Un ange nommé Dégage



Quelque part dans le ciel éternellement bleu, loin au dessus de la Terre encore immensément plate, au bord d’un nuage doré par l’aube…
Un angelot radieux, campé sur un petit rebond de vapeur d’eau, une lyre d’or à la main, saluait le soleil levant :
Ah… Aah… Aaah… brhm hm. Aaaaah !
Il tripota les clefs de sa harpe, puis :
Tu es mon bergeeer… rhm… et la lumièèère du mooon-deu… et à chaque ôôôbeu qui nééé… je chante Ton nooom…
- Dégage !

Bonk.
L’Angelot tomba brusquement assis sur son matelas de nuage, sonné par un jet d’auréole.
Il se frotta l’arrière du crâne à travers ses cheveux dorés, puis leva deux yeux insondablement innocents vers le cumulus du dessus : debout au pied d’un gigantesque arc de brume, hiératique et martial, un archange furieux le compostait du regard. Ses deux ailes gigantesques brassaient lentement l’air bleu infusé de cristaux glacés. L’Angelot se releva, défroissa son aube blanche, ramassa sa lyre, puis regarda à nouveau l’Archange.
Comme il n’était jamais descendu sur Terre, il fut incapable de mettre un nom sur ce qu’il vit fulminer, acide et brûlant, dans les pupilles limpides. Mais comme il n’était pas bête, il décolla sans demander son reste et plongea vers le soleil, le plus loin possible.

Ces deux là ne devaient pas se revoir avant…
longtemps.


L’Archange replia ses ailes et claqua des doigts : l’auréole revint docilement se poser au creux de a main bizarrement griffue. Il la revissa sur sa tête en grommelant :
Peux plus les blairer, ces petits salopiots…
A la réflexion, il ne pouvait plus blairer grand chose. En tout cas pas les psaumes. En tout cas pas de si bon matin. Il balaya de son regard haineux le magnifique paysage blanc, leva la tête vers le ciel rayé de cirrus qui, à cette altitude, virait à l’outremer. Sur sa droite, un énorme cumulo-nimbus champiforme s’approchait en broyant des blocs de glace dans son ventre obscur.
Va faire un temps de chien, en bas. Bien fait !

L’Archange était mal embouché, même pour un archange. Mais il n’était pas le seul à ruminer dans les hauteurs. Depuis que Dieu buvait, ses cohortes divines avaient dû dire adieu à toutes les guerres angélo-diaboliques. Plus un seul jihad, pas l’ombre d’une croisade : des cuites.
L’Archange avait toujours énergiquement refusé ne serait-ce que d’essayer : il avait vu de splendides Maîtres de Guerre sombrer dans l’alcoolisme tout casqués.
Ce qui, à défaut d’autre chose, leur fournissait un récipient pour vomir.
Résultat, la Terre était devenue un champs expérimental pour chérubins désœuvrés, diablotins mal encadrés et une flopée de sortilèges retournés à l’état sauvage.
Tout fout l’camp marmonna l’Archange en tirant sur les manches immaculées de son aube.
Il aperçut en contrebas, à travers une trouée du tapis vaporeux, l’ombre verte de la Terre.
Tout foutait le camp, et d’abord la ferveur. Quand on trouve chaque matin un séraphin dans sa huche et un démon dans sa bouilloire, le respect se perd.
Et la ferveur.
La Foi.
Le Sang des Anges.


Que la Foi parte en sucette depuis que Dieu s’était mis à boire se lisait sur les anges comme dans un livre.
D’abord, quand on fait partie des Elus, appelés à chanter pour l’Eternité les Délices de l’Amour Divin, on ne pratique pas le lancer d’auréole à vue.
On n’est même pas censé en avoir l’idée.
Mais il y avait plus inquiétant.
L’Angelot était beau comme un… ange, évidemment, avec un physique gracile de prépubère, mais il avait un visage anémié, voire asthénié, que l’altitude n’était pas autorisée à expliquer.
Quant à l’Archange, en sa magnificence il avait quelque chose d’un chat. Quelque chose dans le nez, certes, et dans les oreilles, et dans l’efflanqué. Mais dans le coup de patte, aussi.
Et dans le regard, avant tout.
Le terme qu’on cherche est férocité.





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