Reconnaissons-le d’emblée : je suis ignare en fées. J’ai peu arpenté les sentiers de la Faërie (un peu quand même), et n’en ai pas souvent rencontré. Après tout, les fées, c’est bon pour les femmes et les enfants, non ? Bref, c’est dire si un essai sur le sujet, a fortiori sans illustration de Sandrine Gestin, se révèle intrigant et intéressant.
Bon, redevenons sérieux, parce que l’ouvrage le nécessite. Virginie Barsagol et Audrey Cansot ont donc entrepris de nous raconter par le menu détail le développement de la figure de la fée, de son apparition jusqu’à aujourd’hui, et au gré de ses métamorphoses.
Tout commence à l’antiquité, par la figure emblématique de la Fileuse, incarnée par les trois Moires – Atropos, Clotho et Lachésis – qui tissent la destinée de l’Homme. Bien loin de l’image de la fée Clochette popularisée ces derniers temps, l’on découvre que la fée ne naît pas uniquement sous des auspices chaleureux : en témoignent Lilith, et certaines œuvres qui font des fées les sœurs des vampires.
L’ouvrage retrace les siècles, à commencer par le Moyen-Âge, au cours duquel les fées, considérées comme des survivances païennes, sont condamnées par le christianisme ; le personnage de la fée marraine apparaît, avec ses dons parfois encombrants, voire néfastes. C’est aussi à cette époque-là qu’arrive l’écriture, qui va servir de principal vecteur de diffusion de l’image féérique. Après un XVIe siècle marqué par les premières lettres de noblesse (Shakespeare s’y intéresse à son tour), le conte de fées proprement dit fait son apparition au XVIIe ; la fée s’érige alors en contre-pouvoir, en moyen de critiquer la société. Le XVIIIe verra l’émergence du luxe et du sexe ; le XIXe, un retour à la nature et au nationalisme. Enfin, le Xxe sera l’occasion pour la fée de passer au crible de la psychanalyse et d’investir d’autres domaines : cinéma, bande dessinée...
Ce qui frappe dans cet essai, c’est la multitude des figures de la fée, tantôt bienveillante, tantôt mauvaise, et tour à tour mère, enjôleuse, sage, éprise de luxure, pure invention ou figuration de personnages réels (comme la reine Elizabeth Ire), bâtie sur les canons de Morgane – ravisseuse d’hommes – ou de Mélusine – celle qui vient dans le mondes des humains... On constate que les images populaires de la fée ne rendent que peu justice à cette complexité. On saura donc gré aux auteurs de la réhabiliter dans toute sa diversité ; mais, après tout, le sous-titre de l’ouvrage n’est-il pas « Regards sur la femme », ce qui implicitement sous-tend que la fée n’est rien d’autre qu’une incarnation de la figure féminine, donc par nature forcément multiple ?
Ce livre prend la forme de fiches dédiées à chacune des émanations de la fée, avec les principales œuvres à lire sur le sujet, et renvoi vers des fiches connexes. Ce principe permettra au lecteur d’orienter sa lecture vers les sujets l’intéressant davantage, voire de naviguer dans cet ouvrage de manière non nécessairement chronologique. On signalera également l’imposante bibliographie, toutefois quasi-exclusivement tournée vers les ouvrages classiques – on aurait pu imaginer avoir une liste d’œuvres plus récentes où apparaissent les fées, comme La compagnie des fées, de Gary Kilworth. Ou Les jeux étranges du Soleil et de la Lune, de Lisa Goldstein, mais cela eût sans doute conduit à une bibliographie vertigineuse. Enfin, on ne saurait taire l’absence d’un index et les trop nombreuses coquilles (mention spéciale à ce pauvre Edmund Spenser, tour à tour orthographié correctement et Spencer).
Au final, cet ouvrage s’avère une parfaite introduction pour ceux qui ne connaissent pas l’histoire de la fée, et donne envie de se plonger dans la lecture des multiples œuvres citées, histoire de vérifier qu’on a eu tort jusque là de ne se fier qu’à son incarnation la plus populaire, Clochette, qui est malheureusement la moins intéressante des figures de la fée.
Bruno PARA (lui écrire)
Première parution : 3/5/2009
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