Un manoir anglais

Celle là a connu 83 versions, et ça n'est pas encore ça...

Elias et Camille étaient amis depuis l’adolescence. Les deux jeunes gens avaient l'habitude de passer leurs vacances ensemble et pour la Toussaint 19.., ils avaient loué un appartement dans le village vosgien dont Camille était originaire.
Leur maison, accroupie au cœur du quartier médiéval, abritait ses murs trapus sous un chapeau de vieilles tuiles oranges. Les deux amis ont posé leurs bagages puis ils sont allés, sous le ciel gris d’hiver, faire une promenade dans la forêt. Après avoir suivi la route un moment, ils ont pris un petit sentier défoncé qui s'est rapidement perdu dans l’épaisseur des bois. Ils ont longtemps marché en silence l'un à côté de l'autre, donnant des coups de pied dans les pommes de pin pourries. Quand Elias s'est arrêté pour allumer une cigarette, il a jeté un œil sur les arbres qui les entouraient et il a aperçu, par une trouée entre les branches, un vallon ensoleillé. Un petit manoir était posé au creux du vallon. Elias a appelé Camille, qui est revenu sur ses pas.
- Qu’est-ce qu’il y a ?
- Là, ce manoir. Tu le connais ?
- Un manoir ? a répété Camille en regardant dans la direction que Elias lui indiquait du bout de sa cigarette. Puis il a grommelé :
- Tiens ? Elle est toujours là, celle là ?
Et il a frissonné en resserrant son col autour de son cou. Il a fait demi-tour et il est reparti vers la route à grandes enjambées. Elias est resté seul, sa cigarette fumant au bout de ses doigts glacés.
Les rayons d’un soleil timide jouaient sur la pelouse lustrée. Le manoir était de style anglais, avec des colombages bruns et des tourelles en ardoise grise. Une vigne vierge rouge couvrait sa façade. De grandes fenêtres vitrées, au rez de chaussée, laissaient deviner des pièces claires. Elias a jeté sa cigarette dans la boue et rattrapé Camille.

La nuit d’automne était en train de tomber. Le vent frappait aux carreaux qui tremblaient. Allongé sur un canapé devant la cheminée, Elias regardait les flammes à travers un verre de vin rouge. Camille tisonnait le feu.
- Dis moi, Camille : tout à l’heure, tu as littéralement fui le manoir que je te montrais, non ? a demandé Elias.
Camille a reposé le soufflet. Il s'est assis au bout du canapé et il a souri dans le vide :
- Tu veux parler du vallon ? Figure-toi que tous les habitants de cette vallée sont persuadés qu'il est hanté.
Elias a éclaté de rire :
- Une maison hantée ? Ici ? Ca manque de brumes, ça manque de ruines. Et pour tout dire, ça manque d’Ecosse. Et aussi de créneaux, de mâchicoulis…
Camille a haussé les épaules :
- Pas la maison : le vallon. C'est le vallon qui a la réputation d'être hanté.
Il s'est raclé la gorge :
- Par la maison.
Il a bu une gorgée de vin dans le verre d'Elias. Après un silence, il a repris :
- Les Vosges sont maléficieuses. Ses forêts ont longtemps eu une réputation si épouvantable que personne n'osait y entrer, même pour y couper du bois. Tu savais ça ? Un grand inquisiteur du XVIème siècle était tellement certain que la moitié de la population vosgienne était vouée au démon qu’il en a usé avec elle... comme ça.
Camille a jeté une brindille dans le feu. Puis il s'est penché et a pris son propre verre sur le guéridon. Elias a calé sa nuque contre l’accoudoir du canapé :
- Est-ce que ce n’est pas plutôt le côté anglais de ce manoir qui a poussé les gens du coin à inventer une histoire inquiétante ?
Camille a levé un sourcil :
- Parce que tu as vu un manoir anglais ? C'est plutôt une chaumière normande, non ?
Elias a haussé une épaule, Camille a souri :
- C'est pour ça que j'aime venir ici. Tout y sent le feu de bois, le champignon et le spectre. Quand même, ne va pas là-bas sans moi, d'accord ? Ces coteaux sont pourris de fondrières. J'y ai déjà laissé quelques bottes.
- D'accord, a dit Elias. Nous irons ensemble. Le dernier qui s'embourbe déterre l'autre.

