Mes coups de coeur
Sur cette page, vous trouverez quelques mots sur les livres que j'ai particulièrement aimés ( et que je vous conseille ! )
Romain
Slocombe : Saké des brumes
(Baleine - Le Poulpe n°245 - 520 pages, 10 €)
Le Poulpe part en Normandie visiter un musée consacré
à l'escadrille Normandie-Nyemen, qui l'intéresse à cause
de son Polikarpov, un vieil avion de la Seconde Guerre Mondiale qu'il retape
peu à peu. Là, il apprend la mort d'un vieux Japonais, victime
d'un accident plus que douteux. Sa petite fille, qui l'accompagnait, gît
gravement blessée à l'hôpital d'Evreux. Le Poulpe découvre
que ce vieux Japonais fut un héros (et l'un des rares survivants) des
fameux groupes Kamikazes qui, avec leurs avions Zéro, se crashaient sur
les bâtiments de guerre américains en un suicide aussi beau que
désespéré, à la fin de la guerre. Il ne lui en faut
pas plus pour se lancer dans une enquête, la mort de cet ancien Kamikaze
étant plus que suspecte. Enquête qui l'amènera à
se frotter immanquablement à quelques fachos du cru (il n'en sortira
pas indemne) - là, on reste dans un Poulpe classique - mais qui, plus
curieusement, l'entraînera vers les milieux étranges des "
performers " sado-masos belges et vers une secte sataniste " crowleyienne
" qui pratique des enlèvements et meurtres d'enfants
Là,
on plonge dans le bizarre.
Rappelons que le Poulpe, alias Gabriel Lecouvreur, fut inventé en 1996
par Bernard Pouy, Patrick Raynal et Serge Quadruppani (je crois). Pendant longtemps,
cette série chez Baleine était ouverte à tous, et n'importe
qui en principe pouvait écrire un Poulpe (j'en ai moi-même commis
un, et j'en ai un autre sur le feu). Il y a eu du pire et du meilleur. Celui-ci
fait indubitablement partie des meilleurs, voire est le dessus de la crème
du gratin du panier ! D'abord c'est la première fois, à ma connaissance,
que je vois un Poulpe aussi gros - plus de 500 pages ! - ensuite l'aventure
est palpitante et pleine de rébondissements inattendus, enfin c'est remarquablement
documenté. Romain Slocombe est un spécialiste du Japon et ça
se sent, on pourrait presque croire que c'est écrit par un Japonais !
Ensuite il connaît apparemment très bien les milieux SM, en tout
cas les descriptions qu'il en fait ont un goût de vécu. Mais toute
cette masse documentaire n'étouffe absolument pas l'histoire, au contraire,
elle la sert admirablement, véhiculée par un style alerte, efficace,
sans fioritures. Bref, les amateurs du Poulpe seront aux anges, quant à
ceux qui ne le connaissent pas encore, Saké des brumes en est un des
plus beaux échantillons.
Jean-Pierre
Andrevon : Le Monde enfin
(2006, Fleuve Noir, Rendez-vous Ailleurs, 483 pages, 20 €)
En une semaine, l'humanité a été éradiquée
de la surface de la planète grâce à un virus foudroyant,
l'ESH (variante humaine de l'ESB). Seuls subsistent quelques survivants, qui
de toute façon se savent condamnés : les rares femmes que le virus
n'a pas tué sont devenues stériles
Au cours de grands chapitres
bâtis un peu comme des nouvelles, nous suivons la destinée de certains
d'entre eux, depuis le déclenchement de l'épidémie jusqu'à
une cinquantaine d'années plus tard. Entre ces chapitres, intervient
en leitmotiv le lent cheminement d'un vieux cavalier, l'un des derniers survivants,
à travers une nature rendue (enfin) à la flore et aux animaux
- un vieil homme qui voulait voir la mer
À mon goût, c'est l'un des meilleurs bouquins d'Andrevon, sinon
le meilleur (mais je ne les ai pas tous lus). Pour une fois, nous assistons
à une fin du monde " douce " - ou plutôt une fin de l'humanité,
car le monde, lui, continue ! La nature reprend ses droits ave exubérance,
une flore et une faune exotiques et prolifiques s'épanouissent dans les
ruines des anciennes capitales : des hippopotames s'ébattent dans la
Seine, des lions chassent les gazelles dans le bois de Vincennes, les rats reignent
en maîtres dans les sous-sols, des loups rôdent place de la Concorde
Tout au long de ces cinq cents pages, Andrevon nous clame dans un style aussi
riche et foisonnant que la flore qu'il décrit, son amour de la nature
et des animaux : la planète s'est enfin débarrassée de
ses parasites humains, on respire, on revit ! Du coup, rien de noir ni de pessimiste
dans ce roman post-civilisation : les quelques survivants poursuivent leur existence
sans désespoir ni nostalgie excessifs, s'adaptant à la vie sauvage
ou subsistant sur les vestiges du passé
et s'interrogeant, aussi,
sur cette étrange lueur bleue qu'ils aperçoivent parfois la nuit
dans le ciel : que signifie-t-elle ? menace ou promesse ?
