-Henry ! Un scotch à l'eau de Seltz pour un mourant !, lança Thomas Trumbull, qui venait d'arriver, essoufflé comme à son habitude, au banquet mensuel des Veufs Noirs. Henry, cette perle de serveur, s'empressa de lui tendre un verre :
- Je vous l'avais déjà préparé, monsieur.
Les autres étaient tous arrivés depuis un certain temps déjà, et discutaient entre eux ou avec l'invité; ce mois-ci, c'était Roger Halsted qui était l'hôte, et tout le monde convenait que Roger avait des invités bien moins bizarres que ceux de Mario Gonzalo. L'ambiance était donc très décontractée, voire même assez gaie, Halsted ayant voulu faire goûter à son invité les charmes de ses Limericks.
L'invité de Halsted se nommait Michel Cegnot; Halsted le présenta en ces mots à Trumbull :
- Tom, voici monsieur Cegnot. Monsieur Cegnot est français et est chercheur en mathématiques. Nous nous sommes connus à un congrès de mathématiciens, et il ne manque jamais de venir me voir, lorsqu'il est de passage à New York.
Michel Cegnot devait avoir une trentaine d'années, était plutôt petit; il avait des cheveux bruns très courts et portait une paire de petites lunettes rondes; il s'exprimait d'une voix curieusement aiguë avec un accent prononcé.
Trumbull serra la main du français et grommela :
- Vous êtes entre collègues, si je comprends bien. J'espère que vous n'allez pas parler travail, parce que le mois dernier, Manny avait invité un de ses amis, et ils avaient parlé de leurs déboires face aux éditeurs pendant des heures, et j'avoue qu'être en dehors d'une conversation sans pouvoir rien y comprendre m'exaspère au plus haut point.
- Voyons, Tom, nous nous sommes bien amusés le mois dernier, dit Gonzalo. Surtout quand l'ami de Manny nous a expliqué comment Manny s'était fait mettre à la porte d'une grande maison d'édition après avoir manqué d'étrangler quelqu'un qui n'avait pas apprécié un de ses romans.
Emmanuel Rubin, qui avait entendu la fin de la phrase de Gonzalo, se tourna vers lui avec colère et répondit :
- Il le méritait ! Il voulait tellement modifier le manuscrit que ce n'était même plus la peine que je mette mon nom sur la couverture !
- Ce qui aurait à coup sûr fortement amélioré les ventes, dit calmement Gonzalo en contemplant le fond de son verre.
Halsted coupa, avant que la discussion s'envenime :
- Mais ne vous inquiétez pas, Tom, nous allons vous épargner les discours mathématiques.
- D'autant plus que les mathématiciens ont un langage particulièrement incompréhensible, grommela Trumbull.
- C'est vrai pour de nombreuses professions, dit Jeff Avalon. Il y a une sorte de langage spécialisé dans chaque domaine, que les profanes ne peuvent pas comprendre. Ça fait partie de leur prestige.
- Détrompez-vous ! Le langage des mathématiques utilise beaucoup de mots de la langue courante, dit Cegnot. Les mathématiques sont une discipline à visage humain et il est essentiel de pouvoir être bien compris et de savoir communiquer. Malheureusement il y a beaucoup de grands matheux qui sont trop excentriques et trop plongés dans leurs recherches. J'en connais un qui passe la moitié de son temps à élever des chèvres dans le sud du Massif Central.
- Vous dites qu'il fait des recherches, dit Rubin. Il y a encore des choses à trouver, en mathématiques ?
Avalon le toisa du haut de son mètre quatre-vingt-huit :
- Voyons, Manny, ne dîtes pas de bêtises. Il y a des gens qui cherchent encore des solutions au théorème de Fermat.
L'invité l'interrompit vivement et dit :
- Ah non ! Pas le théorème de Fermat ! Pas comme exemple de chose encore à découvrir. Les profs de Philo devraient revoir leurs cours. Il est presque résolu, le théorème de Fermat !
