PARUTIONS
AUTRES ALBUMS
("AUTRES"
désignant ceux qui ne font pas partie
du cycle "Le Monde d'Arkadi")
 |
LES MOIS SONT DE PAPIER / 03
Le
Pythagore. Novembre 2008.
DESSINS (OU DESSEINS) "POLITIQUES" ?
Je
n'ai pas une grande pratique du dessin journalistique, ou d'actualité,
qu'on appelle aussi dessin de presse. Peut-être parce que c'est
toujours pressé. Et c'est bien là l'un des problèmes! Pondre, à chaud,
sur un coup de fil, dans l'heure qui suit, ou dans les 24 heures,
quelque chose, un dessin, une idée — géniale de préférence, en tout cas
significative, engagée, pénétrante, concernée…
"Pour ne pas finir radioactif, être réactif."
Il
se pose évidemment le problème de la commande, que celle-ci soit
extérieure ou que je me la passe moi-même. Dessiner sur un thème imposé
et, avant même de dessiner, avoir "une idée", laquelle va commander le
dessin. Il s'agit bien de "dire quelque chose". Le dessin doit être au
service de l'idée. Or depuis un moment, je suis accro au dessin
"gratuit", sans but, qui vient tout seul, qui ne veut rien dire ou
alors par la bande, presque par hasard.
Mais l'exercice est
intéressant: c'est l'opportunité de faire autre chose, d'aborder le
dessin différemment, un autre jeu que celui de la couverture de bouquin
ou de la BD. Et de militer, parfois, ou simplement "m'exprimer".
"Mieux vaut soixantehuitard que jamais."
Les
lieux sont divers : associations militantes, presse, la vraie en papier
ou la virtuelle. Ainsi de mes "Lettres Ouvertes" sur l'internet,
souvent plutôt bavardes, parfois ressortant avec opportunisme des
dessins "en réserve", parfois dessinés à chaud.
Quand ça doit
accompagner un article, ça aide : le dessin peut alors être
l'illustration d'une phrase, ou un commentaire personnel sur une idée
exprimée dans l'article, prolongeant cette idée ou la critiquant, voire
ironisant dessus.
Par contre, il y a quelque chose qui m'a toujours
dérangé, chez les journalistes satiriques, chansonniers, etc, c'est
l'attaque contre les personnes, les hommes politiques ou autres, la
caricature personnelle, portant souvent sur le physique. Peut-être
parce que j'ai du mal à "caricaturer", chopper une ressemblance, la
systématiser en un stéréotype. Et puis, pour moi, ce ne sont pas des
individus qui sont en cause (ou ça ne devrait
pas) mais des institutions ou des idéologies. (Pourtant, parfois, c'est
difficile de faire autrement, tant la fonction crée l'organe et tant il
y en a qui sont très très énervants qu'on a envie de taper dessus!
"L'actualité n'est plus ce qu'elle était."
Après,
quels dessins garder, pour un recueil? Il y en a qui sont tellement
"d'actualité" que, quelques jours après, on peut déjà ne plus savoir ce
qu'ils veulent dire. Qu'en reste-t-il, alors? Le dessin pour lui-même?
Mais je ne suis pas le roi du dessin jeté vite-fait, surtout quand je
suis tendu vers un but, une intention, un truc à dire. Donc jetage, tri
sélectif, recyclage et parfois remise sur le métier! Si bien que, de
fil en aiguille, ce bouquin que je voulais composer sur mes archives
comprend une majorité (absolue) d'inédits, dont un bon nombre faits
spécialement pour!
Enfin, comment classer? Après avoir exploré
"chronologique", "par thème", "par support", je suis arrivé à une vague
combinaison qui démarre plus ou moins chronologique, avec des dessins
des années 70, faits pour La Gueule Ouverte (dit "La G.O."), journal
écolo de l'époque, puis tourne au vaguement thématique, mais suivant
des fils entrecroisés, un réseau associatif plutôt que des partis avec
la carte de membre.
"Il y a autant de différence entre Lénine et Staline qu'entre Lennon et Stallone."
 |
DIALOGUE AVEC L'EXTRATERRESTRE
Le
Pythagore. Décembre 2005.
Quand
Francis Zahnd m'a téléphonodit de sa voix
tranquille : "Pour le catalogue de l'exposition du même nom
(voir Actu),
si on faisait un 30x40 ?", j'ai fait "Waouh!"
Quand il m'a
suggéré de le faire avec les crayonnés
et brouillons des illustrations contenues dans l'expo, j'ai
pleuré "Mais je n'en aurai jamais assez (de qualité suffisante)!"
Et puis j'ai pris ma fourche à foin et j'ai
attaqué le grenier. Et finalement, oui, bon,
voilà!
