Même si les deux ouvrages peuvent se lire indépendamment, Gagner la guerre est un roman situé dans le même univers de fantasy que Janua Vera, premier ouvrage dans lequel Jean-Philippe Jaworski explorait différents aspects du Vieux Royaume à travers sept nouvelles. À l'opposé de cette multiplicité d'angles de vue, ce nouvel opus concentre ses six cents et quelques pages sur un personnage, une intrigue et un lieu.
Le personnage, c'est Benvenuto Gesufal, le narrateur et protagoniste de
Mauvaise donne, l'un des textes de
Janua Vera. Ce mercenaire, tueur pour la Guilde des Chuchoteurs, est maintenant au service du Podestat Ducatore, l'un des plus puissants sénateurs qui dirigent la République de Ciudalia. Lorsque s'ouvre le roman, un conflit s'achève. Il a opposé Ciudalia à l'Empire Ressinien et, contrairement à ce que le titre du livre pourrait laisser penser, la question n'est pas tant de savoir qui va gagner la guerre (on l'apprend dès les premières lignes), mais comment les diverses factions politiques qui régissent Ciudalia vont se déchirer pour le partage du butin. Tour à tour exécuteur, émissaire, espion, garde du corps, bouc-émissaire pour son maître, Benvenuto nous fait découvrir les magouilles de son patron, digne héritier de Machiavel, mais aussi la vie de la cité-état.
Une grande partie du plaisir que l'on prend à lire Gagner la guerre vient de Benvenuto lui-même. Ce voleur, menteur, fornicateur, bagarreur, assassin, paillard, ivrogne, tricheur, et j'en oublie sans doute se raconte sans rien dissimuler de ses mauvais côtés et réussit à charmer le lecteur par son langage épicé et son sens de l'autodérision.
Ciudalia, mélange de Venise et Florence au début de la Renaissance, est l'autre personnage principal du roman. En suivant l'intrigue, relativement toufue et prenante, malgré quelques grosses ficelles, le lecteur parcourt les rues et les quais de la cité, les palais des Sénateurs, mais aussi les tavernes, les bouges et les bordels. Le plan du Podestat tourne bientôt à la catastrophe et oblige Benvenuto à fuir la ville, fournissant l'occasion de découvrir d'autres aspects du Vieux Royaume (également déjà évoqués dans les autres textes de Janua Vera), mais aussi d'approfondir le passé et la personnalité du narrateur, plus complexes qu'il n'y paraît au départ.
Dans la continuité de Janua Vera, ce qui séduit en premier dans Gagner la guerre, ce sont la richesse et l'équilibre de ce Vieux Royaume qui sert de toile de fond au roman. Richesse parce qu'on sent derrière chaque élément de décor, chaque lieu, chaque personnage, un pan entier d'histoire, une multitude de détails qui s'inscrivent dans un univers foisonnant et cohérent. Équilibre grâce au subtil dosage entre les emprunts faits à l'Histoire de notre monde réel et les ingrédients plus classiques de la fantasy, magie, créatures surnaturelles, etc.
Les références historiques, si elles donnent au lecteur un sentiment de familiarité avec le monde du Vieux Royaume, ne sont jamais pesantes. Ciudalia a beau s'inspirer de Venise, elle reste une cité vivante, dotée d'une personnalité propre ; les Ressiniens évoquent peut-être des Turcs d'opérette, mais leurs geôles minutieusement décrites dans les premiers chapitres plongent le lecteur dans une sensation de réel indéniable.
L'habituelle artillerie lourde de la fantasy, elle aussi, sait se faire discrète. Si la magie est plus présente que dans Janua Vera, en particulier à travers le délicieux Sassanos, elle reste un élément mystérieux, rare et dangereux. Même la présence ponctuelle d'Elfes n'arrive pas à gâcher l'impression d'immersion dans un univers crédible.
Comme dans Janua Vera, le style, brillant et sophistiqué, contribue à donner une atmosphère particulière au roman. Mais par rapport au livre précédent, l'écriture de Jaworski s'est faite plus discrète, moins tape-à-l'œil, tout en gardant son charme. Il y a même un agréable contraste entre les descriptions au vocabulaire riche, à la langue soutenue, et les dialogues vivants où la voix de Benvenuto s'impose devant celle de l'auteur, moins raffinée, plus gouailleuse, plus truculente.
Le livre alterne les descriptions, les tableaux de vie et les discussions politiques avec des passages à l'action haletante. La longue scène d'évasion qui sert de charnière au milieu du roman constitue en particulier un morceau d'anthologie. Mais là comme dans le reste du livre, le sens du réalisme, du détail qui fait vrai, n'est jamais sacrifié à l'aventure. Les mésaventures de Benvenuto dans les tous premiers chapitres en constituent un bon exemple : rien ne nous est épargné des conséquences du passage à tabac que subit le pauvre narrateur !
Bien sûr, ce livre reste avant tout un roman d'aventure, de dépaysement, et il ne faut pas y chercher un message très profond. Le regard porté sur l'agitation politique de Ciudalia reste assez proche du « tous pourris » et la quête d'identité de Benvenuto n'est pas d'un intérêt révolutionnaire. Mais ces petits défauts s'oublient très vite devant la force de l'intrigue et du style, la qualité de l'univers et le panache des personnages. Tant et si bien que lorsqu'on a tourné la dernière des 684 pages, on ne trouve plus qu'un seul reproche à faire à Jean-Philippe Jaworski : il a écrit un roman trop court. « L'enfoiré ».
Jean-François SEIGNOL
Première parution : 1/6/2009
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