Christian Grenier, auteur jeunesse
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Virus L.I.V. 3 ou la mort des livres



Editeur : Livre de Poche Jeunesse - Collection : Jeunesse No 653 (2002)
 

Le contexte de l'ouvrage

     A la fin du XXIe siècle, l'Europe est gouvernée par un aréopage de quarante écrivains, philosophes et intellectuels, qui siègent à la TGB, l'ex-Bibliothèque François Mitterrand. Cette dictature douce a interdit télévision, jeux vidéo, l'usage de l'informatique et bien sûr d'Internet. La majeure partie de la population, les Lettrés, lit avec passion et s'adonne volontiers à l'écriture. Chacun porte désormais un prénom, un nom et des initiales qui évoquent un écrivain ou un héros de roman. Pour pouvoir s'exprimer en public, chaque Lettré doit posséder son PPP ( le Permis de Prise de Parole ). Cependant, une opposition existe. Elle est surtout constituée par les jeunes des banlieues qui se sont eux-mêmes baptisés les Zappeurs. Adeptes des images, des jeux et des technologies interdites, ils communiquent clandestinement via Internet. Dans leur QG, la ZZZ ( Zone des Zappeurs Zinzins ), ils ont mis au point un virus redoutable qui efface les lettres des livres au fur et à mesure qu'on les lit. Tout livre atteint du virus contamine ses lecteurs, et tout lecteur contaminé le transmet aux livres... Mais ce virus possède une qualité : il immerge le lecteur au coeur l'ouvrage ; on vit ainsi l'histoire en trois dimensions, on peut même dialoguer avec les personnages du roman, modifier l'action et changer la fin du récit ! C'est la « Lecture Interactive Virtuelle » (LIV) qui, enfin, permet aux Zappeurs d'accéder aux livres.
     Tous ces éléments d'information sont bien sûr livrés peu à peu au lecteur au fil de l'action. Au début du roman, l'héroïne ignore tout de ce virus ; seuls les quarante Voyelles ( parlementaires ainsi baptisés car ils font partie de l'Académie Européenne des Intellectuels Officiels Unis ) en ont constaté avec effroi les premiers ravages...


Le récit

     Allis L.C. Wonder, une jeune Lettrée, communique par Internet avec Mondaye, une amie qu'elle n'a jamais vue. Elle reçoit la visite de trois Voyelles : Emma G.F. Croisset, Rob D.F. Binson et Colin B.V. Chloé. Ils lui annoncent qu'elle vient d'être élue à l'Académie grâce à l'ouvrage ( pourtant provocateur et ambigu ) qu'elle vient de publier : Des livres et nous. Le récit d'Allis semble en effet une main tendue aux Zappeurs. Son titre rappelle leur cri de guerre : « Délivrez-nous des livres ! » Stupéfaits de surprendre Allis en train de communiquer sur Internet, les Académiciens en comprennent vite la raison : Allis est sourde et muette, l'informatique est son seul moyen de communiquer. Ils devinent aussi pourquoi Allis ne condamne pas systématiquement les Zappeurs : elle correspond quotidiennement avec eux. En fait, ils n'ont élu Allis que pour une seule raison : elle leur semble apte à se rendre chez les Zappeurs, découvrir la ZZZ et négocier avec leur chef, Lund, afin que le virus cesse ses ravages ou que soit livré un antidote aux Lettrés.
     Après avoir constaté les effets étonnants et séduisants du virus ( car Allis peut entendre et parler en LIV ! ) elle se rend chez les Zappeurs et parvient jusqu'à Lund. De même qu'Allis est privée de la parole, lui aussi est privé de l'usage d'un sens fort précieux : la vue. Cependant, la sourde-muette et l'aveugle communiquent par technologie interposée, grâce à la présence bienveillante de Taboul, un « homme-écran ».


Pourquoi j'ai écrit Virus LIV 3 ?