Avant la
planche, avant la page, avant la couleur à l'acrylique ou
à l'ordinateur… avant la couverture
imprimée et le livre dans la poche, il y a ça :
les recherches, les crayons, les feutres, les brouillons, les "roughs",
comme on dit dans le métier.
Premier jet sur un bout de carnet, agrandissements,
révisions déchirantes et parfois
déchirées, papiers sauvés de la
corbeille, recyclés, remontés,
scannés, copiés, collés…
Avant le "premier plat", la cuisine (des anges ?)
Préface de
Jacques Baudou
Pour tout lecteur de science-fiction, Philippe Caza est un vieux
compagnon de route. Il y a en effet plus de trente ans maintenant que
ses couvertures ou ses illustrations balisent nos lectures. Baliser est
bien le terme qu'il convient ici d'utiliser : nul ne songe à
nier l'importance démiurgique des illustrateurs dans
l'histoire de la science-fiction. Nombre d'auteurs
américains font remonter leur vocation à la
lecture des pulps S-F des années 20-30 et l'incitation
à se plonger dans leur lecture à leurs fastueuses
couvertures, qui sont la preuve vivante de l'existence d'un
véritable art populaire (au même titre que les
images d'Epinal ou les cartoons de Chas Addams et Gahan Wilson)...
N'y a-t-il pas dans la manière dont des artistes - j'utilise
le mot à dessein et dans son sens le plus fort - comme
Hannes Bok, Virgil Finlay ou Michael Whelan ont donné forme
aux visions des écrivains une part non
négligeable de l'attraction qu'exerce le genre sur les
lecteurs sensibles aux échappées dans
l'imaginaire ? N'avons nous pas nous-même
été fasciné par les illustrations de
couverture réalisées par Emsh pour la seconde
série de la revue Galaxie publiée par les
éditions Opta et n'est-ce pas là une cause
notable de notre addiction ?
C'est justement - et comme il se doit tout naturellement pour
l'époque - dans les publications des éditions
Opta que Philippe Caza s'est fait, au tout début des
années 70, remarquer. L'exercice pérequien de
mémoire est, en ce qui le concerne, des plus probant. Je me
souviens de la couvertue du n°85 de Galaxie et du portrait que
Caza y fit en blanc et noir, avec juste deux tâches de rouge,
de l'héroïne de Catherine L. Moore, Jirel de Joiry.
Je me souviens de la couverture du n°221 de Fiction avec ces
trois humanoïdes et de leur regard entêtant comme un
rêve. Je me souviens des illustrations qui ornaient la
parution en deux tomes du fabuleux cycle de Jack Vance
"Tschaï" au Club du livre d'anticipation. En quelques
illustrations mémorables, Philippe Caza s'était
taillé une place de choix parmi ceux qui, en France (Forest,
Bilal, Druillet, Moebius, Siudmak, Auclair, Jamoul) créaient
une imagerie science-fictive originale et d'un indéniable
pouvoir d'évocation....
Cette place, Philippe Caza ne l'a plus jamais quittée. Bien
sûr, il s'est aventuré sur d'autres terrains
d'expression graphique, la bande dessinée, l'affiche, le
dessin animé, mais il n'a jamais
délaissé l'illustration et nombre de romans de
science-fiction lui doivent un premier abord favorable, voire
enthousiaste. Il a travaillé pour de nombreux
éditeurs : J'ai Lu (on lui doit, par exemple, la superbe
couverture du Date d'expiration de Tim Powers), L'Atalante,
Mnémos, ISF, Degliame, etc... Et à chaque fois,
l'évidence s'impose : il y a un style Caza, une patte Caza,
un univers Caza immédiatement reconnaissables qui font de la
contemplation du livre illustré un premier bonheur, un
plaisir au sens delermien.
Dans cet album, ce n'est pas le résultat final qui est
livré à votre attention. C'est là le
rôle assigné à l'exposition
organisée par l'Office culturel régional de
Champagne Ardenne. Philippe Caza et Francis Zahnd, son
éditeur, ont choisi de réaliser un album Noir et
Blanc.
Ce qui nous introduit, de manière subreptice, dans l'atelier
de l'artiste. La matière ici dévoilée
est celle des esquisses, des brouillons, des crayonnés, des
essais abandonnés. Elle correspond à la phase de
recherche, quand l'idée rôde, quand l'esprit et la
main tâtonnent, quand le geste ébauche la mise en
forme. Mais elle comporte aussi des projets plus avancés,
voire même dans la phase d'achèvement, telles ces
planches après encrage qu'il ne reste plus qu'à
mettre en couleurs. Le tout agrémenté, de ci, de
là, de croquis, témoins des griffonnages
vagabonds qui sont au dessinateur ce que la prise de notes, la collecte
d'idées ou de phrases sont à
l'écrivain.