Andrevon m'a avoué avoir mis trente ans à écrire ce bouquin,
en pointillés bien sûr, la toute première histoire (le vieux
qui voulait voir la mer) datant de
1975. Longuement mûri donc, poussé
au fil du temps, ce bouquin a la solidité, la sérénité
et la pérennité d'un grand chêne. Ressourçant.
Alain
Damasio : La horde du contrevent
(2004, La Volte, 521 pages, 28 €)
Ils sont vingt-trois dans la Horde, tous unis, en Pack et en Fer,
derrière Golgoth, 9e du nom, le traceur. Il y a Pietro Della Rocca, prince
honnête et probe, droit dans ses bottes. Sov Strochnis, le scribe, qui
observe et note tout, qui veut savoir. Caracole, le troubadour, fantasque et
léger comme une zéphyrine. Erg Machaon, le combattant-protecteur,
vif comme la foudre, solide comme le roc, fidèle comme un chien. Et Oroshi,
l'aéromaîtresse qui sent si bien les vents, secrète et réservée
; et Aoi Nan, la petite sourcière, si gentille, et Horst et Karst, les
jumeaux piliers, toujours prêts, toujours joyeux ; et Coriolis, la petite
croc ramassée dans un village d'abrités, innocente et courageuse
; Arval l'éclaireur, un vrai lutin, l'autoursier et le fauconnier, la
feuleuse, le fleuron et l'artisan du bois
Tous, ils tracent amont, à contrevent, depuis trente ans, jetés
gamins dans les rafalants par l'Hordre, à l'issue d'une sévère
sélection. Leur mission : parvenir à l'Extrême-Amont, source
de tous les vents, origine du monde. C'est la 34e Horde à tenter ce parcours
impossible, à affronter slaminos, choons, crivietz et furvents, les pieds
calés dans la glaise, le front buté aux bourrasques, à
remonder en contre les rafales hurlantes. Aucune Horde n'est parvenue jusqu'à
la Source mythique. La 34e, elle, va y arriver, menée par Golgoth le
traceur - un buté dans son genre. Va y arriver ? Pas si sûr. Car
le monde est hostile : hormis les sept formes du vent, ils doivent affronter
les pirates, les chrones et leurs aberrations physico-mentales, le Corroyeur
qui se nourrit de leurs vifs, le désert et son sable abrasif, la flaque
de Lapsane et son Siphon ouvert sur le néant, Norska et ses falaises
de glace laminées par les tempêtes de neige
Ils ne sont pas
au bout de leurs peines, mais ils ont la gniaque : il y a trop de mystères
à découvrir, trop de questions sans réponses - et puis
surmonter tant d'épreuves ensemble, ça vous enracine l'amitié,
ça vous forge un amour d'airain, pas vrai ?
Comme dans La Zone du dehors, son premier - remarquable - roman (chronique dans
cette page), Alain Damasio a choisi de nous faire vivre le périple de
la 34e Horde de l'intérieur, raconté tour à tour par l'un
ou l'autre des protagonistes, avec son caractère à lui et sa propre
vision du monde. Il en ressort une galerie de personnages incroyablement vivants
et proches de nous, même si le monde où ils vivent (la Terre ?)
paraît inconcevable, même si leurs préoccupations (survivre
)
sont bien loin des nôtres, misérables abrités dans nos cocons
quotidiens. On est très vite happé par ces amis hors du commun
et, haletant, on les suit à la trace, emporté par le souffle de
ce roman qui est la quintessence des vents furieux qui l'ébouriffent,
et du style si particulier de Damasio qui a dû réinventer un langage
- des langages - pour cette époque épique, ces situations extrêmes
et pour chacun des personnages.
Une quête vers l'essentiel - le vif de l'humain, de son rapport à
l'autre - qui ravale tous les autres romans de quête (Seigneur des anneaux
et Odyssée compris !) au rang d'aimables promenades.
