Interview / Le Cinquième élément
par Frédéric Vidal

(article paru dans Bo Doï, )

  

Jean-Claude Mezières était sérieux quand il avait dix-sept ans Avec son petit camarade Christin, il réalisait alors La vie d'un rêve, un court métrage en 8 mm « pas plus mauvais que les premiers Truffaut ». Forfanterie mise à part, la pelloche et lui, c'est pas du cinéma.

          A Noël 1991, Luc Besson vous propose de collaborer à Zaltman Bléros.
          Je n'en étais pas mon premier contact avec le cinéma mais c'est toujours une grande baffe. J'avais notamment travaillé sur La nuit des temps d'après un roman de Barjavel ; un projet qui n'a jamais abouti. Besson, c'est un grand conteur d'histoires mais aussi un oeil d'expert derrière la caméra. Je ne suis pas de la génération Grand Bleu et ça ne m'a pas excité autant que les gamins. Mais j'avais été très impressionné par Nikita. Donc on s'est rencontrés. Il m'a dit que le cinéma américain m'avait assez pillé comme ça et que lui voulait m'engager.
 
          Vous avez l'impression d'avoir été pillé ?
          Ce n'est pas une impression. Valérian a beaucoup servi, il y aurait de quoi faire un dossier complet. En général, les « prélèvements » sont purement graphiques. Par exemple, dans Conan le Barbare (1981), il y a un décor qui rappelle furieusement les Oiseaux du maître (1974). En feuilletant un bouquin sur Independance Day, je tombe sur des croquis de recherches sur le vaisseau spatial. Bon sang mais c'est bien sûr ! L'Empire des mille planètes, page 4. Voyez Le retour du Jedi, quand Vador retire son casque, il suffit de se reporter à... L'Empire des mille planètes ! A cette époque, Lucas était encore jeune, il lisait beaucoup de BD. Comme je connais bien les Etats-Unis, je parle très bien anglais, qu'ils ne se gênent pas pour m'appeler : j'arrive ! Et qu'ils me fassent un bon chèque.
 
          Donc, pour Le Cinquième élément, vous avez transposé du Valérian ?
          Non, je suis entré avec un œil complètement neuf dans une histoire qui existait déjà. Luc tenait son scénario très secret mais il me l'a fait lire. Je n'ai trouvé aucune incompatibilité entre son New York du XXIIIe siècle et mes propres cités. J'ai discuté avec Dan Weil, le chef décorateur, pour savoir quelle serait la civilisation à décrire, puis j'ai commencé à développer mes dessins. Je cherchais à bâtir quelque chose au-delà de l'histoire. C'était une ambiance d'énorme mégalopole pleine de merdier, avec des civilisations superposées. Ça me convenait parfaitement : c'était du Valérian, mais sans la fantaisie.
 
          Et vous voilà parti pour un contrat de 100 jours.
          Cent jours échelonnés, il n'y avait pas le feu ! Les « petits jeunes » étaient employés à l'année. Moebius et moi, les « superstars », on venait quand on voulait. Jean (Moebius, ndlr) n'a pas fait grand-chose. Il a toujours vingt-cinq casseroles sur le feu. Mais son influence sur le film a été énorme. Les quatre éléments, la lumière, c'est vraiment du Moebius, même si Luc l'a repris des albums de l'Incal. En fait, Luc ne savait pas ce qu'il voulait. C'était : allez-y les mecs, montrez-moi ce que vous savez faire ! Ensuite il faisait son marché. Le film a bien bénéficié de cette énorme production de dessins. Deux ou trois mille, c'est faramineux. On était quand même dix dessinateurs,... même si certains n'en ont fait que deux ou trois !
 
          En 1993, le projet est suspendu.
          C'est au moment où Luc a réalisé Léon. Pour nous ça a été le trou noir, nous avons pensé que le film ne verrait jamais le jour. Mais le succès de Léon a relancé le projet. Dan Weil m'a fait signe. Zaltman Bléros est devenu Le Cinquième élément. Dan et Luc ont repris tous les dessins. Finalement, pour le film, cette année de préparation fut un luxe qui a permis aux dessinateurs de fournir des idées ou des variations sur le thème du scénario. Ça a permis à Luc de bâtir son univers visuel. Les arcanes du scénario avaient beaucoup évolué, mais la base était restée la même. C'est à ce moment qu'il s'est accaparé les dessins en fonction de leur potentiel. Ce qui, en l'occurrence, est normal.
 
