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Repères pour une histoire du fandom SF

Une vue générale de la SF francophone abordée sous l'angle des publications amateur…

Jean-Pierre PLANQUE

Bifrost 1, 2 & 3, 1996

          Avertissement : Cet article, qui est paru en trois parties dans le magazine "Bifrost" (n°1, 2 et 3) en 1996, ne prétend pas explorer l'histoire du fandom — et encore moins de la SF francophone — dans sa totalité. Si certains titres ou certains noms n'y figurent pas, cela n'a rien de surprenant ; ce texte est né principalement de ce que j'ai lu, connu et vécu, du souvenir de ceux (amis ou non) que j'ai rencontrés ces vingt dernières années. Depuis 1996, le monde de la SF et de l'Imaginaire a beaucoup bougé et évolué ; le mouvement de renouveau amorcé en 93/94 s'est confirmé de façon éclatante et l'on peut dire que la période 1996/1999 (qui ne figure pas ici) restera une période charnière dans l'histoire de la SF francophone. Qu'en sera-t-il des cinq années à venir ? En ce premier trimestre 2000, certains signes laissent craindre un début de récession. Périodes fastes, périodes moins fastes... De plus en plus intégrée à son époque et, paradoxalement, de plus en plus moderne, la SF obéit parfois à des cycles plus économiques que littéraires.


Première Partie : des origines à 1976


1. Les pionniers de l'Âge d'Or

          ... En effet, il fut un temps où il y avait en Amérique trente-cinq magazines de Science-Fiction. On a un jour demandé à Arthur C. Clarke s'il y avait des gens qui lisaient ces trente-cinq magazines tous les mois. Et Clarke de répondre : « Dans le cas où il y en aurait, on peut de demander comment ils font pour que ces énormes paquets échappent à la vigilance des gardiens de l'asile où ils sont enfermés. »
          Cette anecdote fut plusieurs fois relatée par le Cerveau du Bizarre ; j'ai nommé : Jacques Bergier. Il est vrai qu'en France (sommes-nous moins fous ?), même à l'époque la plus glorieuse des années 50-60, les magazines de science-fiction ne furent jamais aussi nombreux.
          Il fut un temps très héroïque et très ancien où Pierre Versins animait dans "Fiction" la rubrique "Fanactivités". On y trouve une foule de renseignements sur les premiers fanzines.
          Le doyen des fanzines consacrés à la SF et au Fantastique, créé par le même Pierre Versins, se nommait "Ailleurs", une collection de cinquante numéros qui vit les débuts de nombreux auteurs français et prit fin en 1963. Entre temps était né "Le petit Silence illustré" de Jacques Sternberg consacré à « l'apologie du saugrenu sous toutes ses formes » et qui accueillera les écrits de Marcel Béalu, Jacques Bergier, Philippe Curval, Gérard Klein, Alain Dorémieux pour les Français ; Fredric Brown et Forrest J. Ackerman pour les Anglo-Saxons. Parution abandonnée en 1958 après huit numéros.
          L'élan était donné. En 1956 -année où sont annoncés les n°2 et 3 de la revue "Bizarre" - Marcel Béalu avait lancé le fanzine "Réalités secrètes", fanzine consacré au fantastique, à l'insolite et au baroque-symbolisme (sic) sous forme de cahiers de littérature, avec réédition de classiques (des poèmes en prose de Julien Gracq ou d'André-Pieyre de Mandiargues) et publication des auteurs du moment (Sternberg, par exemple). On peut compter, en 1962, une bonne quinzaine de fanzines de "SF et F". Citons, au hasard: "Jardin sidéral" animé par Jacques Ferron, "Le Cyclope", remplacé plus tard par... "Le Monopède", "Espace" qui marque la collaboration franco-anglaise de J.C Bellassen et de Maxim Jakubowski, ou encore "Karellen Orion" de Marcel Battin et Georges Gheorghiu, excellent, et qui publie Michel Demuth, Pierre Versins ou René Barjavel, "Polypia" et "Astéroïdes" animés par Domy Pietri. L'année suivante naissent "Chaos", "Nocturne", "Lumen", "Le Scarabée d'or", un fanzine de luxe (avec Brian Aldiss, Demuth, Sternberg, Wul, Hutin), "Sol III" édité par le C.L.A et "Lunatique" de Jacqueline Osterrath dont la parution s'est arrêtée en 1974. La liste est déjà longue...
          Le tirage de ces fanzines était très limité. Par exemple, "Ailleurs" a produit 222 exemplaires en... 5 ans ; quant au "Jardin sidéral", il atteindra un tirage jamais vu en 1962 : 325 exemplaires ! Critique du moment et qui restera longtemps fondée :
          « On a trop souvent l'impression que le fanéditeur publie tout, ou à peu près tout, des textes qu'il reçoit ; sans aucun doute pour ne faire de la peine à personne, ou... pour ne pas perdre d'abonnés. »
          Nombreux sont ceux ronéotés, mal imprimés, bourrés de fautes de frappe et d'orthographe et qui, banc d'essai, ouvrent leurs pages aux auteurs du moment, trouvent quelques échos dans la rubrique de Pierre Versins. Numéros uniques parfois, mais qu'importe ! Les fans de SF sont là, fidèles à ces zines faits par et pour eux et qui ne traitent pratiquement que de leur domaine : la S-F, en vase clos.