Devant tant de virulence, Avalon battit prudemment en retraite :
- Excusez-moi. Mais je ne me tiens pas au courant de l'évolution des mathématiques.
L'autre se radoucit :
- Je voulais simplement mettre quelque chose au point. Les mathématiques sont une discipline vivante, mais dont on ne parle pas beaucoup. Ça ne nécessite pas beaucoup de crédits, ni de matériel, en gros une craie et un tableau suffisent, et on n'a pas beaucoup de résultats sensationnels.
- C'est vrai qu'il y a assez peu de résultats susceptibles de frapper le public, dit lentement James Drake, depuis un fauteuil voisin. Même en chimie, nous avons tout de même des résultats matériellement palpables.
- Jim est chimiste, crut bon d'expliquer Halsted.
Le français eut l'air un petit sourire triste et dit :
- La chimie n'a jamais été mon fort.
Drake s'avança un petit peu et demanda :
- Et sur quoi travaillez-vous, monsieur Cegnot ?
- Sur l'algèbre, aussi bien l'algèbre élémentaire que l'algèbre linéaire.
- Ce n'est pas ce que vous enseignez à vos élèves, Roger ? Dit Rubin. Si c'est cela, ça ne doit pas être bien difficile.
- Si, c'est que je suis censé leur enseigner, dit Halsted d'un air désolé. Mais à un niveau bien inférieur. Ce qu'on fait en mathématiques au lycée est rarement très intéressant, ça ne devient vraiment passionnant que quand on commence des études supérieures.
Gonzalo en profita pour dire :
- Je ne voudrais pas passer pour un ignare...
- Et bien c'est raté, souffla Rubin.
- ...Mais qu'est ce que c'est que l'algèbre que vous étudiez ? Je reconnais que je n'étais pas un fervent des cours de mathématique à l'école.
- Surtout si vous passiez votre temps à faire des petits gribouillages dans vos cahiers, continua Rubin, d'une voix persifleuse. Notez que c'est ça qui vous fait vivre, maintenant.
Cegnot écouta cet échange de réparties aimables avec un sourire amusé, puis il se tourna vers Gonzalo et dit :
- Ce que j'étudie... Ce sont les structures des mathématiques, ce qui est à la base de tout, si vous voulez.
- Mais ce qui est à la base, ce n'est pas ce qu'on apprend à l'école primaire ? demanda Gonzalo en fronçant les sourcils. Je veux dire deux plus deux égal quatre et quatre fois huit trente-deux ?
- Non, ça ce ne sont que des applications de principes plus généraux... dit Halsted.
- ...Comme de définir ce que c'est que l'addition, ce que sont les nombres entiers, comment on les introduit, continua le français avec enthousiasme.
Les Veufs Noirs restants, intéressés, s'étaient approchés. Gonzalo demanda, dubitatif :
- Mais vous n'alignez pas d'immenses équations très compliquées rien que pour écrire "égal zéro" au bout ?
- Que Nenni (1) ! dit le français. Ce que je fais est beaucoup plus théorique, et beaucoup plus intéressant.
Gonzalo sourit à Halsted :
- Vous voyez, Roger, votre invité va me réconcilier avec les mathématiques !
- Si en plus, il pouvait le réconcilier avec le bon goût, grommela Trumbull en contemplant la veste jaune canari de Gonzalo, ce serait le summum.
Gonzalo, qui avait pourtant entendu, feignit de l'ignorer et demanda :
- Mais à quoi tout cela sert-il, à part à faire d'amusants casses-têtes intellectuels ?
- Oh, à plein de choses très compliquées. Aussi bizarre que ça puisse paraître, ça sert en physique, pour expliquer certains phénomènes quantiques. Et puis l'algèbre a des nombreuses applications en arithmétique, pour l'étude du théorème de Fermat, par exemple.
- Et à élaborer des systèmes de codage, dit Trumbull.
- Qu'est-ce que vous voulez dire, Tom ?, demanda Gonzalo.
