Edition OXYMORE, Moirages (2004)
Imaginez une guerre, une ville assiégée. Des femmes roulent en calèche, de beaux militaires défilent, sûrs d'eux et de la victoire. Un univers étranger, qui n'est pas sans rappeler celui d'Autant en emporte le vent, ses couleurs, ses odeurs, sensation renforcée par les illustrations de Dorian Machecourt qui placent résolument le roman dans un monde où existent le mobilier Louis XV, comme les références à l'Antiquité Gréco-Romaine, mais aussi un monde dont les pays et les peuples, les politiques et les religions, l'Histoire, n'ont rien à voir avec les nôtres. Imaginez une enfant livrée à elle-même, ce qu'elle endurera, les rencontres qu'elle fera. Mais voilà : Aradia n'est pas Scarlett et le premier tiers du livre s'écoule avec une lenteur à faire bouillir les lecteurs friands d'action à tout crin. Cependant, cet écoulement du temps est celui, si important, du passage de l'enfance vers l'âge adulte. L'occupation par les ennemis de la maison familiale, l'abandon d'Aradia par tous les adultes qui l'ont en charge, son propre renoncement à sa langue, à son nom — elle deviendra Aara. Le départ enfin, qui, lui, rappelle la Retraite de Russie. Départ vers le Nord, vers la froidure et la neige. Tout cela fait monter une pression insoutenable et on a envie de secouer cette drôle d'héroïne ballottée par les évènements, de lui crier de réagir, de lutter. Il faudra une tentative de viol et un meurtre pour que la pression retombe. Pour qu'Aara devienne, non pas maîtresse de son destin, mais adulte et consciente des choix qui s'offrent à elle. Étrange roman de fantasy, mais presque dénué de magie, roman historique situé dans un monde parallèle au nôtre, roman poétique et poignant. Une lecture dont on ne sort pas indemne, peut-être parce qu'emporté par les descriptions exotiques, on est atteint par les infortunes d'Aradia sans s'en rendre compte, peut-être aussi parce que ce roman initiatique place les épreuves non pas dans une quête héroïque et épique mais dans les revers du quotidien, ceux que nous endurons tous. Et là réside sans doute la plus grande étrangeté de l'écriture de Tanith Lee : proposer à ses lecteurs une histoire actuelle et la situer dans un contexte décalé, de telle façon que le message passe presque sans qu'on s'en rende compte.
Lucie CHENU Première parution : 17/4/2004 nooSFere
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