Quelques personnages passent d'un univers à un autre sans que l'on sache ni pourquoi ni comment. Ceux dont il est le plus souvent question se demandent périodiquement lesquels de ces univers sont réels, lesquels correspondent à des rêves, ou à des cauchemars... Les suspenses sont nombreux, mais ont une fâcheuse tendance à se terminer en queue de poisson, comme d'ailleurs l'ensemble du roman. On a parfois l'impression que l'auteur a fouillé dans ses tiroirs, a retrouvé des morceaux d'histoires jamais terminées, les a agrafées ensemble, puis s'est demandé comment justifier l'opération... Il n'y est d'ailleurs pas tout à fait arrivé. Bref, cela pourrait n'avoir rien d'extraordinaire, pas grand chose d'original ou d'intéressant.
C'est pourtant un bon roman. D'abord, Haiblum n'a pas lésiné sur les multiples décors que l'histoire exigeait : « Old York », qui évoquerait la fin du XIXe siècle si le téléphone, les jeans et les pots de vin, considérés comme une branche majeure de l'économie, n'y étaient omniprésents, « York », métropole impeccable où une « foire du temps » permet de retrouver l'atmosphère du passé, le New York de la prohibition, Athènes ravagée par la peste, le palais de Caligula, un couvent médiéval où sévissent d'assez étranges inquisiteurs. Prague au temps du Golem... on regrette simplement que tous ces mondes ne soient pas aussi fouillés que le premier... Ensuite et surtout, c'est un auteur drôle et efficace. Il joue admirablement de l'aparté, de la litote, du commentaire incongru ou goguenard, du genre : « Ce dont j'avais besoin, c'était de deux infirmiers munis d'une civière. Et je ne disposais que d'une paire de jambes quasiment hors d'usage ». Il est dommage que seuls certains chapitres soient rédigés sur ce ton là. Cela dit, l'ensemble se lit très vite : sachant que le lecteur a souvent l'impression de tourner en rond, à la suite d'ailleurs des personnages, il se débrouille pour qu'il ait l'impression de tourner si vite qu'il en attrape le tournis, au fil des phrases très courtes, des paragraphes en cascade ou des dialogues en forme de match de ping-pong. Le résultat est qu'on se laisse piéger, qu'on lit, et que, lorsqu'on a fini, même si l'on n'a pas vraiment compris ce qui s'est passé, on a le sentiment d'avoir passé un très agréable moment. C'est sans doute là le plus important.
Éric VIAL (lui écrire)
Première parution : 1/12/1984
dans Fiction 357
Mise en ligne le : 4/6/2003