Philippe Caza a ouvert pour nous le coffre au trésor,
divulgué les étapes de la pratique de son art,
révélé la partie secrète de
son oeuvre sans que la magie qui s'attache aux illustrations
terminées et mises en couleurs ne se dissipe. Ces planches
en noir et blanc font rêver elles aussi, mais autrement...
Reste le titre de l'album emprunté à un roman de
Frederick Pohl, Dialogue avec l'extraterrestre, qui résume
d'une belle métaphore le pari tenté par tout
auteur de science-fiction : dialoguer avec l'alien, l'autre,
l'indécidable. Le pari exigé de l'illustrateur
n'est pas moins grand, puisqu'il lui incombe la lourde, la difficile
tâche de la représentation. Celle de donner un
visage, une forme à l'extraterrestre. Celle de nous
précipiter d'une image dans l'inconnu. Philippe Caza a le
chic pour y parvenir.
Jacques
Baudou
 |
LES MOIS SONT DE PAPIER / 02
Le
Pythagore. Octobre 2005.
De 1997 à 2002, le plus gros de
mon activité a été consacré
au dessin animé "Les Enfants de la pluie", en toute
complicité avec son réalisateur Philippe Leclerc.
Arrivé au bout, on s'est retrouvé avec un film
dans les salles, puis en DVD, tout cela avec un succès
correct, c'est bien… mais aussi avec des brouettes de
dessins préparatoires, allant de la jolie acrylique sur joli
papier au crobard crado jeté sur un bloc au coin d'une
table.
En fait, il y a un peu deux stades. Le premier, c'est quand le
producteur monte le projet, la "pré-prod": il a besoin,
outre le scénario, de dessins soignés, en
couleurs, susceptibles de séduire les partenaires
sollicités: CNC, chaînes
télé, co-producteurs, distributeur, studio de
réalisation. Donc des illustrations de moments
précis du scénario, mises en scène
comme des plans du futur film, et puis des recherches
déjà orientées vers la
réalisation, en particulier les personnages principaux, pour
qu'on puisse déjà imaginer ce qu'ils donneront
à l'écran.
Mais ensuite commence la réalisation, du moins la
"préparation", c'est-à-dire tout ce qui vient
avant l'animation proprement dite. Là, je ne suis plus tout
seul, mais je dois fournir à l'équipe character design et
à l'équipe background
design des centaines de croquis,
généralement de simples crayonnés,
qu'ils devront adapter, nettoyer, épurer, et à
partir desquels ils devront extrapoler. Par exemple, pour un figurant,
je me contente de le dessiner de 3/4, à eux d'en tirer la
face, le profil, le dos… Pour les décors, c'est
un peu pareil, je fournis une esquisse ou un dessin précis
du "décor clé" d'une scène, les
assistants en tirent une mise au propre ainsi que les angles de vue
complémentaires, en y apportant la rigueur (construction,
perspective) qu'il n'y a pas forcément dans mon esquisse. De
même, je fournis un tas d'éléments
décoratifs et d'objets, soit "prêts à
l'emploi" soit bases de travail pour un assistant… La coupe
sur la table, les fruits, le steak de queue de klütz, le
coussin, tout y passe, je crois qu'il n'y a pas un personnage, un
décor ou un objet que je n'aie au moins esquissé.
Total, arrivé au bout, j'en ai deux caisses! Et qu'en faire?
Beaucoup de ces dessins préparatoires ont servi à
nourrir les dossiers de presse, les articles de journaux, bien
sûr (cf par exemple la série d'articles de Fabrice
Blin dans Anime/land). Et puis est venu "KronoZone", mon nouveau
recueil d'illustrations paru chez Guy Delcourt-Série B fin
2004, où Vatine et Blanchard souhaitaient bien sûr
une section "Enfants de la pluie", ce qui fut fait, avec les plus beaux
dessins en couleurs de "pré-prod".
Restaient les noir et blanc, les croquis, pas forcément
propres, pas forcément aboutis, mais dans lesquels je
pouvais sûrement faire une sélection sympathique.
Évidemment, il a fallu gommer, nettoyer, parfois refaire au
propre des dessins qui avaient du caractère mais
n'étaient pas présentables tels quels, jeter,
ordonner, composer… J'ai opté pour un ordre qui
suit à peu près le film: on commence avec
Orfalaise et les Pyross, on finit avec la crypte et l'affrontement
final… Mais ce n'est pas "le film raconté", et ce
n'est pas non plus un making-of
ou un art-book…
plutôt une balade dans le monde des Enfants de la pluie et
dans les carnets de son auteur… de l'un de ses
auteurs, pour être honnête, car tout cela
n'existerait pas sans une chaîne de gens qui vont de Serge
Brussolo à la dernière violoniste du Bulgarian
Symphony Orchestra.
 |
KRONOZONE
Delcourt-Série
B. Octobre 2004.
Il y
avait longtemps que j'espérais réaliser un
nouveau recueil de mes illustrations SF et autres, les
précédents étant
épuisés. Et puis voilà,
très logiquement, ça s'est fait dans la belle
collection d'art-books Delcourt-Série B, régie
par Olivier Vatine et Fred Blanchard, collection qui comprenait
déjà un fort beau Manchu et un non moins beau
Vatine.