     Au début des années 90, Internet et les jeux vidéo étaient en pleine expansion.
     Le cinéma, comme toujours, semblait en crise et les jeunes, passionnés par ces nouvelles technologies, semblaient de plus en plus bouder le livre pour lui préférer la télévision, l'ordinateur et d'une manière générale les écrans.
     C'était aussi l'époque où l'on venait de mettre au point l'e-book, le « livre électronique ». Un e-book avait l'allure d'un livre mais sa couverture et ses pages ( plastifiées en apparence ) étaient blanches. Il s'agissait en fait d'un véritable ordinateur. Quand on y glissait une disquette qui contenait, en langage informatique, un ouvrage entier, la couverture et les pages se couvraient de caractères et le livre devenait, selon la disquette utilisée, Les Misérables ou Le Petit Prince...
     Le gain de place était évident et le procédé séduisant : à terme, pensaient beaucoup, les « livres-papier » allaient disparaître au profit de l'e-book. Chacun en aurait un et achèterait les classiques ou les nouveautés en librairie... sous la forme d'une simple mini-disquette.
     Plus de bibliothèque ! Plus de livres !
     C'était si sérieux que naquirent très vite, à l'époque, des sociétés qui achetaient aux éditeurs les « droits de reproduction et de diffusion informatique » de nombreux ouvrages, notamment des romans. Tous les contrats des auteurs en font d'ailleurs encore mention.
     C'était aussi l'époque où les éditeurs, mais aussi les bibliothécaires et les documentalistes étaient très inquiets. Quand j'intervenais dans les collèges ou dans les médiathèques, on me posait souvent la question, comme si, passant pour un auteur de SF donc quelqu'un qui connaît un peu l'avenir...
     — D'après vous, quand les livres vont-ils disparaître ?
     Je tentais de rassurer mes interlocuteurs. Contrairement à certains de mes collègues ou camarades ( comme Alain Grousset, avec qui j'avais fait un pari ! ), je ne redoutais pas du tout la concurrence des écrans, d'Internet et encore moins celle des e-book. Moi-même amoureux des livres, j'étais persuadé que ceux-ci perdureraient. Mais je devinais chez les intellectuels ( écrivains, profs de Lettres, documentalistes, bibliothécaires ) une telle angoisse et un tel désir de sauvegarder le livre ( et, indirectement, leur emploi ) que je résolus de leur répondre... au moyen d'un roman !


Un hommage à Bradbury... et aux livres

     Ce roman, hommage déclaré à Ray Bradbury ( je le lui ai dédié ), prend l'exact contre-pied de Fahrenheit 451.
     En effet, dans Fahrenheit 451, les livres sont interdits par le pouvoir qui se sert des écrans pour gouverner. Dans Virus LIV 3, c'est l'inverse : le pouvoir est au mains des Lettrés qui interdisent les écrans.
     Ce roman, publié il y a un demi-siècle, m'avait longtemps servi de modèle dans mes interventions sur la SF. Bradbury, j'avais été longtemps en contact avec lui, dans les années 80, quand j'étais directeur de la petite collection Folio-Junior SF chez Gallimard et que je publiais certaines de ses nouvelles. En outre, il venait de m'envoyer très gentiment ( et gracieusement ! ) une préface pour ma thèse de doctorat ( La science-fiction, lectures d'avenir ? ) qui allait paraître aux Presses Universitaires.


Suis-je un Lettré ou un Zappeur ?

