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Stéphane BEAUVERGER

Le Déchronologue


Illustration de Corinne BILLON
La VOLTE n° (15), mars 2009
400 pages, catégorie / prix : 18 €, ISBN : 978-2-917157-05-3

Couverture

 Quatrième de couverture  
     « À tous les buveurs de tafia et à tous ceux qui restent debout »

     Au XVIIe siècle, sur la mer des Caraïbes, le capitaine Henri Villon et son équipage de pirates luttent pour préserver leur liberté dans un monde déchiré par d'impitoyables perturbations temporelles. Leur arme : le Déchronologue, un navire dont les canons tirent du temps.
     Qu'espérait Villon en quittant Port-Margot pour donner la chasse à un galion espagnol ? Mettre la main, peut-être, sur une maravilla, une des merveilles secrètes, si rares, qui apparaissent quelquefois aux abords du Nouveau Monde. Assurément pas croiser l'impensable : un Léviathan de fer glissant dans l'orage, capable de cracher la foudre et d'abattre la mort !
     Lorsque des personnages hauts en couleur, au verbe fleuri ou au ruqueux parler des îles, croisent objets et intrus venus du futur, un souffle picaresque et original confronte le récit d'aventures maritimes à la science-fiction. De quoi être précipité sur ces rivages lointains où l'Histoire éventrée fait continûment naufrage, où les marins affrontent tous les temps. Car avec eux, on sait : qu'importe de vaincre ou de sombrer, puisque l'important est de se battre !

     Né en Bretagne en 1969, Stéphane Beauverger vit aujourd'hui à Paris et se consacre à son écriture, entre bande dessinée et littérature. Figure montante de l'imaginaire français, son art chirurgical de la construction fait surgir des histoires violentes et singulières. Après le tryptique Chromozone, Le Déchronologue est son quatrième roman.


 Prix obtenus  
 
 Critiques  
     Les Caraïbes, en l'an 1640. Pour tenir tête à la puissante Espagne, le capitaine flibustier Henri Villon prête son concours au complot fomenté par des huguenots bien décidés à implanter une forteresse française sur l'île de Tortuga. Mais il se montre davantage motivé par la recherche des maravillas, ces « merveilles » venues d'on ne sait où : conserves alimentaires, médicaments, boîtes diffusant une musique bizarre appelée rock, batteries électriques, armes d'une puissance inédite...
     Bien vite, la trame temporelle se détraque un peu plus : d'étranges sphères volantes affolent les marins superstitieux ; les comptoirs espagnols sont saccagés l'un après l'autre ; les villes d'Europe ne répondent plus ; un phénoménal vaisseau fantôme sème la mort sur les mers...
     A ce rythme, qui sait si l'on ne s'achemine pas vers « la fin du temps connu » ou si la flotte d'Alexandre le Grand ne risque pas de surgir du néant...

     Dès sa trilogie Chromozone, par son originalité et son ambition, Stéphane Beauverger s'est affirmé comme un auteur important. Enthousiasmé par le premier tome de ce triptyque, j'avais toutefois éprouvé une légère déception à la lecture de ses deux suites qui, bien que toujours intéressantes, m'avaient paru moins percutantes.
     J'ai donc abordé ce nouveau roman avec l'espoir de retrouver le rude choc ressenti lors de ma confrontation au premier Chromozone... Surprise ! Avec son univers radicalement différent, à mille lieues d'une anticipation âpre et sombre, Le Déchronologue a bien apporté la vive émotion souhaitée, mais d'une toute autre nature.

     Car Le Déchronologue est avant tout une histoire de pirates, un époustouflant récit d'aventure dont le souffle et la force d'évocation sortent assurément du commun et permettent une rare immersion dans un dix-septième siècle vibrant d'intensité. On y sent l'air du large fouetter son visage, on se traîne quasiment mort de soif dans la fange puante d'une prison, on se bat en duel pour sauver sa peau, on souffre d'un atroce abcès dentaire, on se soûle à en perdre conscience, on pleure ses camarades défunts, mais toujours on se relève pour rester debout, quoiqu'il en coûte !
     Loin du phrasé agité et percutant adopté dans Chromozone, l'auteur emploie ici le style fluide et vigoureux d'un passionnant conteur non dénué de truculence. On y goûte chaque phrase, chaque péripétie, sans jamais sauter le moindre passage comme on se surprend à le faire dans ces romans trop bavards qui inondent le marché. Yo ho ho, ça fait du bien de pouvoir ainsi savourer chaque ligne d'un récit qui touche à la perfection — malgré quelques malheureuses coquilles qui accrochent parfois l'œil.
     Le texte tire aussi sa vivacité et sa crédibilité de la peinture de lieux pittoresques — l'inévitable taverne de pirates, bien sûr, mais aussi la cité maya de Noj Peten ou encore la ville flottante de Dernier-Espoir — et surtout de celle d'une galerie de figures hautes en couleur. Celles-ci se montrent toutes réussies, aussi bien pour le personnage principal, le capitaine Villon lui-même, clairvoyant narrateur, que pour les simples figurants, comme plusieurs matelots : les frères Mayenne, Gobe-la-mouche, Gueule-de-figue, la Crevette... Parmi ces étonnants protagonistes, on se souviendra longtemps du jargonnant boucanier Fèfè de Dieppe, mais aussi d'Arcadio, l'indien Itza, de la mystérieuse et distante Sévère, du providentiel trafiquant Molina, et surtout de l'ennemi juré, l'infâme commodore Mendoza de Acosta, dont le parcours sera des plus inattendus...