Préface de Roland C. Wagner. Lequel RCW me rend un bel hommage sur :
http://generationscience-fiction.hautetfort.com(...)kronozone.html
Quelques éléments préparatoires d'une
interview pour BD-Mag :
Pourquoi vous êtes-vous
orienté vers la SF matinée d’heroic
fantasy ?
Je suis lecteur de SF depuis mon plus jeune âge ou presque
(les
Fleuve Noir avec couvertures de Brantonne, les Rayon Fantastique avec
couvertures de Forest, et en BD, les
Météor… sans
oublier Tintin ou Blake et Mortimer qui contenaient pas mal de SF) et
quand j’ai commencé l’illustration et la
BD, il
était évident que c’était
pour faire de la
SF… Quant à l’heroïc
fantasy,
pour en dire plus, voici la première mouture de
l’introduction du chapitre “Fantasy“ dans
KronoZone :
BARBARIE. Adolescent, déjà, je rêvais
d'histoires
barbares et j'avais en tête que si je ne faisais pas dans la
SF,
je ferais dans le moyen-âge réinventé,
les
cavaliers des steppes, les sorciers et les dragons… Plus
tard
j'ai appris que ça s'appelait l'heroic fantasy et que
c'était une sorte de branche de la SF, souvent mal vue parce
qu'elle n'a pas donné de grande littérature ou
d'idées neuves…
Pourtant, dans la SF même, on
a toujours vu
courir un désir de barbarie : voyage dans le
passé
jusqu'en préhistoire, dans l'espace vers des
planètes
primitives, ou futurs post-atomiques caractérisés
par le
retour à des pratiques comme le cannibalisme, certes plus
rigolotes que les courses au super-marché!
Le gros truc, c'est ça : la fantasy, c'est du sang et de la
sueur, du spectacle, de l'épopée, et, pour qui
pratique
l'image, sculpter une guerrière en armure chevauchant un
dragon
est nettement plus excitant que designer un écran
d'ordinateur!
Avec le Art of, quel regard sur
votre carrière ? Que va-t-on trouver dedans?
Dans KronoZone, on va trouver un panel à peu près
complet
de ma production d’illustrations de SF depuis
1970…
D’abord, pour le passé, une sorte de best of
de ce qu’on avait déjà
compilé dans quatre
recueils précédents (Aux Humanos, le 30x30 et
Chimères, à La Sirène, De
Métal et de Chair
et L’Oeil du dragon), ensuite pour le plus frais, beaucoup
d’illustrations de ces dix dernières
années, dont
mon travail pour la jeunesse, peu connu, aux éditions
Degliame,
et aussi un joli chapitre de dessins préparatoires pour le
dessin animé fait avec Philippe Leclerc, Les Enfants de la
pluie. Des inédits, aussi…
Ce qu’il y a, c’est que je ne suis pas nostalgique.
Je me
suis même un peu battu avec Fred (Blanchard, dirlo artistique
de
la collec) qui, dans ses choix, abusait à mon goût
de mes
chères vieilles choses, faites dans les années 70
pour
Opta ou pour Métal Hurlant. Je ne renie pas, mais ce qui
m’intéresse, c’est de montrer le plus
récent… C’est "aujourd’hui,
demain et
après" comme disait Andrevon (il y a
déjà
longtemps)… Et surtout ce qui n’a pas
déjà
fait l’objet de compilations… ou ce qui est
marginal, peu
connu, différent. Cela dit, il y a quand même dans
ces
trente ans et plus de production des sortes de bornes, de pierres
blanches, quelques illus devenues des classiques incontournables, des
icônes… Mais moi, parfois, j’ai un
attachement
extrêmement subjectif à tel ou tel dessin parce
que
ça a été l’occasion de
franchir un pas,
explorer une technique nouvelle pour moi, réussir un peu
magiquement quelque chose sur lequel j’avais ramé
deux ans
plus tôt… ou un rapport sympa avec un bouquin, un
auteur
ou un éditeur.
Et je reste fidèle à ça :
j’aime toujours faire des couvertures de bouquins.
(Propos recueillis par Philippe Audoin en 2004)
------
Et des extraits d'une autre, parue dans L'Ecran Fantastique.
L'illustrateur et les
éditeurs?
