Edition LIVRE DE POCHE, SF (2ème série, 1987-1998) (2001)
Le docteur Robert Holzach, psychronaute de son état, est chargé par l'hôpital Garichankar d'entrer en contact avec Daniel Diersant, un individu du XXe siècle susceptible de jouer un rôle crucial dans la lutte contre HKH. Ici, normalement, plusieurs questions surgissent à l'esprit du lecteur sagace. Tentons d'y répondre : qu'est-ce qu'un psychronaute ? c'est un voyageur temporel qui utilise des drogues chronolytiques. Que sont les drogues chronolytiques ? des drogues qui agissent sur la perception du temps et permettent de se projeter dans le temps incertain, un plan de la réalité où le temps est non linéaire (et même plutôt entropique) et où l'on peut interagir physiquement. Et qui est HKH ? une entité totalitaire terrifiante ? Harry Krupp Hitler ? Howard Kennedy Hughes ? Honeywell K. Heydrich ? Diersant va vite comprendre que la menace, comme le temps, est variable...
Un conseil liminaire nous paraît indispensable à tous ceux qui veulent considérer la SF comme un simple divertissement au premier degré : qu'ils passent leur chemin, car ils sont condamnés 1) à changer d'avis, ou 2) à ne pas dépasser les dix premières pages et à claironner ensuite à qui voudra l'entendre que ce roman est le plus abscons qu'ils ont jamais lu (cette deuxième éventualité risquant d'être la plus fréquente, le chroniqueur adresse sa plus profonde sympathie à tous ces lecteurs déçus). Or, il apparaît évident que Le Temps incertain n'est pas l'un de ces livres qu'on peut juger à l'aune des dix premières pages. Ni même des cent premières. Entendons-nous bien : c'est un roman qui ne facilite pas la tâche au lecteur. Pas question ici d'unité de lieu, d'action et encore moins de temps, évidemment. Les personnages surgissent, les situations s'enchaînent sans logique apparente, se répètent, se télescopent dans un joyeux chaos. Facile d'évoquer Dick : Jeury emprunte beaucoup à son collègue américain. Outre la citation qui sert d'exergue au récit (coup de chapeau au passage : ils ne devaient pas être nombreux, en 1973, à se proclamer disciples de Saint Dick), on retrouve des traces de crise identitaire, des échardes de paranoïa lancinante, un protagoniste complètement paumé dans une réalité truquée. Mais passé ces comparaisons élémentaires, impossible de reprocher à Jeury de n'avoir voulu faire que du Dick. Du plus Dick que Dick, à la rigueur, mais ce serait encore refuser à l'auteur la totale paternité de son roman. Non, Jeury a bien écrit quelque chose de nouveau, quelque chose d'indubitablement intelligent et réfléchi, et somme toute, quelque chose de plutôt plaisant. Pourtant, difficile d'être définitivement convaincu par ce roman. Il évoque plutôt une tentative expérimentale, destinée à rompre une certaine routine littéraire pour faire évoluer les formes traditionnelles du récit vers des rivages inconnus. A ce titre, Jeury évite le piège de l'imposture et a très certainement mérité les louanges et le prix littéraire qui ont salué Le Temps incertain. A noter que deux tomes viendront compléter la trilogie chronolytique de Jeury : Les Singes du temps, et Soleil chaud, poisson des profondeurs, ce qui confortera le lecteur parvenu au bout du récit dans l'idée qu'il n'était décidément pas possible d'en rester là. Et puis il y a le style, qui souvent dépasse le simple talent. Je n'avais jamais lu la moindre ligne de Michel Jeury avant d'ouvrir Le Temps incertain. Si bien des aspects de l'œuvre m'ont laissé dubitatif, des phrases comme “ La route s'enfonçait dans la forêt comme une lame dans un grand corps velu ” m'ont définitivement conquis. Il en faut parfois fort peu. En refermant ce livre, le lecteur éprouvera souvent de la perplexité. De la répulsion, parfois. Mais sûrement pas de l'indifférence. Et pour cela, il sera beaucoup pardonné à Michel Jeury.
Julien RAYMOND (lui écrire) Première parution : 22/10/2001 nooSFere
Edition POCKET, Science-Fiction (1ère série - Noir) (1979)
AU VENT EN APPORTE LE TEMPS
Il est salubre de relire, 6 ans après, ce roman qui coïncidait avec un réel renouveau de la SF française. D'une part, en se reportant aux ouvrages de Higon, de 13 ans plus anciens, le progrès était évident : une prose nouvelle pour une thématique neuve. D'autre part, en se référant à Dick (voir l'épigraphe) on pouvait avoir l'impression de tenir l'explication : on avait un Dick français ! Avec le recul que nous offre cette réimpression bien venue, illustrée par un Siudmak égal à lui-même, on peut tenter de revenir sur la nouveauté de cette parole. Pour faire bref : la rupture avec la prose de SF antérieure est tentée, certes ; mais ce n'est évident qu'aux moments d'« accrochage » du lecteur. Et, de ce point de vue, le début (comme souvent chez Jeury) est admirable — l'« américanisation » du style (mettre en scène plutôt que raconter) est parfaitement maîtrisée ; ce qui n'empêche pas Jeury de narrer, à la façon traditionnelle. Le lien est articulé entre la thématique des modifications temporelles et les techniques d'écriture (répétitions de mômes scènes, à valeurs' différentes) et ce, pour la première fois peut-être dans la SF française depuis Drode : des effets textuels d'obsession en dérivent. Enfin, l'univers évoqué, avec son complexe phordal, est hallucinant ; tout comme l'idée originale des univers temporels fantômes qui tentent de se réincarner dans le futur (le ventre est encore fécond d'où est sortie la bête immonde...). Une réussite donc, à la fois littéraire et politique, au sens plein du terme.
Roger BOZZETTO Première parution : 1/5/1979 dans Fiction 301 Mise en ligne le : 10/1/2010
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