Edition GALLIMARD, Folio SF (2002)
On peut distinguer, dans l'œuvre de l'écrivain polonais Stanislas Lem, d'une part les nouvelles, qui marient idéalement humour corrosif et vertiges métaphysiques (Les Mémoires d'Ijon Tichy par exemple), et d'autre part des textes plus graves, souvent des romans, approfondissant une réflexion jusqu'à la corde (comme dans Le Rhume), épuisant toutes ses possibilités. Solaris, son œuvre la plus célèbre, appartient à cette deuxième catégorie. Écrit en 1961, il fut adapté au cinématographe en 1972 par Andrei Tarkovski. Le film éponyme, assez fidèle au roman, est peut-être, avec 2001, Odyssée de l'espace de Kubrick, le meilleur film de SF de l'histoire du septième art. Mais qu'en est-il du texte de Lem ? Solaris est une planète recouverte par un Océan étrange, qui semble manifester les signes d'une certaine intelligence, d'une « métaconscience » qui reste un mystère absolu pour les scientifiques, depuis sa découverte plusieurs siècles auparavant. Le docteur Kelvin arrive sur la station en orbite autour de Solaris et observe le comportement anormal de ses habitants, Snaut et Sartorius. Très vite, et contre toute logique, il constate en effet qu'ils ne sont pas seuls à bord... Surgie de sa mémoire, une femme morte quelques années plus tôt réapparaît en chair et en os dans la station. Serait-ce donc cet Océan indéchiffrable ? Ce dernier tenterait-il de communiquer avec l'équipage en matérialisant ainsi les produits de leur inconscient, leurs fantasmes les plus enfouis ? L'Océan veut-il les punir ? Leur faire plaisir ? Ou rien de tout cela ? La construction de Solaris s'apparente à une démonstration. À travers l'historique de la « solaristique », le narrateur envisage les hypothèses, les réfute, en examine d'autres pour enfin reconnaître son impuissance. À la fois roman psychologique — tout se passe entre les personnages, astronautes et « créations chimériques » de l'Océan — et roman philosophique, il entraîne le lecteur dans un lent processus de réflexion, au cours duquel sont remis en question la place de l'homme dans l'univers et son aptitude (ou non) à comprendre ce qui lui est parfaitement étranger, totalement inhumain. C'est cette approche novatrice de la science-fiction, cette vision adulte, matérialiste et néanmoins transcendantale, qui a propulsé ce roman au rang mérité de mythe et de classique, dont l'influence est encore vive. Car malgré l'obsolescence de certains développements scientifiques — notamment en matière de physique quantique — , Solaris n'a pas pris une ride, porté par une thématique universelle et par un style sans fioritures. On peut simplement regretter dans cette réédition une illustration hideuse et lui préférer le design plus élégant de la précédente édition, dans la défunte collection Présence du Futur, chez Denoël.
Olivier NOËL Première parution : 1/6/2002 dans Galaxies 25 Mise en ligne le : 1/2/2004
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