Un univers puisé dans la BD européenne
Mézières, le père de Valérian, parle de son travail avec Luc Besson

Propos recueilli par P. Br.

(article paru dans Libération, mercredi 14 mai 1997)

Jean-Claude Mézières, dessinateur de la série des Valérian, est l'un des deux auteurs français de bande dessinée, avec Moebius, engagés par Luc Besson pour travailler au Cinquième Elément. Il raconte sa contribution au film et explique qu'il s'agit, pour lui, d'un film directement inspiré de la BD européenne.

 
          — Comment êtes-vous entré dans le projet de Luc Besson ?
          Cela s'est passé aux alentours de Noël 1991, j'ai reçu un coup de téléphone de Luc Besson me demandant un rendez-vous. A l'époque, je dessinais les Cercles du pouvoir. Luc Besson m'a dit qu'il avait baigné dans les Valérian depuis l'âge de 5-6 ans, et il a ajouté que le cinéma américain avait tellement pillé la bande dessinée française et européenne qu'il était temps de rectifier les choses, en nous engageant.
 
          — Et vous, connaissiez-vous ses films ?
          Je connaissais surtout le Dernier Combat. Au moment de sa sortie, je me souviens que nous nous étions passé le mot, avec Bilal, Christin ou Moebius, en se disant que c'était un film qu'il fallait aller voir.
 
          — Vous vous êtes mis au travail tout de suite ?
          J'ai été engagé pour fournir cent jours de travail, pendant l'année 1992. Nous étions plusieurs dessinateurs, avec le chef décorateur Dan Weil. A l'époque, le synopsis faisait 400 pages, avec beaucoup d'arborescences, Besson se demandait même s'il n'y avait pas en fait deux histoires. Beaucoup de choses ont changé ensuite. Au début, c'était une production française, c'est d'ailleurs Gaumont qui nous a engagés. Puis Besson a compris qu'il ne pourrait pas financer le film sans les Américains, et ce n'est que quand il a rencontré le succès avec Léon qu'il a convaincu Hollywood que le pari était tenable. Et début 1995, le film est reparti.
 
          — Quel a été votre apport personnel dans ce film ?
          Plutôt les grandes ambiances. J'ai brossé le fond, si vous voulez. Je pense que j'ai amené cette ambiance de grand gouffre qu'est New York. Dans Les Cercles du pouvoir que je dessinais à l'époque, j'avais imaginé un conducteur de taxis volant (dans le projet initial, le héros devait travailler dans une usine de fusées). Il descendait du métro, et j'avais dessiné, plutôt pour m'amuser, des petits taxis volants derrière lui. Besson m'a dit : je veux que tu m'en fasses d'autres. Trois ans plus tard, j'ai découvert que Korben Dallas était devenu... chauffeur de taxi volant.
 
          — Et l'apport de Moebius ?
          Beaucoup dans les grands aéronefs, au début. Et la fin du film, très inspirée de L'Incal.
 
          — Trois ans plus tard, vous avez reconnu votre travail ?
          Tout à fait. J'en ai été d'autant plus frappé que j'avais fait des croquis, des choses très jetées. Mais les gens qui ont réalisé les effets spéciaux, à Digital Demain, sont res­tés très fidèles aux dessins originaux, dans les maquettes, les décors bâtis. Le décor de Flushton Paradise, c'était vraiment mon projet.
 
          — Pour vous, c'est un film américain ?
          Non, pour moi, le film est tiré directement de la bande dessinée européenne. Luc Besson a toujours été très clair là-dessus, c'est son inspiration principale.

 

 

 


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