2. Ceux d'Après 68.

          « Il faut dire que c'est un peu la tradition, en France, de vivre sur la gloire du passé ; je pense avec terreur à des Clémenceau de la Science-Fiction ou à des Madame de Sévigné de la littérature spéculative. Reprogrammer les anciens est une chose louable en soi, à condition de ne pas s'en tenir là... » (Daniel Walther lors d'une conférence — Benelux 2 à Gand — 1973.)
          Après 1968 et l'éclatement de la nouvelle presse, un changement notable se fera sentir. En effet, les points communs entre les premiers zines de "SF et F" (genre littéraire on ne peut plus marginal) et les "nouveaux journaux" étaient trop nombreux pour qu'il n'y ait pas des échanges, des collaborations, des rencontres amenant l'ouverture sur le monde de ce microcosme fanique. Reste la question de l'idéologie...
          Alors, apparaissent des auteurs comme Philip K. Dick, Norman Spinrad, John Brunner ou J.G Ballard. L'évolution de l'écriture spéculative est en cours. Il faudra attendre 1971-72 pour que déferle une nouvelle vague française, avec Jean-Pierre Andrevon (débuts professionnels avec "La Réserve" dans "Fiction" de mai 68), Serge Nigon, Daniel Walther (débuts en 1966, avec "Les Gants d'écaille", puis "Les Singes", "Flinguez-moi tout ça!", "La Terre à refaire"...) qui restera longtemps le maître incontesté de la Fiction Spéculative en France. Ce n'est que plus tard (1973) qu'apparaîtra, dans les dernières pages de "Fiction", un certain... Bernard Blanc, par la suite si contesté. Puis Dominique Douay.
          Le petit cercle étroit du fandom de S-F se détend peu à peu. La SF se démocratise, se rapproche de plus en plus de la littérature générale en s'adressant à un public beaucoup plus vaste d'amateurs, tandis que tend à disparaître le mythe de l'Artiste, de l'Ecrivain inaccessible et béatement admiré. L'écrivain commence à être perçu comme un être ordinaire ; on ne le juge plus uniquement sur la qualité de ses écrits, mais également sur les idées politiques qu'il développe.
          La S-F (en grande partie ; il y a toujours des nostalgiques de l'ordre ancien...) a pris ce tournant décisif vers l'engagement contestataire des valeurs établies. Elle ne se préoccupe plus d'un futur extrêmement lointain, mais extrapole (souvent de façon résolument tragique) les problèmes de la société du moment: pollution, danger/menace atomique, dictatures de droite ou de gauche, absurdité de la consommation et des médias...

