Délires d'Orphée



Le chasseur passa sa langue sur ses lèvres salées et avança un pied, doucement. Devant lui s’enfonçait un long couloir obscur, d’un noir liquoreux de vin cuit. Rien ne bougeait. Il faisait un froid d’otarie. Le chasseur cligna plusieurs fois ses yeux brûlés par la sueur, et avança encore.
A cette heure-ci, Bedlam ressemblait à un cimetière après une tornade. Dans la pénombre infra-rouge que percevaient les lunettes du chasseur, le vieil hôpital semblait plus lugubre encore qu’en plein jour. Un siècle plus tôt, ses murs épais résonnaient des hurlements des aliénés, et ils en gardaient le souvenir enroué et plaintif. Tout autour du chasseur, la pierre humide pleurait, par grandes taches sombres. Un récent incendie avait balafré le sol de coups de griffes, et crevé les hautes fenêtres. Elles portaient des bandages de planches entre lesquels une lune froide passait des doigts blancs. A travers son masque, le chasseur sentait l’odeur de brûlé et celle, bien plus ancienne, du désespoir - un relent de pisse et de larmes.
Il continuait à avancer, de sa démarche imperceptible.
Glisser le pied le plus loin possible vers l’avant / décoller le pied arrière / le faire glisser / ne pas se gratter le nez /
Sous le pied avant du chasseur, une des dalles s’enfonça légèrement. Il murmura un gros mot et reporta lentement son poids en arrière.
Le poids, oui.
Le poids posait problème. Les mouvements en posaient moins. Bedlam était quadrillé par les faisceaux de capteurs pyro-électriques, mais le chasseur connaissait cette technique : les cellules se rafraîchissaient d’elles-mêmes à intervalles réguliers, afin de ne pas se déclencher sous le lent mouvement de la lumière naturelle. Le chasseur en avait déduit, avec simplicité, qu’il suffisait de ne pas bouger plus vite que le soleil ou la lune. Après tout, il avait une très longue habitude de la patience, et les nuits d’hiver étaient interminables. La chaleur corporelle ne posait, elle, aucun problème : le chasseur portait une combinaison homéotherme. De fins capillaires pulsaient du fréon entre deux épaisseurs de polyuréthane, ramenant sa température externe à celle de l’air ambiant. Même l’air qu’il expirait était refroidi avant d’être expulsé. Il était aussi réenrichi en oxygène car Bedlam était truffé, en plus du reste, de détecteurs de dioxyde de carbone.
Mais si le chasseur réussissait à escamoter mouvements, chaleur, respiration, et savait se déplacer en silence, pour le poids, il n’avait trouvé aucune parade.
Sous son pied avant, la dalle remonta avec un cliquetis imperceptible. Le chasseur sentit un choc presque aussi léger sur sa nuque, et une infime piqûre près de la deuxième cervicale.
Shit.
Il se figea, pris de vertiges. La sueur trempait sa chemise de lin et ruisselait le long de ses cuisses.
Sa combinaison était blindée, bien entendu ; doublée de couches alternées de fibre de verre, de résine polyester et de céramique. Mais les articulations exigeaient une certaine souplesse : poignets, chevilles, coudes et genoux étaient en simple kevlar tissé, ainsi que le cou. Le chasseur résista à l’envie de porter la main à sa nuque. Il s’autorisa une pause, les yeux mi-clos derrière le plastique épais de son masque qui lui restituait toujours les mêmes ténèbres pourpres, désertes et transies. Tous ses muscles grelottaient.
Quelques minutes plus tard, il se remit à bouger.
Pouce par pouce, il enjamba la dalle piégée. Il commençait à discerner le grand escalier qui s’élevait au fond du couloir. Dans son esprit déferlaient de longues vagues glacées, des vagues grises qui poussaient devant elles leur galon d’écume et se balançaient, flanc contre flanc, sur un rythme aussi lent que le sien.
Le chasseur avança encore, imitant la reptation inexorable des marées.




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