- Je ne suis pas trop au courant de ces histoires, répondit Trumbull. Mais je sais que certaines banques ont élaboré des codes qui nécessitent pour être décodés la connaissance de certains nombres premiers très grands, et qu'ils font appel à des équipes de mathématiciens et à des ordinateurs très puissants pour leur trouver les nombres premiers les plus grands possibles.
- Ça s'éloigne un peu de ce que je fais, dit Cegnot. En fait je me cantonne surtout à la théorie, sans avoir beaucoup étudié les applications pratiques. Moi je me focalise surtout sur ce qu'ont étudié Galois et Emmy Noether : les théories des groupes, des anneaux et des corps.
- Et que sont toutes ces choses aux noms si amusants ? demanda Gonzalo, intrigué.
Ce fut Halsted qui prit la parole :
- Des structures de nombres, en quelques sortes. Un groupe est un ensemble d'éléments munis d'une loi. Par exemple, les entiers relatifs, avec l'addition. C'est un groupe car si vous additionnez deux entiers, vous obtenez un entier, et si vous prenez un entier relatif, son opposé sera un entier relatif. Plus quelques autres petites propriétés. En gros c'est cela... Et les anneaux et les corps sont des structures du même type, mais plus complexes.
- Et vous enseignez tout cela, monsieur Cegnot ?, dit Gonzalo.
- Je l'enseigne, je vois des gens et nous en parlons pour faire se confronter les idées, pour que ça reste une activité vivante... Et je vais à des congrès pour écouter des conférences et pour en faire moi-même. Dans les universités, par exemple. C'est en fait pour cela que je suis venu aux Etats-Unis...
- Des conférences ? J'en ai fait, dans le passé, dit James Drake, depuis le fauteuil voisin où il était assis. J'avais un tel trac que j'égarais systématiquement mes notes avant chaque exposé...
- Ne m'en parlez pas ! dit Cegnot avec véhémence.
C'est ce moment qu'Henry choisit pour dire :
- Le dîner est servi, messieurs.
Ils passèrent à table. A peine furent-ils assis, que Rubin, méfiant, demanda d'un ton soupçonneux à Henry ce qu'il y avait au menu.
- Monsieur Halsted m'avait prévenu que l'invité serait français, dit calmement l'irremplaçable serveur. J'ai prévenu le chef, qui a décidé de faire un plat français, du boeuf bourguignon.
- Et en entrée ? demanda Rubin sans se départir de sa méfiance. Pas des cuisses de grenouille, j'espère.
- Oh non, monsieur. Il a fait des escargots.
Rubin prit un air soulagé, puis il parut se rendre compte de ce qu'Henry venait de dire; il lui jeta un regard outré :
- Ça se mange, ces choses là ?
Halsted eut une expression gourmande :
- Vous verrez, Manny, c'est tout à fait délicieux !
La conversation fut générale pendant le repas, et très animée. Rubin se refusa tout d'abord catégoriquement à manger des escargots, puis, sous la pression conjuguée de Halsted et d'Avalon, il finit par céder et en goûta un. Il en reprit alors, expliquant avec une mauvaise foi terrible que s'il en prenait c'était seulement pour ne pas décevoir le chef et faire honneur à ses efforts.
- Allez, Manny, avouez que vous adorez ça ! Lança Gonzalo, amusé. Mais Rubin se contenta de le foudroyer du regard, et il finit ses escargots.
A la fin du repas, Halsted fit sonner son verre à eau avec sa cuillère, afin d'attirer l'attention des Veufs Noirs. Drake se tourna alors vers Cegnot et lui dit :
- Ah, nous allons enfin pouvoir vous cuisiner !
Le français le regarda de façon comique :
- Qu'est-ce que vous entendez par là ?
- Souvenez-vous, Michel, lui dit calmement Halsted. Je vous ai dit que vous pourriez venir, à condition de répondre à nos questions.
- Mais tout ce qui est dit dans l'enceinte de cette pièce est strictement confidentiel, et vous pouvez compter sur notre totale discrétion, pontifia Avalon. Ce qui inclut bien sûr Henry, notre estimé serveur.
