Edition GALLIMARD, Folio SF (1999)
Il existe des œuvres, rares, qui portent en elles bien plus que l'ensemble de leurs éléments ; dans le recueillement qui prolonge leur lecture, nous nous sentons portés vers un centre parfait, celui d'où l'inspiration de l'écrivain tire sa puissance : là où ce qui est dissimulé apparaît. C'est à partir de ce noyau qu'il nous est parfois donné à entendre quelque vérité essentielle. L'homme qui rétrécit est le récit extraordinaire d'un homme ordinaire pris dans une spirale d'anéantissement, une descente progressive vers le non-être. Plutôt que de rétrécissement, il faudrait dire : la disparition, car c'est bien de ce sujet que traite Richard Matheson avec une perfection cruelle. Thème de prédilection — encore exploité dans la nouvelle Escamotage (un chef-d'œuvre à redécouvrir prochainement dans l'intégrale des nouvelles en cours de publication chez Flammarion) — à travers lequel l'écrivain nous parle de la perte de l'identité, du soubassement dépressif de notre ego, de cette pulsion de mort et de négativité qui mine de l'intérieur la perception de notre propre corps dans ses rapports aux autres et à l'espace. Qu'est-ce que le corps ? sinon image du corps, identité intériorisée renvoyant à une cénesthésie globale, construite lors de la croissance de l'enfant, liée à sa maîtrise progressive de l'espace et à son statut, évoluant d'une dépendance complète à l'indépendance face aux adultes, aux grands. Le corps peut-il nous trahir à ce point, se demande Matheson, que nous pourrions en être réduits à n'être plus qu'un point peut-être, autant dire rien ? La réponse se donne à lire dans une fable élaborée — convention de genre oblige — à partir d'un postulat pseudo-scientifique : subissant les effets d'une mutation, Scott, père de famille mesurant un mètre quatre-vingts au début du roman, rapetisse inexorablement, tout en conservant ses proportions et son identité, perdant, au début du processus, un septième de pouce par jour. Diminuant au sens propre, il va aussi en ressentir les effets sociaux et familiaux tout au long d'une dégringolade de l'être vers des abîmes, plus que figurés, car il finit par être perdu dans la cave de sa propre maison, minuscule titan qui combat une monstrueuse araignée et survit en grappillant des miettes de restes de pain. Et puis, alors que le terme de sa descente se rapproche, croit-il, du point zéro au-delà duquel il n'y a plus que vide, mort certaine, Scott, héros à rebours d'une humanité qui a pris des proportions géantes, bascule dans une nouvelle dimension de la vie. Écrivant ce roman qui vaut bien de lourds et revêches traités théoriques sur l'Être et le Néant — et l'auteur fait dire par son personnage : « Est-ce qu'un philosophe a déjà rétréci ? » — , Richard Matheson, en pleine possession de ses moyens dans l'Amérique angoissée des années cinquante, nous prouve toujours à l'orée d'un siècle nouveau qu'il n'est point d'Art ni de Vérité sans fable ni futilité. Aux lecteurs contemporains à (re)découvrir — dans une nouvelle traduction qui rend enfin l'hommage que mérite le texte — cette fiction philosophique qui ne manquera pas de croître dans leur estime avec le temps et qui s'impose comme un des grands classiques du genre.
Christo DATSO (lui écrire) Première parution : 1/9/1999 dans Galaxies 14 Mise en ligne le : 10/10/2000
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