En général, j'ai été
plutôt
gâté : que ce soit chez Opta ou chez J'ai Lu,
époque Sadoul, on me faisait confiance, on ne me demandait
pas
de proposer des roughs. Il faut dire que je lisais le livre, et
ça se voyait. J'avais un certain sens de "l'esprit" qu'il
fallait donner à tel ou tel livre, quitte à
varier mon
style, à m'adapter. Je savais aussi m'adapter aux
contraintes
techniques : au début, chez J'ai Lu, ils
photogravaient les
couvs par 12, alors tout le monde devait dessiner au même
format,
soit des originaux A4!
Quand je fais une couverture, je garde à l’esprit
que je
fais un travail à mi-chemin entre l’artistique et
le
publicitaire. La première chose que voit
l’acheteur
potentiel d’un livre, c’est sa couverture.
De temps en temps, il y a un directeur de collection qui
pète
les plombs, mais ça n'empêche pas
l'amitié…
Parce que je dois dire aussi que la plupart du temps, j'ai eu et j'ai
toujours des rapports amicaux avec mes directeurs de collec (chez Opta,
Demuth, chez J'ai Lu, Jacques Sadoul et Roland Deleplace. Chez
L'Atalante, Pierre Michaut et son équipe – je ne
cite pas
tout le monde… C'est agréable.
A côté des
thèmes classiques, space-opera ou heroïc fantasy,
des dessins "engagés"?
Comme disait Woody Allen : "Arrêtez- la Terre ! Je
veux
descendre !" L’état actuel de la
planète me donne
surtout envie de fuir à l'autre bout de la galaxie
! J'ai
eu l'occasion de faire des couvs pour John Brunner, "Le Troupeau
aveugle" et quelques autres livres très
orientés. L'état actuel et l'avenir
proche du monde
confirment les pires prévisions des écolos et
auteurs
SF… La SF est évidemment un excellent support
pour
exprimer des idées sur le monde contemporain. Mais
ça fait chier d'avoir eu raison depuis 30 ans, avec Andrevon
et
les autres!
L’artiste, qu'il le veuille ou non, joue un rôle
dans la
société, ne serait-ce que comme fou du roi,
soupape de
sécurité. Il exprime tout un contenu inconscient
de la
société. Personne n'est seul. Personne n'est
innocent. Il
n'y a pas d'île déserte ni de tour
d'ivoire. Je
n'aime pas le discours militant premier degré, j'ai un rejet
contre les slogans et les idées
générales creuses.
Je crois d'avantage aux messages souterrains, ceux qui passent plus
secrètement à travers les émotions,
les symboles,
l'art en lui-même, la forme autant que le fond.
Et les autres
illustrateurs?
Avec ART & FACT, j'aime bien l'idée de
faire partie
d’un groupe, d'une coterie de professionnels, de ne pas
être placé à part justement par ma
carrière.
Si ma position peut aussi rendre service au groupe, tant mieux.
L'idée d'être un illustrateur parmi ses pairs,
quelque
soit leur âge. Une chaleur humaine, là encore.
Ça
se retrouve dans les expos, fresque ou dans les moments de
solidarité activiste comme l'affaire J'ai Lu (Cf Edito
N°
7).
Propos recueillis par Gilles Francescano en 2004 et vaguement
rebidouillés par moi avant de les mettre en ligne.
À signaler : un nouveau site enfin, pour Art & Fact
www.artetfact.org
 |
|
©Les Humanoïdes Associés
et Caza.
|
SCÈNES DE LA VIE DE BANLIEUE /
L'INTÉGRALE
La nuit,
tous les hachélèmes sont gris (le jour aussi,
d'ailleurs).
Chaque soir, Marcel Miquelon, le balai en main, frappe les trois coups
de son petit théâtre de banlieue.
Des talons aiguilles marchent au plafond avec un bruit de mitraillette.
Pourtant j'habite au dernier étage.
Debout à ma fenêtre, je regarde passer les
hachélèmes, pensant, à l'instar du
général Custer, "le seul bon Miquelon est un
Miquelon
mort".
J'hésite entre la prise d'étage, la bombe
à
l'entresol et le détournement de palier avec crash de tour.
Mais sera-ce efficace ?...
Depuis quelques années,
les relevés
de stocks des Humanos indiquaient encore la présence de
quelques
centaines d'exemplaires des rééditions des
Banlieues.
Pourtant les libraires et festivals peinaient à en obtenir.
Donc, prenant ma plus belle plume (=clavier d'ordi), je demandai
à Bruno Lecigne: "Qu'est-ce qu'on fait? Vous me rendez mes
droits ou on fait une intégrale?" Il me répondit,
impavide: "On fait une intégrale." Et voilà.
