Les ateliers d’écriture, qu’ossadonne ?
Les écrivains écrivent même quand ils n’écrivent pas, ai-je l’habitude de dire, pour me consoler de ne pas écrire autant que je le voudrais. C’est vrai dans la mesure où l’on y pense tout le temps, surtout quand il y a une histoire qui pousse et proteste et demande à voir le jour, et qu’on ne peut pas – parce qu’on n’est pas capable d’écrire par petits bouts de temps en temps, ce qui est mon cas, puisque je produis des romans-pavés se déroulant dans des mondes-univers. (Mon rêve : que des histoires viennent me dire : “... et je ne fais qu’un seul volume de trois cents pages”…) Et puis il y a ceux qui en causent beaucoup, de l’écriture, et cette année c’est mon cas.
D’abord, j’ai donné de nouveau une charge de cours à l’UQAC, sur la création littéraire avec pratique assistée. L’expérience n’est pas neuve – j’ai donné ce cours à plusieurs reprises – et une fois dépassé mon atterrement de plus en plus profond devant l’état du français chez ces jeunes gens dans la vingtaine qui sortent du cégep, ce que j’en retire surtout c’est à quel point la relation à l’écriture – la relation aux mots – est spéciale aux écrivains et leur travail mal compris… même, voire surtout, des étudiants en lettres ! Ce cours est destiné à équilibrer la dose de théories qu’on leur inflige sur la littérature : il les oblige, pendant une session, à passer de l’autre côté du miroir. Bien joli, les théories, mais (a) elles n’existeraient pas sans les œuvres des écrivains – elles sont toujours rétrospectives et (b) la pratique, c’est autre chose !
Qui plus est, j’ai animé cette année pas moins de trois ateliers d’écriture, un de deux jours en France à plusieurs voix avec les collègues Jean-Claude Dunyach et Lionel Davoust, un de quatre jours à Chicoutimi et un de deux jours à Montréal – les deux derniers étant l’atelier annuel divisé en deux, le court habituel et un plus long, une expérience que je voulais tenter de nouveau. C’était en effet la norme dans les années 80, quand je donnais les premiers ateliers d’écriture – ils duraient une semaine.
Pourquoi des ateliers plus longs ? Parce qu’il arrive un moment où il faut cesser d’être un touriste de l’écriture, s’investir et investir davantage dans l’écriture, sortir de sa zone de confort, et que l’atelier de deux jours ne le permet pas assez – surtout lorsque, à la fin de la journée, on retourne chez soi, la famille, la télé, les habitudes, le courriel, alouette. Alors qu’être loin – et Chicoutimi est pas mal loin, pour les Montréalais – et malgré toutes les orgies auxquelles pourrait se livrer dans la ville lumière du Saguenay (nous avons des discothèques et des bars, si-si !), ça dérange. Et ça concentre, ce que j’appelle “l’effet cocotte pression”. On écrit et on parle d’écriture, pendant la journée, en mangeant, avant de dormir, à la place de dormir… Et si j’en crois les cinq participants de cette année, les résultats sont assez probants. Pour mémoire, je rappelle que les Américains – qui ont une mentalité beaucoup plus business que nous pour l’écriture aussi – s’enlignent pour trois semaines (ou est-ce six, maintenant ?) au célèbre Clarion (les dépenses sont en proportion : 20 à 30 000 $ ! Quand je dis “investir”…).
 |
|
|
| L'Atelier de Chicoutimi, avant : Pascale Raud, Geneviève Blouin, Élodie Daniélou, Sébastien Aubry, l'animatrice (les mini-brownies d'EV sont garantis straight !). |
Geneviève, Élodie, Sébastien, EV. Philippe-Aubert Côté |
|
On me pose parfois la question que j’ai choisie comme titre : “les ateliers – courts ou longs, ou dégagés autour des oreilles – qu’ossadonne ?” À quoi ça sert ? Est-ce que ça sert ?
 |
 |
| Après... |
|
Oui. Et d’abord ça sert à apprendre les règles du jeu. Pas les trucs, pas les recettes, il n’y en a pas, mais il y a le jeu de l’écriture, et ce jeu qu’il faut prendre au sérieux sans se prendre au sérieux a des règles. Structures narratives, registres de langue, travail d’une intrigue, des personnages, des décors, effets de réalité, style… (Sans parler du jeu de la publication, qui est une tout autre paire de manches). Autant d’éléments de la boîte à outils de l’écrivain dont il faut prendre conscience puis apprendre à se servir délibérément – surtout si on a l’ambition de faire sauter Toutes Ces Vieilleries. Il faut savoir où placer les charges explosives…
| |
|
|
| |
Atelier Concordia, avant: Ariane Gélinas, Geneviève Fournier-Goulet, Dave Côté |
Simon Belmont, Émilie Lévêque |
Bien sûr, on peut fort bien écrire sans être jamais allé à un atelier d’écriture et on peut continuer. Comme on peut jouer aux échecs juste en ayant regardé des parties, sans poser de questions. Mais écrire, c’est poser des questions : à la langue, à l’histoire inventée, aux sens produits et, finalement, à soi-même. Et écrire, c’est écrire délibérément, à un moment donné. Non pas réussir une histoire par défaut, sans savoir comment on a fait (la fameuse “inspiration” est en réalité un moment où l’on se trouve coïncider inconsciemment avec un registre plus profond de soi-même…), et en étant donc incapable de recommencer, mais être capable de comprendre comment on fonctionne, comme l’histoire et l’écriture fonctionnent, et devenir davantage le maître de jeu. Non qu’on maîtrise totalement : l’écriture est aussi une danse constante entre contrôle et abandon, à des moments différents pour des personnalités d’écriture différentes. (Ah, les remue-méninges et les “plans” ! Avant ? Pendant ? Après ? Au moment qui vous chante, pourvu qu’à ce moment-là, vous deveniez davantage auteur de vos effets).
 |
| Après... |
On peut apprendre. On apprend à lire, on peut apprendre à écrire (les deux sont d’ailleurs liés). Qu’est-ce qu’un apprentissage, sinon l’acquisition d’une expérience dans la durée ? Les ateliers d’écriture offrent – quand ils marchent bien – un concentré d’expérience. Rien ne remplace l’écriture dans la durée, bien sûr, le travail de fond, l’obstination (“Les écrivains sont des gens qui continuent d’écrire” est une vérité qui semble échapper à beaucoup d’aspirants-écrivains…), mais idéalement on sort plus conscient des ateliers d’écriture, sur bien des plans. N’en sortirait-on que meilleur lecteur – de soi et des autres – que c’est déjà une expérience précieuse.
Et donc, je continuerai à animer des ateliers – courts ou longs. Si l’on est intéressé par ceux de 2011, on peut me contacter par l’intermédiaire de ce site.
Je vous laisse en conclusion avec cette maxime de mon cru que j’ai collée sur mon ordi :
“Ni l’esprit de contradiction, ni l’ignorance, ni la paresse ne sont des motivations esthétiques de force majeure.”
|