3. Qu'est devenue la Science dans la Fiction ?

          Part de rêve, de poésie et d'évasion, certes, mais pas uniquement cela. Le genre fantastique que nous aimons n'a plus besoin de démontrer sa richesse ; il est le reflet mental et fidèle de la société humaine du moment. Si la SF d'avant 68 (que l'on peut qualifier aujourd'hui de proto-SF) utilisait la science et extrapolait sur des données technologiques, contait les aventures de gentilles petites marionnettes sans coeur, sans sexe (surtout !) et sans grande intelligence critique, dans des space-operas sur fond idéologique particulièrement réactionnaire (le bon cosmonaute humain luttant contre les mauvais extra-terrestres monstrueux et colonialistes — les sales B.E.M !), la New Wave, New Thing, ou Nouvelle SF pour rester français, est introspective et expérimentale. Elle se tourne vers la prise de conscience, infiniment naturelle, des personnages — qui cessent d'être des héros stéréotypés pour devenir des êtres vivants bougrements sympas — devant les problèmes graves que pose une société dont les rouages, les structures économiques et surtout politiques, ne sont plus des décors en scope-couleur, mais les prolongements, dans le futur, des dangers et des tares de notre propre société. La société a remplacé la science et l'on peut presque parler, non de Politique-Fiction ("1984" de George Orwell, ou "Le Meilleur des Mondes" d'Aldous Huxley, pour citer les classiques, ou — plus récemment —, "Farenheit 451" de Ray Bradbury et le superbe "Planète à gogos" de Pohl et Kornbluth), mais de Social-Fiction.
          L'anti-héro est né et quand, un peu plus tard, la crise économique du monde occidental capitaliste commence à pointer sa face mi-démagogique, mi-alarmiste/révolutionnaire, nous serons très loin de ces récits tombés en désuétude qui faisaient l'apologie de la science et de la technologie en se gargarisant de futurs flamboyants où l'ordre du monde ne pouvait être remis en question que par un danger extérieur ou naturel (cataclysmes, invasions extraterrestres, monstres marins ou insectes mutants...) et non par l'homme lui-même, exception faite du savant fou ou de l'obscure société secrète.

4. Et les fanzines ?

          Alors que "Lunatique" continuait son petit bonhomme de chemin sans faire la plus petite innovation, naissaient en France de nouveaux fanzines de SF. Dans la région lyonnaise et sur l'initiative de Robert Le Gloannec assisté de Marc Michalet, "Nyarlathotep", au titre délicieusement lovecraftien, débuta en 1969 et resta longtemps numéro Un au box-office des fanzines. Puis, en 1971, dans la région de Metz, naîtra "L'Aube enclavée" dirigée par Henry-Luc Planchat, un fanzine qui, en l'espace de deux numéros, passera de la formule ronéotée (Andrevon, Frémion, Markus Leicht) à la formule offset moins épaisse et beaucoup moins fanique (Ballard, Andrevon, Spehner, Silverberg). En 1973, le numéro 1 de "Gandahar" (Andrevon oblige...) en offset, avec Daniel Walther, Andrevon, Paul Skowron, Jean Le Clerc de la Herverie, couverture de Volny. Aux côtés de ces trois grands : "Aleph", "Labyrinthe" de Jean-Pol Lasselle à Reims, "Magnus" (zine d'infos faniques dans un style très relax et très sympatique) à Chinon, "Le Citron hallucinogène" de Bernard Blanc, "Les Soleils d'Infernalia", puis "Tschaï", "Spéculations", "Atome", "Nadir", "Parle-nous de Demain", "Axolotl", etc...
          Evidemment, malgré le nouveau courant, malgré les auteurs nouveaux, les classiques de l'Age d'or, productions anglaises et américaines en majorité, ne perdent nullement leurs lettres de noblesse. C'est ainsi que l'on trouve fréquemment, coexistant avec Silverberg, E. C. Tubb, Larry Niven ou, plus tard, Ursula K. Le Guin, des dossiers : Van Vogt dans "Gandahar", Lovecraft, Nathalie Henneberg et Cordwainer Smith dans "Axolotl", Simak et Sturgeon dans "A la poursuite des SFfans" de Jean Milbergue. Le tout est agrémenté de BD de plus ou moins bonne qualité, de port-folios très chouettes (spécialité de "Nyarlathotep") et d'articles/études plus ou moins... ardus — pour rester correct; je pense en particulier à "Pouvoirs et désirs dans la reproduction de la S-F", ou encore à "Perspectives possibles pour une étude en faculté des problèmes de la SF", sujets rêvés pour des débats de conventions, c'est à dire emmerdants et intellos au possible ! Schéma on ne peut plus traditionnel auquel s'ajoutent, bien entendu, les nouvelles des "jeunes auteurs" qui n'ont pas trouvé de place dans "Fiction", "Galaxie" ou le jeune "Univers" (début en 1975, sous la houlette d'Yves Frémion). Eternel banc d'essai où le meilleur cotoie le pire. C'est également à cette époque que naît une nouvelle race de publication : les "prozines".
          A mi-chemin entre le fanzine et la revue pro disposant de gros moyens, les prozines, dont la plus ancienne création semble être "Horizons du Fantastique", avoisinent un tirage de dix mille exemplaires. Certains ne sortiront qu'un numéro, d'autres comme "L'Impossible", "Argon" ou "Spirale" ne résisteront pas aux conditions drastiques posées par les Messageries Parisiennes et abandonneront la partie au bout d'une dizaine de numéros.

