend — involontairement — hommage) : H. G. Wells, parcours d'une œuvre (Encrage, 1998). La guerre des mondes fait un tabac, sur les écrans comme en librairie. Il faut dire que le thème est, tristement, plus que jamais d'actualité, même si aucun envahisseur d'outre-espace n'est encore en vue. Les Martiens colonisateurs de Wells ont été successivement impérialistes anglais, japonais, allemands, soviétiques, américains, chinois, on en passe — et cela continue... De quoi a-t-on donc si peur ? Rien de nouveau sous le soleil. Dessine-moi un mythe.

Bruno DELLA CHIESA
Première parution : 1er octobre 2005
dans Galaxies 38
Mise en ligne le : 1er février 2009

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