Après avoir tâté de la traduction, Lucas Moreno s'est fait un nom dans la science-fiction par le biais du podcast Utopod, qu'il fonda en 2007 avec Marc Tiefenauer. Pendant quatre ans, Utopod proposa des adaptations radiophoniques de nouvelles, puis des créations originales. De nombreux auteurs avaient alors collaboré : Catherine Dufour, Xavier Mauméjean, Mélanie Fazi, Jonas Lenn, Lionel Davoust, Pierre Bordage, et pour les étrangers Valerio Evangelisti, Brian Stableford et Bruce Sterling (liste non exhaustive, loin de là). Puis, fin 2010, Lucas Moreno annonçait l'arrêt d'Utopod, expérience passionnante mais trop chronophage, qui ne lui permettait pas de s'adonner à sa passion première : l'écriture. Une quinzaine de mois plus tard, Singulier Pluriel, publié par un éditeur suisse (Hélice Hélas), vient sceller ce changement d'orientation : premier recueil de l'auteur, il regroupe la quasi-totalité des textes courts écrits par Moreno. Aucun inédit donc, mais une sorte de bilan après quelques années d'apprentissage.
Le recueil est divisé en deux parties, la première orientée fantastique, la deuxième plutôt SF, et ce même si Lucas Moreno se plaît à mélanger les genres, pour ne pas s'enfermer dans des cadres trop restrictifs. « Singulier Pluriel », qui ouvre le recueil, est ainsi le récit d'une étrange rencontre entre un Genévois solitaire et un couple de voisins accueillants ; il se rendra compte que ses nouveaux amis (dont l'origine est indéterminée, de telle sorte qu'on prendra ce texte au choix pour du fantastique ou de la SF) y trouveront au final davantage leur compte que lui-même. « La meilleur' ville dou monde » nous fait découvrir Angel-sur-Coffrane, inénarrable éden en Suisse, dont les habitants vivent une existence dorée sans avoir besoin de subvenir à leurs besoins ; rien n'étant gratuit, il y a forcément anguille sous roche, ce que découvrira le narrateur. « Shacham » nous emmène dans l'Himalaya, pour une expérience chamanique. « Dellamorte Dellamore » (allusion au très beau film de Michele Soavi avec Rupert Everett) est une nouvelle terrifiante sur le retour d'une femme qu'on croyait morte, sur le remords et le souvenir, et finalement sur le souvenir. Enfin, « Comme au premier jour » est le récit d'une enquête policière au cours de laquelle le meurtrier avoue un bien étrange crime.
La tonalité de cette première partie est très ouvertement angoissante : pour rien au monde on ne voudrait vivre les destinées de ces personnages, même si parfois certains y trouvent leur accomplissement. Moreno excelle à nous faire partager leurs peurs, grâce à un solide travail sur la psychologie de ses protagonistes, et à l'usage systématique de la première personne du singulier. L'auteur joue également avec les impressions : derrière la tangibilité des choses se cache bien souvent une autre vérité, plus inquiétante, parfois bien cachée, mais parfois aussi visible, mais que l'on se refuse à contempler, afin de mener une existence douillette.
La deuxième partie, celle consacrée à la science-fiction, commence par un « L'Autre moi », une expérience menée par des Intelligences Artificielles sur un homme dont l'on veut modifier les souvenirs. « Demain les eidolies » est un texte très intéressant sur un artiste, découvreur de la « maïeutique des surfaces », un art permettant de découvrir des motifs cachés derrière les choses, avec une thématique qui rejoint un peu celle de la partie fantastique précédente. « Trouver les mots », le récit de la colonisation d'une planète lointaine, est une très intéressante réflexion sur le pouvoir de la parole. Pour finir, « PV » nous présente une version de l'Éden pour le moins inquiétante. Cette deuxième partie est finalement plus hétérogène que la première, mais permet ainsi de découvrir plusieurs facettes de l'auteur.
Au final, ce recueil permet de constater l'attirance de Lucas Moreno pour tout ce qui a trait à l'âme humaine, ses coins obscurs, mais aussi ses zones vitales et réflexives. Au fantastique la stimulation des premiers, à la SF celle des secondes. Chaque texte se lit ainsi comme la réponse, sous forme d'évolution mentale, d'un être humain à une influence extérieure, qu'elle soit subie, programmée, ou désirée. On l'a déjà dit, mais l'utilisation de la première personne est à ce titre symptomatique de l'intérêt de l'écrivain. Un auteur qui sait toutefois suffisamment varier les thématiques secondaires, ainsi que les traitements, ce qui lui permet de creuser toujours le même sillon sans se répéter. Et qui laisse suffisamment de place à l'interprétation afin que l'on comprenne que le sujet est inépuisable. Assurément, Lucas Moreno a encore de nombreux territoires à explorer, et on le suivra sans hésitation sur ces terres inconnues.
Bruno PARA (lui écrire)
Première parution : 30/6/2012
nooSFere