Tate Moon

Celle là m'a été demandée par Dominique Gonzalez-Foerster, artiste de génie, pour le catalogue de son expo à la Tate de Londres.

L’ombre était immense, auguste et éternelle. Debout à la proue de la Tate Moon Gallery, Dominique Gonzalez-Foerster regardait la terre se coucher sur la mer de la Tranquillité.
- Tout est-il à votre convenance, madame ?
Dominique Gonzalez-Foerster se tourna vers Theatin, le jeune commissaire de l’exposition.
- Je ne sais pas, mon petit, répondit-elle. Je n’ai pas encore commencé ma visite.
Le joli nez de Theatin se fripa :
- Vous vous rappelez que nous inaugurons dans dix heures, madame ?
- Ne soyez pas si angoissé, mon petit. Je suis certaine que, grâce à vous, tout est fin prêt.
Mais le nez de Theatin resta fripé.
On est trop sérieux quand on n’a pas quatre vingt dix ans, songea Dominique Gonzalez-Foerster. Avec un soupir, elle se détourna du clair de terre. Elle monta sur le petit surf posé par terre et l’activa du bout du pied. La planche se mit à glisser le long de la coursive spiralée de la galerie.
- Les visiteurs arriveront par ici, madame, dit Theatin en désignant une arche de brume haute de dix mètres qui se dressait devant eux.
Dominique Gonzalez-Foerster s’enfonça dans le brouillard. Elle ferma les yeux et inspira : l’air était devenu moite, la pression et la température s’étaient brusquement élevées ; ça sentait la jungle et les fièvres. On entendait des froissements de branche. Dominique Gonzalez-Foerster laissa sa peau se souvenir de Bornéo. En regardant par dessus son épaule, elle vit que Theatin, les paupières closes, savourait lui aussi ce bain de chaleur.
- J’aurais dû faire toute l’exposition comme ça, marmonna-t-elle. Simplement avec des changements de pression, des épaisseurs d’air, des bruissements et des odeurs. A quoi ça sert, le regard ? J’aurais dû tout faire comme ça.
Les surfs continuaient à glisser vers l’avant ; ils émergèrent bientôt du brouillard.
- C’est un passage très réussi, se félicita Theatin.
- Mais il manque de lux, décréta Dominique Gonzalez-Foerster en pilant.
- Vraiment, madame ? demanda Theatin en manquant lui rentrer dedans.
- Oui, mon petit. Il faut une lumière un peu glauque pour alléger cette purée de pois. Presque rien. Disons, une infusion de thé vert.
- Oui, madame.
Theatin murmura quelques mots à son oreillette ; Dominique Gonzalez-Foerster remit son surf en marche. La spirale immense de la galerie béait sur sa gauche. L’Espace tout court régnait à sa droite, derrière les vitres épaisses.
Dire qu’il y a cinquante ans, j’avais trouvé le Turbine Hall gigantesque, songea Dominique Gonzalez-Foerster avec un sourire de guingois. Du haut de son presque siècle, elle avait quand même un peu de mal à dominer l’énormité de Tate Moon, et son propre trac.
- Savez-vous, Theatin, qu’au début du siècle à Paris, j’ai scénarisé un paysage interplanétaire ? Savez-vous qu’à l’époque, c’était de la pure fiction ?
- Oui, madame.
- Je vous l’ai déjà dit, n’est-ce pas, mon petit ?
- Oui, madame.
- Je vous l’ai dit trois fois. Vous ne devez pas supporter que je radote, mon petit. C’est indigne de vous et de moi.


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