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La Ville au fond de l'œil

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     Les symboles s'incarnent brutalement, des notions parfaitement abstraites prennent tout à coup une forme concrète et inquiétante, qui menace l'intégrité des êtres humains... Dans La ville au fond de l'œil, le marionnettiste Alexis voit périr une à une ses créatures, on dirait en vieux français qu'elles s'alanguissent... Alexis décide donc de partir pour Krizkern, comme sa sœur avant lui. Cette ville semble être le dernier refuge de ceux qui se refusent eux-mêmes, tous les schizophrènes. La configuration de Krizkern est incertaine, comme sa position géographique ; la ville au fond de l'œil est instable, fondamentalement, et menace de basculer à tout instant dans le Chaos. C'est paradoxalement dans ce bouillonnement parfaitement désorientant que Francis trouvera la voie de sa guérison, et de celle de la ville.
     On a parfois reproché à Francis Berthelot une écriture précieuse, presque trop maniérée. Affaire de goût, je suppose. Ce style sert en tout cas ici de parfaite manière le thème du roman, en sachant rendre avec justesse l'effet de schizophrénie : chassé-croisé entre Je et Alexis dans la narration, mélange par moments du récitatif présent et futur, comme des décalages temporels qui seraient induits par un cerveau — celui d'Alexis — qui a égaré ses repères — Alexis a d'ailleurs beaucoup de réticence à abandonner sa montre au centre d'immigration.
     Cette œuvre de Francis Berthelot, à mon sens sa plus achevée à ce jour, rencontre nombre de préoccupations d'Ombromanies et des nouvelles récentes de Jean-Pierre Hubert, de même que certains thèmes d'Emmanuel Jouanne et Antoine Volodine. Il serait abusif de croire ou de prétendre que la SF Française a trouvé là une Nouvelle Voie, mais il s'agit néanmoins d'une approche assez originale au sein de la SF, une approche demandant beaucoup du lecteur lui-même, mais qui l'en récompense par un plaisir qui n'est fait ni de facilité (roman d'aventure) ni de pure masturbation intellectuelle (comme pouvait l'être le résultat du « Néo-formalisme  »). Et à l'arrivée c'est un des plus beaux romans français de SF qui nous est donné par Présence du Futur : ne pas bouder son plaisir, même (surtout) s'il est quelque peu dérangeant.


André-François RUAUD (lui écrire)
Première parution : 1er juin 1987
dans Fiction 387
Mise en ligne le : 29 janvier 2003

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