Le lendemain, quand Elias s'est réveillé, Camille était parti. Il avait pris le train très tôt, pour rendre visite à une vieille parente qui habitait dans une vallée voisine. Elias a jeté un œil à la carte posée sur la table de la cuisine : Camille lui souhaitait une bonne journée, et lui demandait de rentrer des bûches pour la flambée du soir. Il avait aussi laissé, sous un torchon blanc, une énorme part de brioche. Elias a glissé le mot dans la poche arrière de son pantalon et s’est préparé un café. Par la fenêtre, il a regardé une aube blanche et épaisse se hisser au dessus de l'épaule noire des cols.
Quand il a eu fini son déjeuner, rangé la cuisine et pris une douche, il s'est retrouvé avec une journée à meubler. Après avoir regarni le bûcher et jeté des châtaignes aux corneilles qui criaient devant la maison, il n'était même pas venu à bout de la matinée. Il a enfilé son caban et s'est résigné à faire une promenade.

Le temps était maussade et mouillé. L'argile et les feuilles mortes collaient aux semelles d'Elias. Au fond de ses poches, ses mains étaient glacées. Le nez rougi et le regard fixé au sol, il avançait silencieusement sur le flanc d'un coteau sombre. Les cris rageurs des corbeaux se croisaient dans le ciel froid, loin au dessus de la cime des sapins.
Au bout d'une heure, un rayon de soleil a poussé Elias à relever la tête de son écharpe. Il s'est arrêté : le manoir était là, en face de lui, avec sa vigne vierge d’un rouge luisant, sa pelouse verte et lustrée. Elias s'est détendu. Comme la veille, la vision du manoir était une source fraîche pour ses yeux fatigués par le morne film des feuilles pourries. Se rappelant la promesse faite à Camille, il s'est tenu sagement immobile, se contentant de savourer de loin le jeu des couleurs.
- Hého !
Quelqu'un venait de sortir du manoir et marchait vers Elias à grands pas.
- Camille ? a murmuré Elias. C'était bien lui, vêtu de son vieux pull bleu et arborant un franc sourire.
- Tu es venu, alors ? a dit Camille. Espèce de traître !
Il a donné une claque sur l'épaule de son ami.
- Moi non plus, je n'ai pas pu me retenir. Peut être que c'est ce manoir qui hante nos esprits.
Il a passé son bras autour des épaules d'Elias et l'a entrainé à travers la pelouse, vers l'entrée du manoir. Son teint était animé, et il semblait joyeux.
- Vois-tu, il y a bien longtemps, je venais souvent jouer ici. Oh, l'intérieur est désert, mais il n'est pas trop en ruine.
Camille a ouvert une porte vitrée et poussé Elias dans une grande entrée carrelée de noir et blanc. Les murs étaient chaulés. L'entrée donnait sur un salon peint en blanc à filets d'or. Un tableau à l'huile pendait à un mur, dans un cadre terni. Il représentait une vieille dame en chignon gris, dont le large regard bleu illuminait les traits froissés.
- Viens voir ! a crié Camille.
S'enfonçant au coeur du manoir, Elias l'a rejoint dans une salle à manger éclairée par de larges fenêtres poussiéreuses. Une statue de Pomone montait la garde près d'une croisée, Elias s'en est approché. Admirant la blancheur crémeuse du biscuit, il a doucement passé deux doigts sur le flanc lisse de la statue.
- Arrête de compter fleurette aux déesses et viens visiter l'étage, a dit Camille.
Elias l'a suivi dans un escalier branlant. Des gravures de mode ornaient le mur de l'escalier, un vieux tapis rouge s'effilochait sous ses bottes, une tringle en cuivre luisait doucement au fond de chaque marche. Malgré le temps maussade, la maison était étonnamment claire. Arrivé sur le premier palier, Elias a regardé autour de lui tout en soufflant dans ses poings pour les réchauffer. Sur sa droite, une porte laquée de gris perle ouvrait sur une chambre tendue de jaune. Sur sa gauche, un autre escalier donnait sur les profondeurs sombres d'un long couloir. Elias s'est aperçu que deux de ses doigts étaient tachés de pourriture verte. Il a glissé une main dans la poche arrière de son pantalon, pour prendre un mouchoir. Il en a sorti un rectangle de carton : c'était le mot de Camille. Machinalement, Elias l'a retourné et a lu :
« Je rentre par le train de 18 heures. Amitiés. Camille »
Dans le dos d'Elias, le parquet a craqué.


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