Les consolations de l'éther



"[Elle] subit avec hébétude les brefs assauts de son mari, son égocentrisme féroce et quelques grossesses pénibles. Aux abords des quarante ans, elle menait une vie sordide fondée sur le corset étrangleur, les mondanités abrutissantes, les oeuvres caritatives déprimantes, les messes interminables, les sempiternelles villégiatures aux Eaux, les querelles domestiques, la gestion affolée d’un quarteron d’adolescents qui n’avaient pas pour elle plus d’affection que son mari, et bien sûr les fameuses migraines sans lesquelles une femme du XIXème siècle ne se sentait pas vraiment femme et qu’elle soignait à l’éther.
Autant dire qu’à part ses migraines, elle n’avait pas une seule raison de continuer à vivre.
Jusqu’au jour où une bonne âme lui apprit la raison de la mort de sa mère.
Elle refusa bien sûr absolument d’y croire, mais cette petite souffrance morale la sortit d’un gouffre d’ennui et pour ne pas replonger, elle s’y accrocha : elle résolut d’en avoir le cœur net.
Dans son immense naïveté, il lui parut tout simple d’aller poser la question directement à qui de droit.
A savoir sa mère.
Humainement parlant, celle ci était après tout moins lointaine que son mari.
Elle se retrouva donc assise devant des guéridons à trois pieds au fond de boudoirs saturés de meubles, de tentures et de fumées d’opium. Elle y entendit des bruits de chaînes, vit de pâles figures glisser le long des portières, elle y prit même un amant dont elle se lassa vite. Curieusement, cette écorne faite à son contrat de mariage ne lui coûta pas une once de culpabilité. Peut être parce qu’elle ne trouva pas la chose moitié aussi jouissive qu’une bonne bouteille d’éther, peut être aussi parce que son amant n’eut pas l’air de s’amuser plus qu’elle. Ou peut être, enfin, parce que ledit contrat avait déjà été transformé par son époux en fine dentelle et que, si elle avait l’intérieur de la tête aussi cureté qu’un œuf à la coque à la fin du petit déjeuner, elle disposait au fond de sa coquille d’une pleine assiette de bon sens.
Elle continua les séances de spiritisme sans succès ni amant, habituée qu’elle était à voir tout ce qui meublait sa vie tourner en eau de boudin.
Jusqu'à cette nuit où sa mère Raphaëlle à ses yeux s’est montrée..."

(Page 81, chap. Du rififi au Jockey Club)



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