          Comment cela s'est il traduit ?
          Le taxi en est le meilleur exemple. Le sujet de mon illustration, c'était le métro, mais dans le décor, j'avais ajouté un taxi volant. Luc a trouvé marrante la petite voiture. Trois mois plus tard, il me demandait de dessiner un autre taxi puis une voiture de police. Trois ans après, on a vu ce que ça donnait dans le film. Bien sûr, Luc avait lu Les Cercles du Pouvoir, que j'avais repris entre-temps. Il avait donc vu cette voiture de police qui entre dans le métro, mais ce serait ridicule de dire qu'il nous a volés. Quand j'ai dessiné ce Valérian. j'ai moi-même réutilisé les recherches que j'avais faites pour Besson. Et puis les mégapoles, ce n'est ni Besson ni moi qui les avons inventées. Pas plus que Christin d'ailleurs.
 
          Vous vous êtes déclaré émerveillé par le résultat...
          Tous les dessinateurs sont des cinéastes refoulés, du moins au niveau « rêve d'images ». Il y a une telle perfection dans l'image cinématographique ! Mais quand on emploie le talent de trente personnes à l'édification de décors de cinq mètres de haut, il y a de quoi faire rêver un dessinateur, toujours tout seul devant sa planche. Je ne suis pas Schuiten, je laisse tomber les arrière-plans et tout un tas de choses. Il y dans le cinéma une splendeur de l'image achevée.
 
          La BD reste donc un genre mineur ?
          Non. la force du dessin est de laisser au lecteur son propre imaginaire. La BD raconte sa petite musique, le lecteur plaque ses propres émotions sur les images et rêve entre les cases. Il se raconte l'histoire. A ce niveau là, si l'on parvient à crédibiliser son histoire, c'est bien plus riche. La grande force de la BD c'est que les sens ne sont pas passifs. Elle développe un vrai langage qui tient au trait, notre seule arme. Par contre, dans le cinéma, il y a le côté magicien. J'ai toujours aimé ça. Je pensais me consacrer au cinéma avant que le succès de Valérian ne me tombe dessus !
 
          Des regrets ?
          Non, mais si j'avais été Américain, le passage aurait été plus facilement ; le cinéma français de l'époque, celui de la Nouvelle Vague, ne s'y prêtait pas vraiment. Je n'avais pas envie de raconter une histoire d'amour dans une chambre de bonne du quartier Latin ! J'ai été parachuté dans la BD sans plan de carrière. Il se trouve que j'ai été publié, c'est tout. Le premier dessinateur à être passé derrière la caméra, à ma connaissance, c'est Lecomte. mais c'était déjà la génération des années 70. De plus il faisait de la BD par substitution. Son seul but réel était de faire du cinéma. Il y a aussi Lauzier, qui n'est pas graphiste, ses BD étant des dialogues mis en images. Parmi les Américains, il y a bien Tim Burton, mais je n'ai encore rien vu qui lui soit personnel. Pour moi c'est un excellent recycleur. Maintenant je me suis bien frotté à ce qu'est un film de SF. et je me dis qu'il faut avoir la santé ! Je crains d'être aujourd'hui un peu vieux pour ce genre d'expé­rience.
 
          Valérian et Laureline ne seront jamais mis en scène par Mézières ?
          Le futur est plein de surprises ! Valérian a encore un très bel avenir. J'ai plein de trucs sur le feu, notamment des films d'animation, ainsi qu'un projet de jeu vidéo.
 
          Qui pourrait jouer Laureline et Valérian à l'écran ? ?
          Je crois qu'il faudrait des inconnus, mais pour incarner Laureline, Pierre Christin ne jure que par Julia Roberts !

 

 

 


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