En prime - histoire de ne pas refermer le bouquin si vite pour béer brutalement
devant le vide vertigineux de notre existence - la "bande originale du
livre" sous la forme d'un CD réalisé par Arno Alyvan, une
bonne heure de bonheur et de musique ethnotronique, quelques pépites
de sons et de mots de cet univers qui commence évidemment par
un
souffle. Écoutez, le vent se lève
où nous emportera-t-il
?
Pour en savoir plus (et commander le livre) : http://www.lahordeducontrevent.org
Alain
Damasio : La Zone du dehors
CyLibris/SF, 490 pages, 18,29 €
Disponible sur http://www.cylibris.com
Sur un satellite indéterminé de Saturne s'étend
une ville de sept millions d'habitants, Cerclon, gérée par une
démocratie molle et insidieuse - entre 1984 et Le meilleur des mondes
- avec ses caméras omniprésentes, ses tours de surveillance, ses
contrôles à tous les niveaux, sa hiérarchie sociale (le
" Clastre "), son président cynique et sa " police de
la pensée " qui instille un flic en chaque citoyen. Face à
cette hydre sans visage se dresse un groupe de révolutionnaires, la Volte,
menée par le Bosquet - cinq individus qui constituent les cinq héros
de l'histoire. Cette Volte tente par tous les moyens - des débats dans
les " centres de rencontre " aux sabotages à grande échelle
- de secouer cette société putride et d'éveiller la conscience
des gens, leur faire secouer leur joug d'aliénés. Pas facile
car, comme il est dit quelque part dans le livre, si une tyrannie pure et dure
vous renvoie au centuple dans la gueule les coups que vous lui portez, une démocratie
au ventre mou les absorbe sans en souffrir le moins du monde. Aussi les "
actions directes " de la Volte deviendront-elles de plus en plus radicales,
jusqu'au moment où
Non, je ne vais pas raconter la fin.
Présenté ainsi, ce roman pourrait faire croire à un pensum
sec et froid d'un théoricien de la révolution, qui enroberait
son discours austère d'un peu d'exotisme en prenant pour décor
un satellite saturnien. Il n'en est rien, pour notre plus grand bonheur. Car
Alain Damasio est, non seulement un pur volté (Captp, son héros,
c'est lui sans aucun doute), mais en plus un amoureux des gens, de ses gens
mais aussi de l'homme en général, qu'il croit fondamentalement
bon, ouvert et capable de changement - c'est tout à son honneur. Dans
un style flamboyant, charnel et charnu, si emporté qu'il frise parfois
l'amphigourique, Damasio proclame son amour de la liberté, de la résistance
et de la volte - non pas la révolte qui n'est que réaction et
destruction, préambule sans doute nécessaire mais tout à
fait insuffisant, mais la volte au sens de volte-face, virevolte, salto, saut
périlleux dans l'inconnu exaltant de la création d'une nouvelle
société, d'un nouveau monde, de nouvelles valeurs et de nouveaux
rapports entre les gens.
Damasio est un révolutionnaire, un anarchiste sans doute, un joyeux et
jouissif pourfendeur des théories sectaires de militants à la
vue aussi étroite que ceux qu'ils combattent, et dont il connaît
bien les discours et les interminables réunions de fonds de cafés
enfumés et noyés dans la bière (il nous en inflige un !).
La Zone du dehors est son manifeste en faveur de l'action directe et constructive.
Un pur bonheur de lecture, qui fait de surcroît se réveiller et
vibrer en nous cette petite fibre de résistance bien étouffée
par le consensus mou de notre société sans reliefs, sans éclats,
sans couleurs et presque sans vie
Merci, Alain.