Histoire de renouveler le concept, j'ai suggéré
d'abord
une édition "définitive" en ce sens qu'on y
mettrait tout
ce que j'avais pu faire se rattachant au domaine Banlieues, avant,
pendant et après. Des trucs parus dans Fiction (ma
participation
au feuilleton collectif "Tout va bien!" initié par
Volny)… ou Galaxie (un port-folio déjà
intitulé "Scènes de la vie de
banlieue")… des
petits dessins et quelques pages de BD faites pour La Gueule Ouverte
(magazine écolo lancé par les éditions
du Square
à la grande époque de Charlie, Hara-Kiri,
Charlie-Hebdo,
etc)… des petites choses répandues à
droite-à gauche (surtout à gauche, quand
même)… ainsi que le mythique "Fume, c'est du
Caza",
publié par Kesselring en 74: 50 pages en N&B, dont
seule
l'histoire "La Paix!" avait déjà
été
reprise. Je suggérai aussi de refaire les couleurs sur
quelques
histoires qui me sortaient par les yeux...
Tout ceci fut refusé pour raisons économiques
parce que,
après tout, il ne s'agissait que de faire une
réédition d'une série ayant
déjà
bien vécu et qui ne pouvait donc laisser espérer
de
grosses ventes.
Après discussion, on décida simplement de
replacer les
histoires dans leur ordre chronologique de réalisation et/ou
de
parution et de boucher les quelques trous (provoqués par les
problèmes d'implantation gauche-droite des pages) avec
quelques
unes de ces planches d'époque mais quasi inédites
qui
m'étaient chères. On ajouta aussi l'histoire "Le
Caillou
Rouge", parue dans Pilote et que l'on peut considérer comme
prologue aux Banlieues "officielles". (Les planches originales ont
été re-scannées pour l'occasion.)
Donc, dans cette intégrale, outre les planches de Pilote, on
trouve "La Paix!", extraite de "Fume...", des "fausses couvs" et couvs
de l'édition Dargaud, deux histoires parues dans
Métal
Hurlant, une dans Fluide, une couv J'Ai Lu d'époque, la couv
de
l'édition allemande et deux pages de La Gueule Ouverte.
Certains
de ces matériels supplémentaires ont
été
fraîchement mis en couleurs par Scarlett Smulkowski.
 |
|
"Comme au Spectacle". ©Dargaud et Caza.
|
(Ce qui est amusant, c'est que au
moment
même où on préparait cette
réédition,
Dargaud me demandait de participer au numéro unique
spécial de Pilote de l'été 2003,
où je pus
aussi placer une de ces pages parues à l'époque
dans La
Gueule Ouverte, avec des couleurs de Scarlett. Je vous la donne
à voir ici, au cas où.)
Avec ça, je me suis fendu d'une petite intro. J'ai d'abord
essayé de faire un truc "historique", et puis ça
m'a
gonflé, alors j'ai fait plutôt dans le
déconnant
engagé correspondant au contenu du bouquin... Et, sur la
suggestion des Humanos, je me suis régalé d'une
double
couverture basée sur le même principe
"avant-après"
que mes deux couvs pour "Le
Troupeau aveugle".
 |
|
©Humanoïdes Associés et
Caza.
|
Les titres auxquels vous avez échappé:
"Essai sur les comportements comparés du
Caza et du Miquelon."
"Du Côté du manche (à balai)"
"Marcel Miquelon a encore frappé (au plafond.)"
"Pour en finir avec les banlieues."
"Attention, chute de tours!"
"Les Miquelon attaquent à l'aube."
"Si la banlieue n'existait pas, il ne faudrait pas l'inventer."
"Le Ciel est rouge sur la zup nord."
"L'Odyssée de l'espace vert."
Et puis je peux bien l'avouer maintenant:
Marcel Miquelon ne porte ce nom qu'en
vue de sa rencontre avec St-Pierre dans
l'histoire "Toujours du bruit au plafond"........
 |
LES MOIS SONT DE PAPIER / 01
Comme bien d'autres dessinateurs,
j'ai une forte
propension à continuer en dehors des heures de travail. Une
sorte de manie. Ça n'a pas toujours
été le cas et
j'en connais de pires que moi, mais c'est un fait que depuis novembre
2001, c'est à dire depuis que j'en ai à peu
près
fini avec le boulot créatif sur Les Enfants de la Pluie, je
garde le carnet et le crayon à portée de main, en
particulier quand je zone dans mon salon, sur mon canapé,
devant
la télé ou un film - ou devant rien.
Résultat : accumulation de croquis. Et une certaine sorte de
croquis : pas des dessins préparatoires pour autre chose
(même si ça arrive), pas des trucs
d'après nature
(quoique ça arrive aussi), plutôt ce que je
pourrais
définir par "tout ce qui me passe par la tête". Et
j'ajouterai "dans n'importe quel style qui me passe par la main". Du
dessin en liberté, pas forcément "humoristique",
mais en
tout cas sans esprit de sérieux. Une manière de
faire le
vide, pour ne pas dire la vidange.