     Dans ce décor fait d'aventures maritimes, l'uchronie s'installe rapidement à mesure que la science-fiction vient bousculer l'Histoire caribéenne. L'intrigue principale du Déchronologue ne raconte finalement rien d'autre que les dommages collatéraux de voyages temporels mal définis. L'originalité de l'approche tient dans le fait que le récit apporte le point de vue exclusif d'un narrateur qui, malgré son esprit éveillé, ne possède pas les clés lui permettant de comprendre tous les événements au cœur desquels il navigue. Si ce pirate du XVIIème siècle peut admettre que le temps se désarticule et que des hommes viennent du futur, il lui est impossible d'appréhender les enjeux de l'étrange guerre que semblent se mener diverses factions, parmi lesquelles les indiens Itza avec leur dieu K'uhul ajaw, les nomades temporels appelés Targui, les belliqueux Americanos ou encore les Clampins... La situation demeure nécessairement assez nébuleuse aux yeux de Villon, et seul le lecteur peut chercher à combler de son côté les lacunes et à utiliser son bagage afin d'imaginer l'ensemble d'une fresque temporelle dont nous ne discernons qu'un fragment - car cette guerre future obscure n'est en aucune façon le réel sujet du roman.

     Si le lecteur est mieux armé que le narrateur pour comprendre l'histoire, l'auteur ajoute cependant à la confusion par le biais d'une déconstruction du récit. En effet, Beauverger a pris un malin plaisir à mélanger les chapitres : si nous commençons bien par le premier, suivent les chapitres 16, 17, 6, 2, 7, 22, 11, etc. Le procédé peut paraître artificiel, car en réalité la narration d'origine demeure strictement linéaire, sans fils entrecroisés ni flash-back. Cependant cet artifice a plusieurs mérites. D'une part, il apporte une dimension indéniablement ludique à la lecture, ce qu'un lecteur aguerri ne peut qu'apprécier — les autres pourront lire les chapitres dans le bon ordre s'ils le souhaitent. D'autre part, il accentue la sensation de folie qui souffle sur l'ensemble du roman : pas de belle petite boucle temporelle bien proprette, de paradoxe joliment disséqué... ici, quand on sème le temps, on récolte la tempête, et elle fait de sérieux ravages. Enfin, ce choix peut refléter l'état d'esprit du narrateur à la fin de cette aventure, lorsqu'à ses yeux « les calendriers n'ont plus aucun sens » (p.15).

     Pour autant, une déconstruction déchronologique devient facilement insupportable si elle ne remplit pas certaines conditions. Notamment, elle ne doit pas faire errer le lecteur au point de le perdre à jamais ; elle doit éviter des révélations trop précoces au risque d'amoindrir le suspense ; elle ne peut mettre en avant un élément qui demeurerait incompréhensible sans avoir un minimum d'informations préalables à son sujet ; elle doit conserver la saveur d'une description de rencontre alors même qu'il s'agit de deux personnages dont nous savons déjà qu'ils seront amis... bref, voilà un exercice des plus casse-gueules !
     Il faut donc d'autant plus admirer le résultat, qui conserve ici une parfaite cohésion et une efficacité exemplaire. Soyons certain que l'auteur ne s'est pas contenté de mélanger ses chapitres au hasard, mais qu'il a fallu un sacré travail d'harmonisation pour éviter tous les écueils qui auraient pu mener au naufrage.

     En résumé, nous tenons là un exceptionnel récit d'aventures, mêlé à une histoire de guerre temporelle présentée de manière originale et splendidement lacunaire, servi par une écriture impeccable au souffle puissant, doublé d'un exercice de style maîtrisé et réussi... Qu'espérer de mieux ?
     Si vous n'aimez pas les critiques trop longues, ne retenez qu'une chose : Le Déchronologue est le meilleur roman que vous lirez cette année.

Pascal PATOZ (lui écrire)
Première parution : 28/3/2009
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Base mise à jour le 1er février 2010.
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