Des
milliards de tapis de cheveux d'Andreas Eschbach
(J'Ai Lu SF 2004, 1re édition : l'Atalante 1999)
Dans sa critique de la réédition des Milliards de tapis de cheveux, dans Galaxies n°35, Bruno Della Chiesa n'a pas peur des mots : " C'est, tout simplement, l'un des plus beaux livres de science-fiction jamais écrits. " J'abonde tout à fait dans son sens, et le place sans vergogne au même niveau que Les Seigneurs de l'Instrumentalité de Cordwainer Smith (cf notule sur cette page) ou Demain les chiens de Clifford Simak, au rayon fort étroit des plus belles légendes du futur sorties de l'imagination humaine. Attention, je parle bien ici de légendes et non d'une Histoire du futur à la manière d'Heinlein, Herbert ou Asimov : c'est à dire d'une collection (" collecte " serait plus approprié ) de contes et récits s'articulant autour d'un thème central, et donnant un aperçu d'une civilisation lointaine, perdue dans les limbes du temps et/ou de l'espace. Et comme dans toute bonne légende, on part du quotidien, de l'insignifiant - depuis des générations, de père en fils, on fabrique sur cette planète, jour après jour, nud après nud, des tapis en cheveux humains pour orner le lointain palais de l'Empereur, quelque part dans les étoiles - pour arriver par petites touches, de récit en récit, à une dimension mythologique et cosmogonique époustouflante, voire terrifiante. La dernière nouvelle ménage une surprise digne, dans son genre, de celle de Usual Suspects (non ! ne racontez pas la fin !). Du grand art, ciselé avec amour et patience, jour après jour, mot après mot, par ce grand tisseur d'univers qu'est Andreas Eschbach.
Les
Seigneurs de l'Instrumentalité (4 volumes) de Cordwainer Smith
(Folio SF 2004, 4 volumes, précédente édition : Pocket 1986)
On a dit bien des choses sur Cordwainer Smith : espion américain en Chine, spécialiste en géopolitique, théoricien de la guerre psychologique Certes, il a sans doute été tout cela, mais ces activités plus ou moins secrètes étaient destinées en fait à masquer sa véritable nature : c'était un voyageur temporel venu de dix mille ans dans l'avenir, échoué en notre misérable 20e siècle et qui, pour ne pas sombrer dans la neurasthénie, a entrepris de nous conter non pas l'Histoire du futur - cela lui était interdit pour d'évidentes raisons de paradoxe temporel - mais quelques récits, anecdotes et légendes de son époque, légèrement mythifiées à la façon d'Homère, de sorte que cela reste du merveilleux tout en recelant tout de même de crédibles accents de vérité. Cela a donné une poignée de nouvelles et un roman (Norstralie) donnant un aperçu inouï de ce lointain futur, émaillé de références historiques et culturelles inconnues (puisqu'elles sont encore dans notre futur) et tout empreint d'une nostalgie dans laquelle transparaît la véritable nature de notre auteur C'est beau, sublime, poignant, drôle parfois, triste aussi, fondamental comme le sont bien des mythes, cela nous ouvre sur l'avenir (et le passé de cet avenir) des perspectives vertigineuses. Bref, c'est à ranger fièrement aux côtés de L'Iliade et L'Odyssée d'Homère, du Cycle de la Table Ronde de Chrétien de Troyes, ou d'Elric le Nécromancien de Michael Moorcock. Et à reprendre pour le relire, encore et encore.
Le Roi d'Août de Michel PagelÀ l'âge de 14 ans, le jeune roi Philippe
Auguste se perd dans la forêt au cours d'une chasse. Il y rencontre une
ondine, une fée des rivières nommée Lysamour, qui non seulement
va l'initier aux plaisirs de la chair, mais en plus lui révéler
sa vraie nature et pourquoi il est mystérieusement attiré par
l'eau. Elle va également terroriser ce jeune chrétien, et le hanter
toute sa vie
Avec le Roi d'Août, Michel Pagel se glisse dans les
failles et les ombres de l'histoire officielle et avérée de Philippe
Auguste (mais si, rappelez-vous : les Croisades, Bouvines 1214
) - que
du reste il respecte scrupuleusement - pour y introduire quelques créatures
du Petit Peuple qui, par amour ou intérêt, ont commerce avec les
humains
y compris de chair, d'où une descendance hybride pas toujours
bien assumée en ces temps où la Chrétienté imposait
sa foi à coups d'épée et de bûchers. De la fantasy
historique délicate et subtile, sans sorciers ni dragons, où les
éléments fantastiques s'entremêlent harmonieusement à
la stricte réalité historique, ce qui fait qu'on en sort non seulement
enchanté, mais aussi plus savant sur le règne tumultueux de Philippe
Auguste et sur cette période du Moyen-Âge en général.
La
parabole du semeur et La parabole des talents d'Octavia Butler.
Le Diable Vauvert, 2 vol., 2001, 29 €
En 2024, Lauren Oya Olamina a quinze ans, et vit
avec son père, sa mère et ses quatre frères à Robledo
(Californie), dans un quartier protégé par un haut mur des pillards,
pyros et autres crève-la-faim qui hantent la cité à l'agonie.