          5. L'impasse ?

          Le fanzine de science-fiction a perduré ("Nyarlathotep", "Axolotl", "Atome", "Tschaï", "Spéculations"), copie fidèle à ses débuts, malgré les moyens techniques nouveaux (l'Offset a remplacé la ronéo, la photocopie viendra plus tard) et financiers plus importants, tandis qu'un autre courant prenait forme. Ce dernier, né directement de la "presse parallèle", ne consacrait qu'une partie de son contenu à la nouvelle SF ou à la SF tout court ("Nadir", "Parle-nous de Demain", "Exterre", "Magnus", "Les Soleils d'Infernalia"), le reste étant laissé à la BD, à la poésie, à la musique, à des articles traitant des sujets les plus divers. Fans de SF et amateurs de littérature différente, éternelle querelle. Les uns très spécialisés (culture étendue, mais peu créatifs, collectionneurs bibliophiles et nostalgiques, admirateurs béats), les autres venus à la SF à rebrousse-temps, à travers champs, une faune plus chevelue et plus hétérogène qui lit aussi bien Dick que Dylan ou Ginsberg ou Timothy Leary dans la langue originelle (culture éclectique, haine des critiques professionnels et des faiseurs de rêves à deux sous, rejet des belles phrases vides, semeurs de... "désordre" lors des conventions).
          Mutation — Dame SF a jeté ses oripeaux par-dessus bord, s'est rajeunie sans coquetterie. Le monde officiel de l'Edition, éditant en français les nouveaux auteurs anglo-saxons, a gardé la plus grande cohésion et, malgré le foisonnement de nouvelles collections (près de 40 collections seront recencées fin 1977 !), le système commercial basé sur le profit n'a pas changé, lui. De nouveaux auteurs français ont pris la relève des anciens. Pas de bouleversement. Par contre, dans le monde des fanzines, subsisteront les deux courants. Point commun ? Les nouvelles venues des "jeunes auteurs" et, bien entendu (mais c'est une autre histoire), les problèmes techniques, financiers et de distribution... Je pense que l'évolution du premier courant était bloquée par la permanence de la structure initiale évoquée plus haut. Alors que le second courant, du fait de son contenu plus large, semblait devoir se renouveler sans cesse, on le vit s'essouffler et entrer peu à peu, à la suite de la presse parallèle dont il était issu, dans une redoutable impasse idéologique. La Contre-culture: mythe ou réalité avortée ?
          Nous sommes en 1976. L'année 77 sera celle de la création, par Bernard Blanc, de la collection "Ici et Maintenant" chez Kesselring, mais aussi celle du lancement du premier volume de l'anthologie "Mouvance" centrée sur la notion de pouvoir. Nous verrons que ce travail réalisé par Bernard Stephan et Raymond Milési sera une réussite exemplaire dans le fandom.

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