Le jour de la marmotte
Il y a des années où l’on n’a pas envie de se lever. Parce que rien ne lève. 2011 a été une telle année pour moi, tout en berne, sur tous les plans. L’explosion très publique des médias sociaux n’a rien arrangé : c’est comme si plus tout le monde passe de temps à parler de soi toutes les trente secondes, moins j’ai envie de le faire, même une ou deux fois par an... Mais tout change, sauf le changement, comme il faut toujours se le rappeler. Les années se suivent et ne se ressemblent pas, mais la marmotte finit par sortir de son trou. Et puis, des lecteurs se rappellent parfois à mon bon souvenir, en me rappelant à moi-même : ne suis-je pas écrivaine, même quand je n’écris pas ? Pour les en remercier, et en guise d’annonce, voici un texte qui fera partie de Et Autres Petits Mensonges, un recueil de textes très brefs (si !) qui devrait paraître à l’automne (je sais, c’est loin, mais le temps file si vite, maintenant...).
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Un jour, dans la cour de l’école du village, sous le robinier faux acacia aux fleurs blanches et sucrées de printemps, apparut un gros tas de sable. D’où venait-il, pourquoi et comment, on ne le sut jamais. Qu’importe. C’était du beau sable, bien blanc, bien fin, bien propre et, tous âges mêlés (on se rangeait de sept à quatorze ans dans l’unique salle de classe au poêle encore ronflant), on s’empressa de le mouiller à petits seaux d’eau tirés à la pompe près des cabinets, au fond de la cour. On empila, on tassa, puis on réinventa l’architecture médiévale. Tours rondes et carrées, douves, tourelles, créneaux, châteaux sur châteaux aux parois bien lissées, aux remparts décorés de cailloux, de brindilles, ou de fleurs subtilisées aux lilas blancs et mauves qui ombrageaient l’un des murs de l’école.
Elle participait, bien sûr, pour une fois qu’elle n’était pas celle qu’on laissait de côté à la marelle, à la corde ou au ballon tournant. Mais secrètement, elle n’était pas satisfaite. C’était si massif, si… plein. On ne pouvait pas imaginer des gens vivants là-dedans. Et elle, c’était ce qu’elle aimait, pouvoir imaginer. « Tu aimes inventer des choses qui se peuvent pas », disaient ses camarades, dédaigneuses. « Elle aime mentir… », s’inquiétait la maîtresse, sourcilleuse.
Après deux ou trois jours, la nouveauté s’étant émoussée, on délaissa le beau sable pour revenir aux jeux habituels. Elle allait de nouveau être exclue. Mais, pour une fois, elle ne s’en chagrina pas. Elle resta près du tas de sable et elle commença à édifier un gros monticule, juste bien mouillé, en le tassant avec vigueur, en un dôme parfait. Puis, presque couchée pour voir ce qu’elle faisait, elle se mit à y gratter d’un doigt un petit tunnel. De plus en plus long, de plus en plus haut, le tunnel, elle pouvait maintenant gratter avec deux doigts, trois, toute la main – en évacuant avec précaution le sable superflu. Et sa main entrait jusqu’au poignet… au bras… au coude… C’était maintenant une salle souterraine, et elle dedans, juste le bras, mais elle se voyait couchée en rond comme un chat, en sécurité, au chaud, ou peut-être lovée dans les replis écailleux d’un dragon qui serait un ami, et un chevalier viendrait tuer son ami et elle le défendrait, elle tuerait le chevalier ! Ou bien elle le convaincrait de laisser le dragon tranquille, et il repartirait.
Non, ce n’étaient vraiment pas le genre d’histoires qu’aimaient ses camarades. Elles auraient voulu l’épouser, le chevalier, après qu’il aurait eu tué le dragon. Elles auraient ajouté une histoire d’amour, un mariage, des belles robes. Elle, le dragon lui suffisait, avec la caverne souterraine. Quoique… elle aurait aimé la décorer, cette caverne, ou cette salle souterraine – ce pouvait être un souterrain de château, après tout ? Et alors, qui vivait au-dessus ? Et… Mais ça devenait trop, il faudrait construire un château avec le sable, et…
Et puis une question lui vint. Comme le sable, de nulle part : « Jusqu’à quel point peut-on en enlever, et que ça tienne quand même ? »
Elle se remit à creuser la voûte et les parois de la caverne, avec plus de circonspection encore, de plus en plus lentement. Il y avait maintenant beaucoup plus de sable dehors que dedans. Et ça tenait toujours ! Comme si le vide, en-dessous de la mince peau de sable, suffisait à créer la caverne, et le dragon et le chevalier, et elle, dedans…
Mais, un pas trop lourd à côté ou peut-être un seul grain de sable de moins en trop, la voûte s’affaissa brusquement. Elle, pourtant, avec l’agréable sensation du sable humide sur la peau nue de sa main, de son bras, elle souriait : il fallait faire très attention, ça prenait plus longtemps que de bâtir des châteaux, mais on pouvait vraiment en enlever beaucoup, beaucoup, et ça tenait quand même.
Elle rassembla le sable épars et se mit à édifier un autre monticule. |