- Soit, allez-y ! dit le français avec un petit rire. De toute façon, je n'ai rien de bien grave à cacher.
- Attendez, coupa Avalon en se tournant vers Halsted, qui va le cuisiner ?
- Mario, répondit Halsted, vous ne voyez pas qu'il en meurt d'envie ?
Gonzalo leva la tête de la caricature de Cegnot qu'il était en train de terminer, et qui allait s'ajouter à la collection de caricatures d'invités qui ornait les murs de la salle.
Donnant son dessin à Henry, il tourna sa chaise vers Cegnot et dit, alors que les autres faisaient silence :
- Monsieur Cegnot, comment justifiez-vous votre existence ?
Le français ne parut pas déconcerté :
- Comment je la justifie ? Par le bonheur ! Dit-il gaiement. Le bonheur qu'elle m'apporte, et celui que je peux apporter aux autres, en leur faisant aimer les mathématiques, par exemple.
- Vous avez même réussi à m'y intéresser, dit Gonzalo, ce qui n'est pas un mince exploit. Mais tout à l'heure, quand Jim parlait de ses exposés, vous avez dit...
- Oui, vous avez dit "Ne m'en parlez pas !" coupa Trumbull. Il vous est arrivé de perdre vos notes dans des circonstances particulières ?
Avalon intervint avec sa voix de baryton :
- Voyons, Tom, c'est Mario qui cuisine notre invité. Laissez-lui ce plaisir !
Gonzalo reprit :
- Oui, comme le disait Tom, vous vous êtes exclamé "ne m'en parlez pas !". Quand avez-vous perdu vos notes ?
Le français sourit :
- Vous savez, ce n'est pas une histoire très intéressante. Et en plus, elle me forcerait à dire du mal de quelqu'un.
- Vous savez, je commence à avoir une sorte d'intuition de ces choses, et je suis sûr que votre histoire nous intéressera, dit Gonzalo avec une expression satisfaite.
- Voyons, Mario, le coupa Avalon d'un air agacé, nous pouvons très bien faire un banquet très agréable sans avoir d'énigme à résoudre.
- Jeff ! Laissez Mario interroger l'invité ! J'aimerais bien entendre cette histoire de notes perdues...
C'était Rubin qui venait de parler; Avalon fut tellement surpris de le voir d'accord avec Gonzalo qu'il se tut, laissant celui-ci demander au français :
- Alors, monsieur Cegnot, dans quelles circonstances avez-vous perdu vos notes ?
- C'était il y a une semaine, dans un hôtel... Mais il vaudrait mieux que je commence par le début. Vous savez que je suis venu aux Etats-Unis pour faire des conférences, et l'une d'elles avait lieu dans une des vos grandes universités du Nord-Est, le nom importe peu. Et l'Université avait logé les congressistes, dont j'étais, dans un hôtel voisin, à dix minutes en voiture. L'hôtel était quasiment vide, je me souviens. Je ne devais faire de conférence que le deuxième jour, dans l'après-midi. Alors j'avais passé la matinée à préparer mon texte et mes notes. J'avais déjeuné à l'hôtel, et, comme il me restait une heure avant que mon taxi ne vienne me chercher, je m'étais installé dans un des salons de l'hôtel, pour peaufiner, si vous voulez... De plus, je ne sais pas si c'était le cas à New York, mais ce jour là, il faisait très chaud, et c'était très agréable que d'être installé à l'ombre dans un salon climatisé.
- C'est vrai, dit Gonzalo. Il faisait tellement chaud que c'en était impossible de travailler.
- Ah, parce que vous travaillez, vous ? siffla Rubin.
- Voyons, Manny... Dit Avalon. Laissez notre invité continuer son récit !