     Je suis moi-même un Lettré zappeur... ou un Zappeur lettré !
     Lettré ? Eh oui, j'ai été prof de Lettres, directeur de collection, journaliste, j'ai longtemps travaillé dans l'édition. Je suis aujourd'hui écrivain à temps complet et pourtant...
     Zappeur ? Mais oui ! Je travaille huit heures par jour devant un écran, j'utilise des logiciels, Internet, j'envoie et je reçois trente mails par jour ! Par ailleurs, si je lis beaucoup ( douze à quinze ouvrages par mois ), je regarde presque toujours la télévision le soir. J'ajoute que mon fils est... informaticien. Et que moi-même, dans ma propre écriture, j'ai souvent fait intervenir les sciences et les technologies : astronomie, génétique, informatique...
     Ecrivain et lettré, je ne juge pas les écrans ou l'informatique comme des concurrents ou des adversaires mais plutôt comme des alliés, des compléments. Aujourd'hui, on peut à la fois être amoureux des livres, inviter des amis pour débattre avec eux pendant des heures, écrire du courrier... mais aussi aller au cinéma, regarder la télé et se connecter sur Internet pour se documenter, se distraire, écrire des mails ou participer à des chats !
     Dans mon esprit, ce roman constitue donc une sorte d'invitation à la cohabitation, à la tolérance. Cet ouvrage s'adresse d'ailleurs autant aux amateurs des écrans, que j'invite à la lecture, qu'aux inconditionnels des livres, que j'invite à s'ouvrir aux nouvelles technologies. Des domaines qu'ils méprisent ou rejettent — en apparence seulement, car ces intellectuels regardent aussi la télévision, ils ont souvent un téléphone portable et... un ordinateur !


Quand ai-je écrit Virus LIV 3 ? En combien de temps ?

     Pendant de longs mois, deux ans peut-être, j'ai mûri l'idée de cette société future où s'affronteraient Lettrés et Zappeurs, amoureux des livres et adeptes des nouvelles technologies. Avec un personnage qui tenterait d'effectuer le lien entre ces deux clans.
     J'ai entrepris la rédaction du récit pendant l'été 1993, dans un petit studio que possédait ma mère au bord de la mer. Je n'avais pas emporté d'ordinateur et je rédigeais mon texte au stylo, sur un cahier. Au bout d'un mois, j'avais écrit quarante pages. Je les ai relues et jugées médiocres : le style manquait de vigueur, les personnages manquaient d'épaisseur, mon récit traînait en longueur. J'ai abandonné le manuscrit sur place. Un peu plus tard, mis au défi ( par ma fille ) d'écrire un roman policier, je me suis lancé — à mon retour en Dordogne — dans la rédaction de Coups de théâtre. Mais je n'avais pas perdu le fil ni l'envie d'écrire Virus LIV 3, dont je continuais à mûrir les péripéties dans ma tête.
     L'été suivant, je suis revenu au même endroit. Mon fils m'avait fait cadeau d'un vieux 386 et d'un moniteur noir et blanc. J'avais emporté ce matériel. Et... j'ai retrouvé mon cahier. J'ai relu les quarante pages de mon histoire. Et j'ai compris pourquoi elle était médiocre. Il me fallait la rédiger à la première personne. Et ménager plusieurs surprises au lecteur. Par exemple, ne pas lui révéler dès le départ que l'héroïne était sourde et muette.
     Je me suis alors remis au travail, pendant tout l'été 1994 — juillet et août. Il n'est pas resté une phrase de la première version, même si la trame de l'histoire était strictement la même.


Des délais de publication très longs...

     J'ai adressé mon manuscrit à Laurent David, directeur de la collection Le Livre de Poche Jeunesse chez Hachette, où existaient déjà La Machination et Le cœur en abîme. Laurent David m'a promis une réponse rapide mais ce ne fut hélas pas le cas : d'abord, il n'aimait guère la science-fiction, et ce roman n'a pas eu la priorioté dans ses projets ; ensuite, il était sur le point de prendre sa retraite ; enfin, il était débordé à la fois par la rédaction d'une œuvre personnelle ( un dictionnaire ), par les manuscrits en attente et... les problèmes liés à sa succession. Il a mis plus d'un an avant de me donner sa réponse : oui, mon roman était retenu et il sortirait au Livre de Poche Jeunesse.
     Mais voilà : après Laurent David est arrivé un nouveau responsable qui m'a laissé sans nouvelles. Quand je me suis manifesté, m'étonnant que mon ouvrage ne sorte pas, il m'a aussitôt déclaré :
     — C'est exact. Ce manuscrit, je veux le lire moi-même et décider si oui ou non je désire le publier. Et depuis que je suis arrivé à ce poste, je suis débordé. Laissez-moi du temps.
     Il lui a fallu plus d'un an pour me donner... la même réponse que Laurent David ! Avec une demande de modification pour la fin ( il ne voulait absolument pas... des neuf dernières lignes ! ), demande qui nous a longtemps opposés, au point que la publication du roman n'a plus constitué une urgence à ses yeux. J'ai tenu bon, mon roman est sorti sans être amputé mais... en 1998, quatre ans après que je l'ai écrit !


