Oeuvre critiquée
Cycle des épées (le)

Auteur de la critique
Jacques Goimard

Parution
Jacques Goimand & Roland Stragliati : Encyclopédie de poche de la science-fiction, p. 278-283 (Presses-Pocket n° 5237, 1986)

Titre


Critique
1. L'oeuvre
Le cycle des épées, une des plus belles sagas de la S.F., s'étend pratiquement sur toute l'activité littéraire de Fritz Leiber. En effet, la première nouvelle date de 1935 («Le jeu de l'initié», dans III) et la dernière de 1977 («L'île de givre», dans VI). Il semble même, si l'on en croit les déclarations de Leiber, que viendra s'ajouter aux six volumes existants un septième (et dernier ?) volume. Le cycle complet a d'ailleurs été ordonnée par Leiber lui-même à partir de 1968, pour l'édition Ace Books et repris, en 1979, par l'édition Mayflower Books. Cet ordre, qui est un ordre logique (si tant est qu'ici on puisse employer ce terme) et chronologique, ne correspond pas à l'ordre des dates de parution. On renoncera, bien sûr, à faire le détail de toutes les nouvelles. On remarquera simplement une tendance, dans la remise en ordre du cycle, à augmenter la longueur des nouvelles (10 dans le II, 5 dans le III, 3 dans le IV) qui deviennent peu à peu ce que les Anglo-Saxons nomment des «novellas», pour aboutir à un roman complet (il est défini comme tel dans l'ouvrage de P. Nicholls), Le royaume de Lankhmar (V).
L'édition complète réunit, en 1968, les n° III: Swords in the mistw/B> (Epées et brumes); IV: Swords against wizardry (Epées et sorciers); V: The swords of Lankhmar (Royaume de Lankhmar/B>). En 1970, les n° I: Swords and deviltry (Epées et démons) et II: Swords against death (Epées et mort). En 1977, le n° VI: Swords and ice magic (Magie des glaces).
Dates de parution : 1968, 1970, 1977.

2. Structures
- L'oeuvre de toute une vie
Le cycle des épées se déroule tout au long de la vie d'écrivain de Leiber. Qu'on en juge. La première nouvelle qu'il ait écrite: «Le jeu de l'initié» (III, pp. 141-218) et qui date de 1935 an fait partie. Tout comme la première nouvelle parue (dans Unknown en 1939): «Les bijoux dans la forêt» (II, pp. 31-80). Il en est de même pour la dernière (1977): «L'île de givre» (VI, pp. 141-275).
Bien plus, Leiber souligne lui-même le rôle important que le cycle a joué dans son existence. Influencé par Lovecraft (il le rejettera très vite), il voit dans l'écriture à la fois un jeu, un moyen de communication (comme les échecs pour lesquels il a une passion récente) et un lieu d'échange avec son ami Harry O. Fischer. Nul doute qu'ils évoquent tous deux le couple si disparate que forment le Souricier Gris et Fafhrd. Plus tard, il avouera que l'écriture porte les traces de ses problèmes - en particulier de ses interrogations sexuelles - et le thème de la première nouvelle: «Le jeu de l'initié» est plus éloquent que toute autre confidence. Par ailleurs, dans des moments pénibles, par exemple la mort de sa femme, en 1969, l'écrivain retourne au Cycle des épées pour composer «La boucle est bouclée» (II) et «Le prix de l'oubli» (II). Une période de découragement, par exemple en 1955, donne «Jours maigres dans Lankhmar» (III). Certes Leiber écrit parfois sur commande, avec un titre déjà fixé (comme «Bazar du bizarre» dans II ou «La fille de Scylla» dans V). Mais la plupart du temps il retourne au cycle, comme on retourne dans une demeure familière et il retrouve la bonne vieille taverne de l'anguille d'argent qui apparaît dès «Le rivage désolé» (II, pp. 125-140) et fixe un décor désormais éternel.