Car à cette époque, la grandeur des États-Unis n'est plus
qu'un lointain souvenir : le pays s'enfonce dans le chaos, la misère,
la récession, l'esclavagisme et le struggle for life. Hors les murs,
point de salut, sauf si l'on est bien armé et prêt à tout.
Or justement, le quartier est attaqué, pillé, brûlé,
massacré. Lauren perd toute sa famille, en réchappe de justesse
et est jetée sur les routes, en compagnie de deux autres rescapés.
À la merci des chiens sauvages, des voleurs, des assassins et des esclavagistes
de tous poils
Ce qui la soutient, hormis une farouche volonté de
survivre, c'est Semence de la Terre, une sorte de religion qu'elle s'est forgée
elle-même (sans doute influencée par son pasteur de père),
mélange syncrétique de christianisme, de bouddhisme, de taoïsme
Ses compagnons en seront les premiers disciples et prosélytes. En chemin
vers le Nord - où, paraît-il, les conditions de vie sont meilleures
- elle s'adjoint d'autres compagnons à qui elle enseigne inlassablement
les aphorismes de Semence de la Terre. L'un d'eux, Bankole - qui pourrait être
son père mais deviendra son mari - possède un terrain dans le
comté de Humbolt, où vit sa famille qu'il s'en va rejoindre. Où
vivait, plutôt
car ici aussi, les pillards sont passés, et
il ne reste plus rien. N'empêche, c'est là que la petite troupe
décide de s'arrêter, pour y fonder la première communauté
de Semence de la Terre.
Dans le deuxième tome, en 2032, la communauté s'est agrandie,
a prospéré. Lauren Olamina est devenue son guide, bâtissant
une espèce d'utopie, autant que faire ce peut dans ce pays ravagé.
Mais voici qu'une nouvelle menace se profile : Jarrett, le nouveau président,
a décidé de redresser le pays par une politique plus que musclée,
dont son mouvement les Chrétiens de l'Amérique est le bras armé.
Ses ennemis : les pillards, les drogués, les négros, les vagabonds,
les impies et autres suppôts de Satan qui, selon lui, ont plongé
l'Amérique dans le chaos. La communauté est de nouveau attaquée
et détruite par les milices de Jarrett, les enfants enlevés, tous
ses membres réduits en esclavage grâce à un collier électronique
infligeant des souffrances insupportables. S'ensuivent dix-sept mois d'enfer,
ponctués de prêches interminables, de viols, de tortures, de travail
harassant
Olamina résiste, et à la faveur d'un glissement
de terrain, parvient à s'enfuir. La voilà de nouveau jetée
sur les routes
à la recherche de sa fille disparue. Mais Semence
de la Terre n'a pas succombé sous la torture, et peu à peu, avec
opiniâtreté, elle recrute de nouveaux disciples
pour un Destin
qui paraît inaccessible : l'humanité doit devenir adulte, quitter
son berceau, essaimer dans les étoiles. Une utopie, encore ? Mais les
rêves les plus fous peuvent devenir réalité - si l'on y
croit assez fort.
Ce long résumé ne donne qu'une petite idée de ce que contiennent
ces deux gros volumes (390 et 580 pages). En filigrane de l'errance et de l'obsession
de Lauren Olamina, Octavia Butler dresse un tableau terrifiant de l'Amérique
de demain. Terrifiant non seulement par ses descriptions - dans un style limpide
servi par une traduction impeccable - mais surtout par son réalisme :
cette Amérique en proie au chaos, à l'intégrisme religieux,
à l'esclavagisme, on y croit d'autant mieux qu'on en perçoit déjà
les signes, pour qui s'informe ailleurs qu'au journal télévisé.
Dans cet univers de violence, de peur et de misère, Lauren et ses compagnons
survivent, se débattent, tentent de rester humains, de porter l'espérance
d'un possible renouveau. On souffre avec eux, on partage leurs joies et leurs
peines, on se demande s'il ne va pas nous arriver la même chose à
nous aussi, dans notre vieille Europe si veule et hypocrite. Après avoir
refermé ce roman, on est partagé entre l'angoisse d'avoir entrevu
un avenir trop probable, et l'espoir de se dire que puisque Olamina parvient
à s'en sortir, pourquoi pas nous ? Mais il nous reste à inventer
notre propre Semence de la Terre
faute de quoi nous mourrons.
En ces temps incertains, c'est un roman indispensable - mieux : fondamental.
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