Pourquoi une héroïne sourde et muette ?

     Il ne pouvait en être autrement !
     Pourquoi Allis est-elle élue à l'Académie ? Parce que leurs membres ont besoin d'un nouvel auteur susceptible d'aller rechercher un antidote chez les Zappeurs. Ce nouvel élu ne doit pas en avoir peur, il doit même être plutôt proche d'eux... même s'il doit absolument être un Lettré ! Or, aux yeux des « voyelles », cette mystérieuse Allis semble être le candidat idéal : son ouvrage, Des livres et nous, est une sorte de main tendue aux Zappeurs ! Voilà pourquoi ils choisissent Allis.
     Mais au fait... pourquoi Allis a-t-elle écrit cet ouvrage tolérant et ambigu, dans lequel elle montre une sorte de sympathie pour les ennemis jurés des Lettrés ? Parce qu'elle utilise Internet, parce qu'elle communique avec les Zappeurs — notamment avec l'un d'eux, Mondaye... et il est normal que le courant passe entre eux puisque, si Allis est une « Lettrée qui zappe », Mondaye, le chef des Zappeurs... est le fils de la principale Lettrée !
     Or, comment se fait-il qu'une Lettrée utilise ces moyens technologiques interdits ? Eh bien parce qu'elle ne peut pas faire autrement, elle est sourde et muette !


Pourquoi un héros aveugle... et des personnages handicapés ?

     Je voulais montrer que les handicapés ont souvent des leçons à nous donner.
     Il me semblait à la fois audacieux et intéressant de mettre en scène deux personnages qui ignorent que chacun d'eux est handicapé. Je voulais aussi :
     * que leur handicap les touche dans ce qu'ils ont de plus cher : Allis, une Lettrée, est privé de la parole et Lund, Zappeur, privé de la vue !
     * que malgré leur handicap ( essayez de mettre face à face une sourde-muette et un aveugle... comment vont-ils communiquer ? ), ils parviennent à parler... et même à s'aimer. Et cela, grâce à leur ténacité — et aux nouvelles technologies !
     Ma femme et moi sommes touchés par les handicapés. Membres de plusieurs associations, nous avons longtemps côtoyé des handicapés. La mère de ma femme était handicapée. La fille de notre meilleur ami, au village, est une jeune autiste. Ma femme a longtemps travaillé dans le domaine de l'enfance inadaptée.


Pourquoi un tel titre ?

     Il se veut un hommage à la littérature — et indirectement à ces textes du XVIIe, XVIIe et XVIIIe siècle souvent affublés d'un sous-titre : Don Juan ou Le festin de pierre, Frankenstein ou Le Prométhée moderne, etc.
     Je souhaitais un titre-choc ( à la manière de Fahrenheit 451 ) qui pose une énigme au lecteur. Ce « virus LIV 3 » évoque volontairement le virus HIV. Et, aujourd'hui, un autre virus, le H5 N1, celui de la « grippe aviaire ». Quant au chiffre 3, il suggère soit une troisième tentative, soit un numéro de virus, soit encore les trois dimensions dans lesquelles le lecteur qui en est atteint est plongé. La mort des livres, lui, est évidemment explicite. Au lecteur de faire le lien entre ce virus mystérieux et inconnu et... le fait que les livres meurent — je souhaitais aussi que l'incipit ( Les livres ont commencé à mourir à la fin du XXIe siècle ) lève toute ambiguïté et renseigne le lecteur sur le genre littéraire choisi : la SF — d'aucuns diront plus volontiers : le conte philosophique !


