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Vous partez ? Vous n'avez pas écouté mon histoire ? Vous
avez eu tort. C'est quelque chose qui pourrait vous arriver. Oui, à vous ! Ca ne vous intéresse décidément pas. Bon. Alors, bonsoir.
Tiens, un nouveau compagnon. Que me dîtes-vous ? Vous avez
écouté, mais pas tout entendu ? Je veux bien recommencer, mais il me faut du carburant. Offrez-moi donc un alcool, celui que votre bourse vous permettra, je ne suis pas regardant. Oh, une vodka ?! C'est cher, ça fait bien des années que je n'en ai pas bu. Merci.
Ecoutez...
Vous connaissez bien sûr cette maladie qui se répand parmi
la population, et qu'un poète ivre - d'ailleurs il n'existe pas de poète à jeun de nos jours - a baptisé "Syndrome de l'Oiseau Englué". Je ne vois pas où il est allé pécher cela, mais c'était un poète ivre, et je trouve pour moi que le terme est bien choisi, joli en tout cas.
Le Syndrome de l'Oiseau Englué c'est donc - je vous le
rappelle quand même, pour mieux situer l'atmosphère, éclaircir les brumes de fumée et d'alcool qui flottent dans ce bar et dans votre cerveau - une affection bien curieuse. Bien que les gouvernements du monde entier appointent à prix d'or des chercheurs, aucune solution, aucun remède n'est en vue. Il s'agit d'une maladie qui frappe soudainement. Le sujet atteint, dans un premier temps, est saisi d'une espèce de crise d'épilepsie, peu violente, durant laquelle, invariablement, il se dépouille de tous ses vêtements. Puis il se tient debout, rigoureusement immobile. Il est au garde-à-vous. D'ailleurs, ironie du mal, c'est l'Armée qui est le corps le plus touché et donc le plus désorganisé. Il y aurait peut-être là d'intéressantes recherches à faire... Mais je m'égare. A propos, cette vodka est excellente. Votre whisky aussi ? Bien. Dommage qu'il fasse si chaud. Retrouvons donc notre sujet debout, nu, au garde-à-vous. En quelques minutes ses muscles sont raides et durs comme du bois sec. Ses fonctions vitales se ralentissent. Et, miracle, ses doigts, des mains comme des pieds, se soudent, ses jambes accolées ne s'ouvriront plus, ses bras se fondent dans son thorax et ses mains-moignons dans ses hanches. Jusqu'à ses lèvres et ses paupières qui se soudent aussi et, si c'est un homme, son pénis qui s'érige tandis que ses testicules se rétractent... Un électro-encéphalogramme révélera une activité intense et continue, qui relève de l'onirisme. Le Syndrome de l'Oiseau Englué ne va pas plus loin. Des gens qui se transforment en statues de chair.
Savez-vous que dans certains pays on a trouvé une utilisation rationnelle à ces malheureux ? Enfin, je dis malheureux, mais qui connaît leurs rêves ? Souvent leur visage se fige dans une expression d'extase assez enviable... Dans ces pays, donc, on s'en sert pour la construction : ils sont intégré aux murs, économisant ainsi des briques, ils servent de linteaux. On a même bâti des temples à colonnades avec ! Ailleurs, ils sont des lampadaires, des hommes-sandwichs...
Evidemment, tout n'est pas positif. Je parle d'économie !
Si ces gens ne consomment plus rien - ils ne paraissent d'ailleurs pas s'en porter plus mal - ils ne produisent rien.
Et comme le Syndrome touche principalement des hommes et des femmes dans la force de l'âge, parfois des adolescents, épargnant ainsi les parasites sociaux que sont las enfants et les vieillards - je ne veux pas vous choquer, je me contente d'énoncer un fait avéré -, la perte de production est énorme !
Nous courons à la ruine par manque de main d'oeuvre. Aujourd'hui, nous subsistons en remplaçant les manquants par des machines, mais il commence à y avoir des problèmes pour la conception et la fabrication de ces machines, justement !
Mais laissons là les généralités. Mon intérêt en ces gens
(peut-on encore les désigner ainsi ?) est tout autre.
Observez-moi. Je ne suis pas bien beau, n'est-ce pas ? Ne
vous récriez pas ! Je sais ce qu'est un miroir, je le sais trop bien... Je ne trouve pas de partenaires sexuels - ne parlons pas d'amitié ou d'amour. Même les pervers ne veulent pas de moi : je ne suis pas encore assez laid pour leur goût ! Vous devinez que si je ne peux pas me payer une boisson, je n'ai
pas accès aux services monnayables des prostituées. Il me reste les Englués.
Je vois que je vous dégoûte. Mais je vous intéresse aussi,
puisque vous ne partez pas. La nuit, je me promène. Et si je tombe sur un Englué en formation, je l'emmène chez moi. Quand il est à point - je vous en prie, ne faites pas semblant d'être choqué ! - je me sers de ses attributs, qu'il soit homme ou femme, de la façon que vous imaginez. Le public sait peu, car il n'a pas essayé, qu'un vagin d'Englué se lubrifie, qu'un pénis éjacule. Ce sont des jouissances lentes, difficiles, mais quelle joie d'arriver à ses fins ! Oubliés les rituels, si encombrants ! Il faut connaître cette expérience. C'est ce que je m'attache à faire depuis trois ans. Et ce n'est pas du tout frustrant, non. Il faudrait que vous voyez la
collection que je me suis constituée : je ne garde que mes plus belles pièces, par manque de place, et comme j'aime les changements, elle se renouvelle rapidement. Je crois que l'on peut m'envier. D'ailleurs je voudrais bien vous…
Il fait chaud, ici. Très chaud. Il faut… il faut que j'enlève mes vêtements. Chaud ! J'enlève mes… ah ! c'est mieux. C'est drôle… Je me sens lourd. Raide. Pourquoi tout le monde me regarde-t-il ? Ils n'ont jamais vu d'homme à poil ? Je crois que je ferais mieux de rester debout. Je… Mon Dieu ! Je ne peux plus parler… je n'y vois plus rien !
Je ne peux plus bouger ! Je… je m'englue ! Non ! Pas moi ! Laissez-moi ! Où m'emmenez-vous ? Qui êtes-vous ? Est-ce vous ? Vous qui m'écoutiez ? Laissez-moi ! Au secours ! Je ne veux pas ! Je ne veux pas être votre poupée gonflable !…
(…)
Je ne suis pas devenu un de ces jouets sexuels dont
j'ai tant profité. Ce n'est pas un obsédé sexuel qui m'a emporté lorsque je me suis englué. C'est un agent municipal.
J'ai senti, loin, très loin, la douce morsure des bistouris
dans ma chair dure. Ils m'ont un peu modifié pour ce qu'ils voulaient faire de moi.
Depuis hier matin, je suis au carrefour de deux grand boulevards. Car j'entends une faible rumeur de la circulation effrénée autour de moi. Bouffées de klaxons et de gaz d'échappement.
L'eau circule, pénètre par un gros tuyau fiché dans mon anus
- oh, jouissance métallique ! -, et ressort par mon sexe érigé, par mon nez, ma bouche et mes oreilles.
Je me demande s'ils ont trouvé ma collection. S'ils l'ont
ouverte au public. S'ils gagnent de l'argent avec…
L'eau circule. C'est froid. Mais je voudrais surtout que
ça s'arrête un peu, rien qu'un peu, de me démanger…
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