Au bout d'un moment, j'ai eu envie de publier ça et Le
Pythagore, mon "libraire personnel", a marché dans le coup.
Alors voilà : le premier volume est paru, format "cahier de
100
pages", belle impression, prix abordable, bourré de dessins
au
crayon réalisés pendant le mois de novembre 2001.
Pour
agrémenter ça, j'ai ajouté quelques
aphorismes,
réflexions profondes, citations ou contes brefs qui
traînaient dans mes tiroirs...
On le trouve directement chez l'éditeur : Le Pythagore.
8 rue de Verdun. 52000. Chaumont,
sur son site web : www.lepythagore.com
...et dans les bonnes librairies BD (Distribution Makassar -
makassar[arrobe]club[tiret]internet[point]fr)
(remplacez à chaque
fois le mot entre crochets et les crochets par le signe
désigné par ce mot — ceci pour
tenter d'éviter un peu de spam)
Évidemment, le terme 01 accolé au titre semble
vouloir
dire qu'il y aura un 02... Bien vu ! Je ne continuerai pas
forcément à livrer ma production mois
après mois,
mais je fouillerai dans mes archives histoire de construire des
bouquins peut-être (je dis bien peut-être) un peu
moins
hétéroclites. Et pour commencer, très
vraisemblablement, le tome 02 sera consacré aux croquis
préparatoires des Enfants de la Pluie (Vous avez une
brouette?)
 |
L'ÂGE D'OMBRE
(Guy Delcourt éditeur, 1998)
En 79, arrivé à trois albums de ma
série des "Scènes de la vie de banlieue", j'ai eu
envie de passer à autre chose, dans Pilote.
J'étais un peu las, à vrai dire, de dessiner des
hachélèmes, des Marcel Miquelon, des postes de TV
et des voitures - tout ce que je n'aimais pas! J'avais envie de me
situer dans un monde où j'aurais tout à
créer (décors, costumes, appareils ou
êtres vivants) pour retrouver le plaisir de l'invention
graphique pure et simple. Disons pour simplifier "un monde de
science-fiction" très libre... (Je ne cacherai pas qu'il y
avait aussi l'influence de Moebius, là-dessous...)
J'avais aussi l'envie d'histoires lyriques, poétiques,
sombres ou claires, mais en tout cas "prises au sérieux".
Fondamentalement, les thèmes et la philosophie
étaient les mêmes que dans les banlieues... c'est
le ton qui changeait.
Je produisis donc dans Pilote, jusqu'en 83, la matière de
deux albums ("Les Habitants du crépuscule" et "Les Remparts
de la nuit"), puis je fus pris par "Gandahar" - le dessin
animé. Ensuite, Dargaud ne voulut pas continuer la
série sous forme d'albums sans prépublication...
Et les Humanos préféraient du neuf,
plutôt que de reprendre la suite. Cette interruption en fait
une série plus sombre que je ne l'avais souhaité,
car, après le crépuscule et la nuit, je comptais
bien faire naître l'aurore, le matin, le jour!... Le
thème de la Terre qui ralentit sa rotation sur
elle-même était présent en filigrane et
la série devait s'arrêter en même temps
que la Terre, après 5 tomes (ce qui en fait une sorte de
prologue au "Monde d'Arkadi"...)
 |
L'lobo.
Ex-libris publié par
Le
Pythagore, libraire
à Chaumont.
1998.
(Reproduit dans la Monographie Mosquito)
|
Il
se trouve par ailleurs que, en 97, j'ai eu l'occasion de travailler
pour Heavy Metal, aux USA, et que j'ai ressorti à cette
occasion (et retravaillé) un scénario
prévu pour l'Âge d'Ombre: "L'lobo"... L'esprit est
le même, la noirceur est toujours là, plus
profonde peut-être, sans lueur d'espoir (tant pis...
ça reviendra...), le graphisme, lui, est
différent, très pictural, couleurs directes...
J'y ai pris un grand pied!
 |
CAZA, UNE MONOGRAPHIE
Dans les année 90, Richard Comballot (connu comme
chroniqueur et
anthologiste dans le domaine de la SF) m'a poursuivi de ses
assiduités à différentes occasions
(festivals,
appels téléphoniques, correspondance). Il en est
sorti
quelque chose comme six heures d'interview serrée, qu'il
s'est
chargé de mettre sur le papier et auxquelles je me suis
chargé d'apporter par écrit divers
compléments et
mises en formes (je suis très pointilleux sur le langage
parlé mis par écrit...), sans compter
l'exhumation d'une
vaste iconographie apocryphe (des images inédites, quoi...)
Ensuite, la meilleur voie qui s'offrait à nous
était de
porter ça chez Mosquito, déjà
éditeurs de
monographies de grande qualité et réputation
(Loisel,
Margerin, Juillard, etc.) Ca tombait bien, ils avaient justement un
trou dans leur programme!