**************

     Enseignants !
     Cette partie vous concerne particulièrement !

     Des pistes de lecture et d'analyse...
     On peut inviter les élèves à retrouver dans ce récit la structure narrative d'un récit de SF, par exemple :

     * Le décalage avec le réel
     Il est simple : dans un futur imaginaire, les Lettrés gouvernent.

     * La logique et la rigueur dans l'enchaînement des faits
     Du postulat énoncé plus haut ( un gouvernement de Lettrés ) découlent de nombreuses conséquences logiques :
     — Le gouvernement est formé de 40 Académiciens.
     — On les surnomme « les Voyelles »
     — Ils ont installé leur QG à la TGB, la Très Grande Bibliothèque.
     — Ils ont instauré un PPP.
     — Ils ont favorisé la lecture et l'écriture, imaginé « l'heure du livre ».
     — Ils ont exigé que le nom des Lettrés soit désormais emprunté à des personnages ou des écrivains.
     — Ils ont interdit l'usage de la télévision, de l'informatique, des écrans.
     — Du coup est née une opposition clandestine, les Zappeurs, avec une nouvelle cohorte de conséquences :
     — Par provocation, ceux-ci ont conçu les Hommes-Ecrans.
     — Ils ont installé leur QG en banlieue, dans la ZZZ.
     — Ils mis au point un virus qui détruit les livres.
     — Ils utilisent des ordinateurs BCBG ( Big Computer Bill Gates )

     L'ambiance réaliste
     De nombreux détails ancrent le récit dans une réalité future vraisemblable : l'action se déroule à Paris, à Saint-Ouen, Saint-Denis, Epinay-Villetaneuse. On y trouve des livres, des bibliothèques, des ordinateurs, des « chats » ( où l'usage des pseudonymes s'impose par sécurité ), ainsi qu'un ( nouveau ) système de gouvernement cohérent et des codes d'usage ou de politesse inédits mais qui découlent de l'hypothèse originale.

     Des recherches possibles...
     On peut inviter les lecteurs à réfléchir sur :
     * le fait que le nom d'Allis L.C. Wonder fait référence à Alice au Pays des merveilles. Comme l'héroïne de Lewis Caroll, Allis pénètre elle aussi dans un ( autre ) « pays des merveilles », où les personnages peuvent parler, agir, influencer et changer l'action du récit.
     * les noms ( toujours codés ) des autres personnages, le pseudonyme de chacun révélant toujours sa personnalité cachée.
     * les ouvrages et les auteurs ( plusieurs dizaines ) cités dans le roman.
     * l'humour, parfois peu perceptible. Par exemple, le fait...
     — que les policiers, les Gardiens de l'Ordre, soient baptisés G.O.
     — qu'Emma, la très sérieuse responsable des Lettres, se retrouve dans la peau d'une héroïne de roman rose : Les feux de la passion.
     — que Colin, le doyen centenaire de l'Académie, le glorieux auteur de L'écrit sans les maux, refuse d'ouvrir Le Club des 5 en vadrouille car ce petit roman futile a bercé son enfance.
     * L'usage des nouveaux sigles de cette société future. On peut en dresser la liste et se pencher sur leur origine ou leur détournement.
     * la mise en abyme finale, dans laquelle le lecteur est apostrophé : Peut-être es-tu le héros d'une autre histoire, la tienne, qu'un lecteur lit dans un monde plus réel que le tien.
     * la conclusion de la narratrice : Moi, Allis, je tiens à te remercier : grâce à toi, désormais, j'existe. Peut-être pour très longtemps. Car ce sont les lecteurs qui rendent les personnages éternels.

