La Cité des eaux mouvantes,
par Jean-Pierre Andrevon

(Chronique parue dans Fiction n°204, décembre 1970)

          La science-fiction, au sens (à peu près fixé) que l'on donne à ce terme, fait assez rarement irruption dans le domaine de la bande dessinée. Flash Gordon, par exemple, ou Brick Bradford, font naturellement partie du royaume enchanté et flou de la « science-fantasy »... Les productions Losfeld, de Barbarella à Xiris, peuvent y être rattachées, pour peu que l'on rajoute un adjectif propre à signaler leurs constantes érotiques. Quant aux « super-héros » américains (que les éditions Lug, de Lyon, nous présentent mensuellement avec Strange et Marvel), il reste à leur trouver une dénomination générique.
 
          Pour trouver, en France tout au moins, de la science-fiction, et de la « vraie », dans la bande dessinée, il nous reste trois sources principales. L'une est tarie depuis longtemps, je veux parler de Guerre à la Terre, de Liquois, jadis publiée par Coq Hardi, mais jamais éditée en volume. L'autre semble en perte de vitesse, c'est la série des Pionniers de l'espérance, de Poïvet, dont il existe deux épisodes reliés : Vers l'Ourang mystérieux, introuvable aujourd'hui, et qui remonte à la fin des années 40, et Le jardin fantastique, plus récent, mais d'une qualité médiocre. Signalons que les aventures des Pionniers survivent encore, mais de façon intermittente, dans l'hebdomadaire Pif. La troisième est rarissime, mais peut encore nous donner des surprises, et est alimentée par Edgar P. Jacob, qui envoie parfois ses héros Blake et Mortimer dans les contrées de la SF. Je n'insisterai pas, car tout amateur possède ces deux magnifiques albums que sont Le piège diabolique et L'énigme de l'Atlantide.
 
          Dans ce quasi-désert, une oasis semble aujourd'hui émerger : je veux parler des éditions Dargaud (Pilote) qui, au milieu d'un foisonnement d'albums dont les Astérix et les Lucky Luke sont les pièces lourdes viennent coup sur coup de nous donner deux récits dessinés appartenant sans contestation possible à la science-fiction stricto sensu. Je passerai rapidement sur Opération chevalier noir (texte de Vernes, dessins de Vance), qui n'est qu'un agréable récit de suspense où interviennent peuplade sous-terrestre et timides opérations spatiales, pour insister sur la parution récente de La cité des eaux mouvantes, une aventure de Valérian, agent spatio-temporel, due à Linus (Christin) pour le texte et à Mézières pour le dessin.
 
          Les aventures de Valérian sont déjà bien connues des lecteurs de Pilote, mais c'est la première fois qu'elles ont l'honneur d'une publication en volume sous couverture cartonnée. Valérian opère dans un décor tout à fait andersonien : il appartient à la « patrouille spatio-temporelle », dont le but est de surveiller le passé et de redresser ses distorsions possibles. La société de « Galaxity », dont il est originaire, et qui se situe à 4 000 ans dans le futur, n'a jamais été précisée, mais c'est de peu d'importance puisque c'est de l'espace et du temps qu'il s'agit...
 
          Dans La cité des eaux mouvantes, l'agent temporel et sa complice habituelle, Laureline, sont envoyés en 1986 (zone en principe interdite) sur une Terre entièrement submergée par les eaux, par suite d'un cataclysme nucléaire ; ils doivent y rejoindre et capturer un savant fou, Xombul, qui s'est évadé de son époque pour tenter de prendre le pouvoir sur un monde désorganisé. Ce postulat de départ permet de suivre une intrigue et de dresser quelques moments-clés qui donnent au récit une ossature des plus satisfaisantes : car, quoiqu'on puisse croire, le scénario compte beaucoup dans la réussite ou l'échec d'une bande dessinée ; et l'histoire imaginée par Linus (Christin) est en ceci efficace qu'elle ne se moule sur une situation archétypale que pour s'en évader grâce à de multiples trouvailles qui permettent, soit de faire avancer le récit à coups de suspense, soit de lui trouver une matérialisation graphique astucieuse.
 
          Car pour en venir au graphisme, ce qui doit naturellement nous intéresser au premier chef, même si l'entreprise est difficile de parler de ce qui doit être vu, Mézières semble dès maintenant mériter une place de choix dans le panthéon restreint des dessinateurs de SF, à cause de la poésie particulière qu'il parvient à donner à des scènes banales, à cause du don qu'il a d'imprégner de bizarre un décor qui ne pourrait être que plat. S'il faut chercher des références, c'est naturellement à Forest qu'on pensera en Planche 1, cases 1 à 4 premier, à cause du dynamisme du dessin, à cause de la technique de la plume, hachures vigoureuses allant du plus fort au plus fin pour créer un relief en mouvement... L'inspiration générale du livre est elle-même « forestienne », je n'en donnerai pour preuve que la première scène de l'ouvrage, qui commence à la première image par un plan général de Valérian et Laureline jouant aux échecs électroniques dans un décor champêtre, où glougloute une source parmi les fougères épanouies. Un appel les convoque au quartier général, et on voit alors l'île de verdure en entier qui s'envole, celle-ci n'étant qu'une oasis artificielle supportée par un vaisseau plat qui n'a à survoler qu'une plaine géométrique.
 
          Tout le début du livre, qui se passe dans New York englouti (la « cité des eaux mouvantes » du titre), est également admirabPlanche 5, cases 1 et 2le, particulièrement les pages 6 à 9, qui nous révèlent les buildings géants flottant dans une eau saumâtre qui atteint le cinquième étage, tandis que grimpent sur les façades le lierre et les fougères et que passent entre les rues noyées des cormorans et des flamants roses. La couleur, particulièrement bien utilisée, est aussi pour quelque chose dans cette réussite, Mézières utilisant planche par planche des unités tonales à la fois réalistes et poétiques : des bruns touchés de vert pour le New York englouti, des bleus violacés percés de lumières jaunes ou rouges pour la nuit, des terres de Sienne pour les déserts de la fin...
 
          Tout n'est certes pas parfait dans cet ouvrage : on peut reprocher au dessinateur de trop caricaturer ses personnages (particulièrement les beatniks et autres hippies hantant le désert mouillé des villes naufragées), on peut souligner que le scénariste a manqué de tonus dans la deuxième partie de l'album, où les batailles contre les robots et les poursuites dans le désert n'ont pas la force d'impact de la découverte du monde englouti.
 
          Il n'en reste pas moins que voilà une bande qui fera moins parler d'elle que d'autres, plus tapageuses et au succès plus éphémère, mais que chaque amateur de ces disciplines complémentaires que sont la science-fiction et la bande dessinée se devra d'acquérir.

 

 

 


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