L'intérêt de Wolfe pour Proust n'est plus un secret pour ceux qui ont lu Le souvenir à venir(paru dans Le Livre d'Or d'Orbitchez Presses Pocket), et cet intérêt éclaire d'un jour nouveau l'ensemble du Livre du Nouveau Soleil,qui s'achève avec ce quatrième volet. La mémoire totale attribuée à Séverian permet en effet de prolonger « techniquement » le principe de réminiscence qui conférait à l'œuvre de Proust cette structure semée de points de rebroussement et de cycles locaux qui en faisait une entreprise unique en son genre. Je ne crains pas d'affirmer que la « tétralogie » de Wolfe est d'une importance au moins aussi grande que A la recherche du temps perduet se situe dans le même champ littéraire. L'étiquette que l'on ne manquera pas de coller sur l'œuvre est, à la lettre, inessentielle, car le « thème » n'en est rien moins que le discours lui-même. La problématique de la mémoire ouvre ici sur une interrogation que l'on peut retrouver à tous les moments du livre : quelle est la structure globale et ponctuelle de la pensée discursive ? L'instant où cette question se pose sans doute de la façon la plus flagrante est celui où apparaît l'homme « fidèle au groupe des Dix-sept », qui ne peut s'exprimer qu'à l'aide d'aphorismes tout faits ; l'effrayante rigidité de cette contrainte n'empêche toutefois ni la communication ni la création. Bizarrement, l'histoire qu'invente l'Ascien est bien (comme Séverian le note lui-même) la plus émouvante de celles qui composent La citadelle de l'Autarque.Sans doute parce que l'évidence de sa structure obligatoire souligne la précarité du locuteur et de ce qu'il exprime.
Et c'est bien ainsi que fonctionne Le Livre du Nouveau Soleiltout entier : étourdissant jeu sur les formes littéraires, sur les conventions grammaticales (ce n'est pas un hasard si la langue de Wolfe est si pure), le roman du Bourreau insiste sur la relativité et la fragilité de son personnage. Si Séverian semble à ce point humain, c'est qu'il est plus que tout autre inscrit dans un réseau de conventions auxquelles il ne peut échapper. Ces conventions sont de plusieurs ordres : il y a celles de sa Guilde, celles de l'Histoire, celles (variables) des lieux qu'il traverse, celles de l'organisation politique de leur. Mais il y a encore celles du codage des termes (souligné par les quatre appendices), celles d'un univers dont la majeure partie « déborde » du roman et en constitue comme le cadre, celles de la cellule orale et écrite dont Séverian est en quelque sorte le dépositaire (ne transporte-t-il pas en permanence un recueil de légendes qu'il fait découvrir à ses interlocuteurs ?), celles de l'écriture auxquelles il est contraint de se plier pour livrer sa mémoire. Celles, enfin, de la science-fiction en particulier et de la fiction en général, qui pèsent sur Wolfe l'écrivain (la forme de la trilogie en quatre volumes (+ un « faux » à tirage limité) peut être considérée comme une plaisanterie à l'usage des éditeurs et des milieux littéraires).
Toutefois, comme l'histoire inventée par l'Ascien pour gagner sa belle, Le Livre du Nouveau Soleilréussit à séduire son public tout en désignant avec une acuité prodigieuse les lois qui le façonnent. Le discours critique qui précède, et que certains jugeront peut-être académique, n'est possible (pour moi) que parce qu'il n'est pas réducteur. Il s'agit d'une dimension effective de l'œuvre de Wolfe, dimension explicite pour qui veut bien s'y arrêter, mais qui ne pèse pas sur la lecture : le récit semble au contraire voler avec grâce et légèreté parce que le territoire au-dessus duquel il plane est défini très précisément. Wolfe prouve que l'exercice infatigable de l'intelligence et de la lucidité sont désormais la condition sine qua non de l'élaboration d'une fiction réussie et passionnante.
Il resterait beaucoup à dire sur Le livre du Nouveau Soleil. Sa richesse exceptionnelle en fait l'un de ces livres majeurs qui étourdissent les commentateurs. Chacun des codes que je désignais plus haut est disséqué par Wolfe d'une manière très complexe et souvent paradoxale. Celui de la Loi, par exemple (au sens coutumier du terme « Loi ») : on a pu s'étonner, voire s'indigner, de l'apparent côté sympathique du Bourreau, qui « exécute » ses victimes et les sentences avec un sens consommé du travail bien fait. Mais cette caractéristique est l'illustration d'un problème philosophique classique dont le lecteur attentif peut retrouver les termes en divers lieux du récit ; alors, faut-il « tuer les porteurs de mauvaises nouvelles » ? Si les critiques parlent de relations ponctuelles là où Wolfe travaille sur les combinatoires, le quiproquo paraît inévitable. Gare ! On va vous parler d'heroïc-fantasy ou de fiction spéculative. A moins que l'on ne vous raconte l'histoire — mais laquelle ? La citadelle de l'Autarque est une mosaïque d'histoires. Leur point commun ? Elles font la mémoire de Séverian, bien sûr... Et gageons qu'elles façonneront aussi la mémoire des lecteurs de SF.
Emmanuel JOUANNE
Première parution : 1/7/1984
dans Fiction 353
Mise en ligne le : 1/6/2006