- Fantastique, S.F. et heroic fantasy
«Okay, Fafhrd et son copain ne sont pas de la S.F.: pourtant ils ont influencé, et bougrement, mes romans de S.F. même si aujourd'hui je refuse encore d'être catalogué dans un genre ou dans un autre.» Ainsi s'exprime Leiber. Et de fait, la distinction n'aurait guère d'importance si elle visait seulement à enfermer l'écrivain dans une école précise. Seulement, il y a un mystère Leiber. Un écrivain inclassable, selon la plupart des critiques (cf. introduction de M. Thaon dans l'édition du CLA); mais pas pour J. Goimard (cf. l'introduction du Livre d'or consacré à Leiber). Et pour comprendre ce mystère, il faut essayer de suivre l'itinéraire de l'écrivain. La diversité de ton des nouvelles du Cycle nous y aide. Inspiré - pour un temps seulement - par Lovecraft, avec lequel il entretient une correspondance quelque temps avant sa mort, en 1936, Leiber en fait invente une mythologie, à l'imitation de Lovecraft. Mais par son humour, son baroquisme et (jusqu'à un certain point) son sens de l'épopée, il est aux antipodes de Lovecraft.
Par ailleurs, son premier roman ressortit plus du merveilleux que de la S.F. Avec cependant un humour et une liberté de ton qui ne sont pas de mise dans le genre.
Ce merveilleux lui donne l'occasion d'explorer plusieurs de ses fantasmes. Leiber le reconnaît lui-même; ainsi «La maison des voleurs» (II, pp. 81-124), inspiré du récit de Bullwer-Lytton (l'auteur des Derniers jours de Pompéi) : «The house and the brain» («La maison et le cerveau»), cette «maison hantée qui devient vivante est évidemment un phallus, une grande tour élancée avec deux petits dômes à sa base». L'héroïne en est «une jeune fille trop jeune pour que Fafhrd et le Souricier Gris s'intéressent à elle... en ces temps de tabous puritains». Ce fantastique vient aussi d'Edgar Poe («La chute de la maison d'Usher» a inspiré «Le jeu de l'initié») et sera souvent présent au centre de l'oeuvre de Leiber.
Mais l'ensemble du cycle reste rattaché à l'heroic fantasy. Une heroic fantasy qui prend parfois racine dans l'Histoire (c'est la trilogie de R. Graves, Moi, Claude, qui pousse Leiber à situer sa première nouvelle dans la Syrie hellénistique).

- Une épopée faite par des antihéros
«En créant Fafhrd et Souricier, ma première motivation fut d'établir deux héros de fantasy dotés d'une stature humaine plus proche de la réalité que ne le sont par exemple Tarzan ou Conan... Dans le monde des légendes, je ne vois en fait que Robin des bois qui s'approche d'eux, même si les miens s'avèrent souvent de sacrés loups sauvages» (Préface du t. V). Cet aveu de Leiber saute aux yeux à la lecture du cycle. Voleurs à l'occasion, tueurs parfois, sauvages souvent, les héros de Leiber ne sont différents des canailles qu'ils rencontrent, des «méchants» qu'ils combattent que par un zeste d'humanité, faite de sagesse, prudence mais aussi d'un grain de folie tempérée d'un brin d'humour. Ni tout à fait bons, ni tout à fait méchants, tels les héros raciniens, ils sont humains, trop humains peut-être, pour le goût des amateurs de sombres sagas.
Et pourtant, le pays de Lankhmar est devenu tout comme l'Atlantide, Mu, le royaume des Sumériens ou le monde de Pellucidar, un de ces lieux mythiques propres à l'épopée. Un de ces lieux que Leiber qualifie d'«Iles mystérieuses». «Les îles, écrit-il, sont des sanctuaires, évidemment l'oeil du typhon, là où règne le calme.
Ce sont des endroits où se parlent les amis; les forces du mal sont amoindries, tenues en échec. On s'y sent bien au chaud. Gare à l'auteur qui les détruire» (Foundation, mars 1977, p.34, cité par J. Goimard, préface du Livre d'or, p. 30).

3. Lectures complémentaires
Elles concerneront, en priorité le reste de l'oeuvre de Leiber (cf. repères bibliographiques).
Sur l'heroic fantasy, on lira les quatre volumes du Livre d'or consacrés à l'épopée fantastique.
Sur d'autres héros d'heroic fantasy: on lira les aventures de Conan, de Tarzan, mais surtout les quatre volumes consacrés à Elric le Nécromancien de M. Moorcock et les trois volumes du cycle de Terremer d'U. Le Guin.


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