Bordage écrit peu de nouvelles : il a davantage le souffle long. Les douze qui composent ce recueil, écrites entre 1999 et 2004, souvent pour des revues et anthologies, permettent de constater que l'auteur de
Wang et
Abzalon est aussi à l'aise dans la forme courte. Ses récits ont la fluidité et la simplicité qui font mouche. On reste d'ailleurs séduit par sa puissance d'évocation qui, avec trois dialogues et deux descriptions, fournit au lecteur la vision d'un univers entier.
Certes, l'originalité est parfois absente : organiser une chasse à l'homme pour des jeux télévisés (
Ma Main à couper)
est un sujet difficile à renouveler depuis
Sheckley, les clones prenant la place des originaux (
Les Frères du G5)
sont aussi un thème rebattu. Mais qu'il s'agisse de traquer un tueur en série faisant appel à des clones (
Kâli la démente)
ou de perpétrer un cambriolage dans une société indifférente à ses exclus (
Eurozone)
, Bordage s'approprie le sujet à sa façon bien particulière, en s'attardant davantage sur les personnages que sur la situation.
Ses récits font cependant froid dans le dos, comme
Jour de noces, paru à l'origine dans
Galaxies, où l'humanité est réduite à vivre une existence numérique, ou
Tyho d'Ecce, qui montre des enfants soldats exterminant une race extraterrestre pacifique pour servir des intérêts financiers.
Dans le potager développe jusqu'au bout une société basée sur les modifications génétiques mais surtout sur l'esprit de compétition. On est davantage effrayé, dans la nouvelle éponyme du recueil, par l'insensibilité des enfants élevés dans une société où l'homme devient à son tour une marchandise.
Si Bordage souligne bien chez ses personnages l'envie, l'avidité, la cruauté qui les font agir, il est tout aussi attentif à déceler les moments de compassion ou de remords qui permettent de formuler quelque espoir pour l'avenir. On teste l'altruisme des élèves d'une école de privilégiés en leur imposant la présence d'un enfant défavorisé (
La Classe de maître Moda)
; pour établir la paix dans le monde, mieux vaudrait commencer par la faire avec soi-même (
Paix bien ordonnée)
. La société qu'esquisse Bordage au fil de ces nouvelles n'est pas très optimiste, mais on y trouve encore des îlots de tendresse et de chaleur humaine. Ce premier recueil de Pierre Bordage est d'une très bonne tenue. Les anthologistes devraient lui commander plus souvent des nouvelles.