Les yeux de Rubin jetèrent des éclairs de derrière les verres épais de ses lunettes et sa maigre barbiche trembla d'indignation, mais il se tut et laissa le français continuer :
- Voila, donc je travaillais à mes notes dans le salon, quand est arrivé monsieur Donnadieu. Alors il faut que je vous explique qui est ce monsieur. Monsieur Donnadieu était le seul autre congressiste français, et donc nous nous fréquentions d'assez près, pour pouvoir parler la même langue, quoi... Et c'est un grand matheux, très brillant. Un grand monsieur (2). Mais pas un grand homme...
Voyant les regards intrigués des Veufs Noirs, Cegnot expliqua :
- Je veux dire que ce n'est pas une personne que je trouve très agréable. Et il ne m'aime pas tellement non plus. Mais bon, ce jour-là, j'ai fait contre mauvaise fortune bon coeur, et j'ai bavardé avec lui. Il m'a dit qu'il était descendu se chercher à boire, et un peu de compagnie. D'ailleurs, il était à peine arrivé depuis quelques instants, qu'il a commandé à boire à un garçon qui passait. Et puis nous avons bavardé, il m'a dit du mal de certaines personnes que nous allions voir dans la journée, des matheux américains qu'il connaissait. Mais nous n'avons pas discuté longtemps, juste le temps pour lui de boire sa bière et moi mon jus d'orange, et d'échanger quelques banalités sur la chaleur qu'il faisait, et toutes ces choses-là. Et puis il est parti. Je l'ai raccompagné jusqu'à la porte du salon, puis je suis retourné m'asseoir, en manquant de bousculer le serveur qui partait avec les verres vides. Et lorsque j'ai cherché le texte de ma conférence, je ne l'ai plus trouvé ! Vous comprenez, il était posé sur une petite table, en face de mon fauteuil, et là, il n'y était plus. J'ai regardé par terre, en pensant qu'il était tombé, puis j'ai fouillé un peu partout, mais impossible de remettre la main dessus ! Alors j'ai couru derrière chercher le serveur, et je lui ai demandé s'il n'avait pas vu de papier mathématique. Avec un accent terrible, il m'a répondu que non, qu'il n'en avait pas vu. Et en regardant ma montre, je me suis rendu compte que mon taxi devait m'attendre depuis deux minutes, alors je l'ai pris et je suis parti. En fait, la perte n'était pas si grave, parce que je connaissais quasiment tout par coeur, mais ça m'avait agacé prodigieusement. Et puis j'ai réussi à m'en tirer sans mes papiers, mais je ne les ai jamais retrouvés. Vous voyez qu'il n'y a pas de grande histoire.
Il y eut un petit silence, que rompit Trumbull en disant :
- Vous le connaissez bien, ce Donnadieu ?
Le français hésita un peu :
- Nous nous sommes vus souvent, à des congrès de ce genre. Nous appartenons au même monde.
Trumbull continua d'un air inquisiteur :
- Il avait des raisons de vous en vouloir ?
- Je ne sais pas trop. Je vais faire après-demain une conférence en Californie, et on m'a dit qu'il la briguait aussi, et que je la lui avais soufflée. S'il a pris les choses ainsi, il aurait pu m'en vouloir. Et en plus, je vous ai dit que nous ne nous aimons pas beaucoup.
- Donc il aurait eu une bonne raison de voler ces papiers ! dit Gonzalo.
- Quel comportement ignoble !, s'exclama Halsted, indigné.
- Asimov a bien tenté de me piquer le synopsis d'une histoire, un jour qu'il était en manque d'idées, dit alors Rubin. Je ne vois pas pourquoi ça ne pourrait pas se produire dans le milieu des mathématiques...
- C'est vraiment qu'il devait être désespéré, dit alors Gonzalo, avant de demander à Cegnot :
- Vous croyez qu'il aurait pu le faire ?
Le français eut l'air perplexe :
- Peut-être... En tous cas, il savait où étaient mes notes, parce que quand il est entré dans le salon, et qu'il m'a demandé ce que je faisais, je lui ai montré mes papiers en lui répondant : "Vous voyez, je travaille...". Alors il les avait vus, j'en suis sûr. Mais je ne vois pas comment il aurait pu les prendre.