Après, le principe de leurs monographies étant
que
l'interview est suivie de quelques articles plus
spécialisés sur différents
thèmes de
l'oeuvre, il a fallu compléter le dossier. Nous avons obtenu
les
participations de quelques vieux complices de l'univers "SF, BD et
gauchisme à tendance écologique",
Frémion et
Andrevon, et de quelques universitaires de qualité,
Jean-Bruno
Renard, sociologue montpelliérain, connu en particulier pour
ses
études sur la rumeur, et Karin Heller,
théologienne
internationale auteuse d'une thèse sur "La Bande
dessinée
fantastique à la lumière de l'anthropologie
religieuse"
(L'Harmattan), où elle décortique L'Incal, Le
Monde
d'Arkadi, Thorgal et Les Tortues Ninja. Et je ne blague pas.
Est encore intervenu Gilles Ratier, bibliographe d'élite et
participant habituel des monographies Mosquito.
Le tout donne 130 pages denses, avec une quatre-vingtaine
d'illustrations en noir et en couleurs , dont plus de la
moitié
inédites ou très peu connues, issues de mes
cartons, de
fanzines ou autres publications marginales...
 |
|
Parleur.
Roman d'Ayerdhal.
Etude inédite pour la couverture J'ai
Lu-Millénaires. Acryliques.
1999.
|
A noter qu'il existe une édition de luxe à 100
exemplaires, à la couverture
cartonnée-toilée,
accompagnée d'une sérigraphie signée
et de 4
crayonnés tirés à part (des
guerrières
comme j'aime bien...)
Et comme, encore une fois, je crois que sur le net il y a des gens qui
lisent, je vous propose ici la conclusion de l'article de Karin Heller
"Le Temps des dieux-machines".
L'histoire d'Arkadi nous
apparaît comme un
tableau mythique de l'humanité contemporaine
confrontée
à une situation où des vestiges du
passé sont sur
le point de s'effacer, et où les espoirs envisageables
peuvent
eux aussi être menacés par des
négligences
irréversibles. Ce mythe présente un âge
de
transition, le passage d'un temps à un autre, d'une
génération à la suivante. La culture
moderne,
dominée par la technique et l'ordinateur, est ressentie
comme
une antichambre du pays glacial de tous les problèmes que
l'homme "congèle", que cela soit Tchernobyl, dont le
réacteur dort sous sa chape de plomb, ou les embryons qui
attendent une vie hypothétique à la suite de
manipulations génétiques.
Arkadi pose sans doute la question d'un monde et d'une
société humaine dominée par les
machines.
Celles-ci sont à l'origine d'un mode de vie et d'existence
tout
à fait nouveau dans l'univers, qui va jusqu'à
produire un
"homme sans homme". Cette problématique nous semble
actuellement
plus présente dans la série que le
thème de la
pollution lié aux rejets d'une industrie devenue
incontrôlable : le danger bien plus grave qui guette
l'humanité est celui de la place qu'occupent nos
chères
machines au sein de nos familles, nos écoles, nos
sociétés. Que cela soit tout simplement la
télévision omniprésente qu'un de nos
amis, chef de
service de psychiatrie, appelle "le vrai chef de famille", ou
l'ordinateur en passe de devenir tout aussi omniprésent, ou
encore une production "humaine sans humanité" qui tend
à
substituer toujours davantage aux relations interpersonnelles la
relation à une machine, dans le travail comme dans les
loisirs,
relation "facile", "sans danger", sans "mutualité" et, du
coup irréelle... avec le risque encouru
de dommages psychiques irréparables.
 |
|
La sérigraphie de l'édition luxe.
|
A cette problématique, Le Monde d'Arkadi répond
positivement : sur cette Terre livrée au pouvoir des
dieux-machines, quelque chose d'humain demeure inaliénable.
Dité n'est pas l'aboutissement indépassable de
l'humanité élue. En dépit des
hommes-machines, des
rites et des drogues susceptibles de maintenir l'humanité
dans
un état d'asservissement et de prétendue
pureté
raciale, il reste toujours une étincelle, un feu
sacré :
la vie d'un village perdu quelque part sur cette planète en
danger de mort, le ventre accueillant de Noone au milieu des
morts-fonds, l'âme de poète d'Or-Fé au
sein de son
corps de métal, le Radon, qui, se métamorphosant
sans
cesse, s'adapte à tout sans se poser des questions... et
Arkadi
qui, après mort et renaissance, marche sur la voie
initiatique,
la voie de la transformation par excellence, la voie vers la connaissance.
Le salut ne consistera sans doute pas dans la destruction pure et
simple des machines, mais dans l'établissement d'une
nouvelle
"relation de mutualité" entre les forces cosmiques,
techniques
et humaines... à commencer par le réveil du "dieu
endormi".