 
UN EXTRAIT DU TEXTE  ( Virus L.I.V. 3 ou la mort des livres )
 Extrait du chapitre 2
     J'eus un moment d'euphorie intense. Ainsi, c'était vrai : j'avais été élue ; j'avais le privilège de traverser Paris dans ce véhicule étonnant — et en compagnie des trois Voyelles les plus prestigieuses de l'Académie.
     — Vous vivez seule ? me demanda Emma.
     — Oui, écrivis-je sur mon carnet. Les livres m'ont permis d'apprivoiser ma solitude.
     — Vos parents...
     C'était une question puisque Emma laissa sa phrase en suspens.
     — Ils sont morts il y a deux ans. Ils étaient sourds-muets eux aussi. Ils m'adoraient. Mon enfance fut très heureuse.
     — Votre existence ne doit pas être facile.
     Elle semblait si compatissante que j'écrivis pour la rassurer :
     — Grâce au PPP, mes interlocuteurs construisent leurs phrases, articulent les mots. Ils veillent à s'exprimer de façon simple et claire et à ne pas s'interrompre les uns les autres. Ainsi, faute de leur répondre, je peux suivre leurs conversations.
     Qu'aurais-je pu ajouter ? Que mon handicap, dans la République des Lettres, m'excluait des salons ? Que mon amie Mondaye ignorait mon infirmité ? Que rencontrer l'âme-soeur était exclu — qui aurait accepté de vivre avec une sourde-muette ? Le seul garçon que j'avais jamais aimé était Lund, le héros du livre d'Emma, ce fameux Fils disparu ! Son sort m'avait bouleversée ; mais la pudeur m'empêchait de l'avouer à son auteur. J'étais encore trop intimidée pour interroger cette femme qui m'impressionnait. Etait-elle vraiment la mère de ce personnage de roman ? Son ouvrage avait-il une part de vérité — et laquelle ?
     Emma détourna la tête. Elle était la première à savoir que les sourds-muets, dans l'Europe des Lettres, étaient devenus aussi rares qu'encombrants ; si rares que n'existait même plus leur fameux « langage des signes » : s'ils désiraient s'intégrer à la société, ils devaient lire et écrire, seul moyen pour eux de s'exprimer.
     C'est ce que j'avais fait.
     Emma se retourna une nouvelle fois vers moi :
     — Désormais, vous allez rejoindre une grande famille.
     Elle ne semblait pas vraiment s'en réjouir. Si ce que relatait son roman était vrai, elle n'avait aucune nouvelle de son fils depuis plusieurs années. D'une certaine façon, elle était orpheline, elle aussi. Mais cela ne nous rapprochait guère : Emma semblait lointaine et très préoccupée.
     Les rues et les avenues étaient désertes. Depuis la disparition des cinémas et l'instauration de l'Heure du Livre, l'activité nocturne des villes s'était réduite aux théâtres et aux salles de concert. La nuit, les clients des bars passaient pour mener une vie dissolue. Et ceux qui boudaient l'Heure du Livre étaient aussi mal vus que les fumeurs au milieu du XXIe siècle...
     Soudain, Emma me désigna les vitrines de l'avenue :
     — Vous voyez toutes ces librairies, Allis ? Toutes ces bibliothèques, ces bouquinistes, ces ateliers de reliure, d'écriture ou de calligraphie ? Eh bien ils vont tous disparaître. Oui : les livres vont mourir, Allis. Tous les livres.
     Bien qu'elle eût soigneusement articulé, je doutai avoir compris. Elle guettait ma réaction — comme si j'avais pu déjà soupçonner cette prochaine catastrophe. Mais je ne pouvais afficher qu'une expression incrédule.
     Je griffonnai sur mon calepin :
     — Que dites-vous ? Je ne comprends pas. C'est impossible !
     Rob, à l'avant de la voiture, se retourna pour s'emparer de mon crayon ; il attendit un bref assentiment d'Emma pour noter à son tour :
     — Un virus a fait son apparition. Il détruit les textes. Il se propage dans le monde entier, et rien ne semble pouvoir l'arrêter.

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Dernière mise à jour du site le 27 septembre 2014
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