- Comment étiez vous assis, quand vous lui parliez ?, demanda Gonzalo.
Cegnot fit un effort de mémoire :
- Il s'était assis dans le fauteuil en face du mien. Nous étions chacun d'un côté de la petite table, une table basse sur laquelle j'avais posé mes notes.
- Et en quoi consistaient-elles ? Continua Gonzalo.
- Cela faisait une dizaine de feuilles, peut être quinze. Une petite liasse, quoi.
- Il aurait peut-être pu les glisser rapidement dans sa serviette, dit Halsted. Pendant que vous ne faisiez pas attention, juste avant de partir !
- Ce n'est pas possible, répondit Cegnot. J'y ai réfléchi à posteriori, mais il n'aurait pas pu : il n'avait pas de serviette !
- Et est-ce qu'il aurait pu les glisser sous son pardessus ? Continua Halsted, s'accrochant à son idée. Quinze feuilles, ça ne fait pas très épais !
- Non plus, dit le français, je vous rappelle qu'il faisait très chaud, ce jour-là. Il ne portait pas de pardessus, ni de veste. Juste une chemise, et à manches courtes, je crois.
- Ce n'est donc pas possible qu'il ait fait sortir les papiers sur lui, grommela Trumbull. A moins que... Avait-il d'autres papiers, lui même ? Pour préparer sa propre conférence. Parce que dans ce cas, il aurait suffi qu'il les pose sur les vôtres, monsieur Cegnot, et qu'il emporte vos papiers avec les siens !
- Mais il n'avait pas de papiers avec lui, dit le français d'un air désolé.
- Et il n'aurait pas pu les cacher, je ne sais pas, moi, entre les coussins du fauteuil, derrière un radiateur, pour venir les chercher plus tard ? dit Trumbull, contrarié. Un endroit auquel vous n'auriez pas pensé quand vous avez fouillé ?
- Peut être, répondit Cegnot. Je ne peux pas dire que j'ai tout fouillé avec la plus grande minutie. En fait, j'ai même été plutôt rapide, et je n'ai regardé qu'aux endroits tout à fait triviaux, comme sous la table et sous le fauteuil. Sur le coup, je n'ai pas pensé que quelqu'un aurait pu cacher ces fichues notes.
- Ça ne tient pas debout, dit Rubin. Vous croyez qu'en parlant avec vous, en discutant, il aurait pu prendre vos notes sur la table, se pencher et discrètement les cacher sous le fauteuil, tout ça sans que vous le remarquiez ? C'est tout à fait irréaliste. Il ne pouvait pas cacher les notes dans un endroit sûr sans être vu.
- A moins qu'il se soit levé pendant que vous parliez, intervint Gonzalo.
- Non, dit Cegnot. Il est resté assis tout le temps pendant que je lui parlais.
- Et est-ce qu'il n'a rien fait pour capter votre attention ?, demanda Trumbull. Renverser son verre, par exemple...
- Non, je ne souviens de rien de tel. Je vous dis, il est resté assis tout le temps, à dire du mal de monsieur Johnson, un de nos collègues de chez vous, et qui n'avait pas apprécié sa prestation de la veille. Monsieur Donnadieu ne sait pas bien communiquer, je trouve.
- Je crois que j'ai trouvé, dit Rubin après un silence. C'en est tellement simple que ça en crève les yeux !
Savourant un instant l'étonnement des autres, il continua :
- Et bien il a payé le serveur pour que celui-ci s'empare de vos papiers dès que vous avez eu le dos tourné ! C'est évident !
Il regarda l'assemblée avec une évidente satisfaction, mais Cegnot ne paraissait pas convaincu. Halsted murmura :
- Ça tient debout. Faites attention, Henry, Manny va bientôt vous battre !
- Je ne prétends nullement être plus habile que vous autres, monsieur Halsted, répondit Henry qui servait le brandy.
