Jusqu'à présent les six premiers tomes du Rêve du démiurge pouvaient se lire indépendamment. Cette fois, il paraît difficile de ne pas considérer ce Petit cabaret des morts comme une suite directe au Hadès Palace.
En effet, après l'enfer imposé aux artistes par l'inhumain Bran Hadès, nous visitons le non moins infernal cabaret imaginé par son fils, Alvar Cuervos. Vous aurez repéré la filiation : Bran en celte, Cuervos en espagnol, ne sont autres que de noirs corbeaux — Berthelot aime jouer avec les patronymes, entre autres.
Principale particularité de ce petit cabaret, les artistes qui s'y produisent sont des fantômes, pour la plupart issus de l'Hadès Palace. Le cycle transfictionnel en équilibre instable sur le fil de la littérature générale penche cette fois dangereusement vers la science-fiction : les âmes spectrales ont été capturées par un savant fou à l'aide d'une bien curieuse machine puis réduites au quart de leurs tailles et enfin condensées, figées dans un état intermédiaire : « Plus de corps physique pour être en vie. Juste une conscience pour penser et ressentir. Juste une substance pour rester derrière ces vitres. » (p.33)
Prisonnières, ces consciences n'ont d'autres choix que de subir les expériences auxquelles on les soumet, en attendant l'éventuelle délivrance d'une dissolution définitive. Aussi, quand Alvar leur propose de monter un spectacle, certains de ces artistes dans l'âme sont fortement tentés... Collaborateurs actifs, hésitants pensifs ou opposants rétifs, chacun ne peut qu'espérer « vivre » encore les émotions de la scène.
A l'extérieur du cabaret, on retrouvera avec plaisir d'autres personnages du cycle, comme les frères Algeiba du Jeu du cormoran, Maxime et Ivan, enfin réunis autour de leur cousine Yorenn. Ou comme la Sendra/Cendrillon du Hadès Palace qui joue elle aussi les fantômes, mais en toute indépendance et donc avec moins de consistance que ses compressés collègues. Ensemble, ils oeuvreront à libérer les âmes mortes...
Succession de chapitres mélodieux, où toutes les formes musicales se succèdent et où le chœur antique forme chorale, Le Petit cabaret des morts offre une relative légèreté, surtout après les éprouvants Nuits de colère et Hadès Palace... Comme d'habitude, pourtant, tout y est désespérément tragique, du suicide de Romain Algeiba à la torture des âmes perdues, en passant par l'emprise charnelle d'Alvar sur Yorenn. Mais cette fois, comme dans Le Jeu du cormoran, la poésie et la musicalité l'emportent — de peu — sur la noirceur.
Assurément, ce nouvel opus mérite encore maints louanges. Fondamentalement original, psychologiquement puissant, effroyablement tendu, mais souvent malicieusement ludique, un Berthelot n'est pas un roman comme les autres. C'est un Berthelot.
Pascal PATOZ (lui écrire)
Première parution : 19/1/2009
nooSFere