- Moi je ne pense pas qu'il aurait fait cela, dit alors le français. C'est vrai que monsieur Donnadieu n'est pas un homme très agréable, et qu'il aurait peut être pu subtiliser les notes, s'il en avait eu l'occasion, mais de là à préméditer le vol, je crois qu'il y a un pas.
- Et il aurait fallu qu'il sache que vous étiez en train de préparer votre conférence dans le salon, ce qui n'était pas évident, dit Avalon. Non, Manny, je suis désolé, mais je crois que votre hypothèse ne marche pas. Ça se rapproche trop d'un roman policier.
- Manny a l'habitude, dit philosophiquement Gonzalo. Mais supposons que ce ne soit pas Donnadieu qui ait pris les papiers, et supposons qu'ils ne soient pas restés cachés dans la pièce. Le serveur peut les avoir pris, mais il a affirmé le contraire à monsieur Cegnot. Alors là vraiment, je ne vois pas. Même si je vais vous étonner, je vais vous dire que l'hypothèse de Manny, pour aussi invraisemblable qu'elle semble, me paraît être la seule qui soit plausible.
- Puis-je me permettre d'intervenir, monsieur ?, dit doucement Henry.
- Oui, c'est vrai, nous n'avons pas encore demandé son avis à Henry, dit Avalon. Avez-vous trouvé comment les notes de monsieur Cegnot ont disparu, Henry ?
- Je crois que j'ai une petite idée sur le sujet, répondit l'inestimable serveur. Mais je dois demander quelques petits détails à monsieur Cegnot.
- Allez-y, dit le français, intrigué.
- Je voudrais savoir comment s'appelait votre conférence, monsieur. Avait-elle un titre ?
- Oui, elle s'appelait "Au sujet des groupes". J'aime bien faire des titres à la manière latine, comme le "De Res Publica" de Platon.
- Et sur quel papier l'aviez-vous écrite ?
Le français réfléchit quelques instants :
- Du papier qu'on m'avait donné à l'hôtel. Je n'avais plus de papier avec moi, et j'avais demandé aux gens de l'hôtel s'ils ne pouvaient pas me donner quelques feuilles. Ils m'ont gentiment offert un bloc complet, avec le nom de l'hôtel en en-tête.
- Alors je crois que c'est effectivement le serveur, comme le disait monsieur Rubin, qui a pris vos notes, monsieur Cegnot. Lorsque au début du repas, vous avez parlé de l'algèbre, à laquelle, je dois l'avouer, je ne connais rien, j'ai toutefois remarqué que de nombreux mots que vous employez pouvaient avoir un double sens, comme les anneaux et les corps, par exemple. Et je me suis demandé si le serveur ne pouvait pas avoir pris vos papiers, en les prenant pour autre chose. Si vous dîtes que votre conférence s'intitulait "Au sujet des groupes", et que vous aviez écrit cela sur du papier de l'hôtel, il a parfaitement pu s'imaginer qu'il s'agissait de papiers appartenant à l'hôtel, au sujet de groupes de clients qui devaient arriver. Vous avez même précisé que l'hôtel était quasiment vide, lorsque vous y avez logé.
- Mais, coupa Rubin, le serveur avait prétendu ne pas avoir vu de papiers parlant de mathématiques. Il aurait dû voir que les papiers qu'il prenait traitaient de mathématiques, rien qu'en voyant les chiffres et les équations !
- Monsieur Cegnot a dit qu'il faisait des mathématiques très théoriques, où il employait très peu de signes mathématiques, et je suppose que ça devait être le cas de cette conférence, qui devait être, si je ne me trompe, rédigée en anglais.
- Vous ne vous trompez pas, répondit Cegnot. J'avais même rédigé intégralement le début. Il n'a donc pas pu reconnaître qu'il s'agissait de notes traitant de maths.
- Le serveur aurait donc pris les papiers par erreur, dit Gonzalo, admiratif. Moi qui persistais à penser que Donnadieu les avait volés. Comment avez-vous trouvé cela, Henry ?
- Peut être en ayant confiance en l'honnêteté des hommes, monsieur.
(1) (2) : En français dans le texte.
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