L'Empire des mille planètes,
par Jean-Pierre Andrevon

(Chronique parue dans Fiction n°216, décembre 1971)

(critique parue dans Fiction n°204, décembre 1970)

          L'empire des mille planètes offre naturellement beaucoup moins de prises à l'analyse 1. L'ouvrage de Jean-Claude Mézières et de Pierre Christin fait partie de tout un courant de la SF, le space opera, que nos grands maîtres américains ont hissé (et continuent de hisser) vers des sommets vertigineux. Disons tout de suite que, placé dans ce contexte, L'empire des mille planètes n'est absolument pas indigne de beaucoup de grandes oeuvres de la SF écrite, étant entendu que, par la dimension de l'album,. et pour autant qu'on puisse tenter une comparaison, il s'apparente plutôt à une longue nouvelle qu'à un roman.
          Valérian, agent spatio-temporel de l'Empire Terrien du XXIVe siècle, naquit dans Pilote en novembre 1967, à l'occasion d'une courte aventure moyenâgeuse intitulée Valérian contre les mauvais rêves. A cette époque, les créateurs voulaient « que Valérian soit un héros bête et pas sympathique, et nous avions décidé de lui faire la tête de quelqu'un que nous trouvions bête et pas sympathique, à savoir celle d'un chanteur que nous ne nommerons pas... En réalité, depuis, la tête a beaucoup souffert... » 2.
          Mais on sait bien que les aventures destinées a priori à un public d'adolescents ne souffrent pas la présence d'un anti-héros et, dès l'épisode suivant, La cité des eaux mouvantes (repris récemment en album et critiqué ici même dans notre numéro de décembre 1970), Valérian adoptait l'apparence frondeuse d'une sorte de Lucky Luke de l'espace et du temps, un cow-boy spatio-temporel pas du tout solitaire, puisqu'accompagné de Laureline, belle et fine rouquine au sourire malicieux, que ses créateurs voulaient abandonner au Moyen-Age mais qu'ils récupérèrent in extremis sous l'impulsion des lecteurs et de Goscinny (cf. interview citée).
          L'empire des mille planètes, où nous retrouvons les deux sympathiques agents de Galaxity, parut originellement dans Pilote entre octobre 1969 et mars 1970 ; nous le retrouvons aujourd'hui sous une très belle couverture (celle de La cité des eaux mouvantes était le point faible de l'album) aux tonalités orangées, qui rend bien compte du climat de l'histoire : un palais majestueux, une foule abhumaine inquiétante, Valérian et Laureline enfin, vêtus avec recherche et clinquant. Ce climat, tout autant qu'au space opera, renvoie aussi à l'heroic fantasy ; Mézières lui-même déclare (dans Schtroumpf, toujours) que ses admirations littéraires vont à N. Ch. Henneberg et à Philip José Farmer ; et on retrouve bien dans ses planches les foules grouillantes et barbares et les masses labyrinthiques des palais monstrueux qui font partie de l'univers de ces deux auteurs — et de bien d'autres, naturellement.
          L'histoire — très linéaire, mais plus subtile qu'il n'y paraît — peut se résumer brièvement. Valérian et sa compagne sont envoyés sur Syrthe, planète-capitale d'un empire de mille planètes, qui vit clos sur lui-même car il ne connaît pas le secret de la propulsion interstellaire. Les deux Terriens découvrent vite que la vraie puissance est aux mains des Connaisseurs, créatures au visage recouvert d'un masque de métal qui, sous le couvert de religion, accaparent à leur seul profit toute la science de l'Empire, lequel retombe peu à peu dans la barbarie. D'abord prisonniers des Connaisseurs qui manifestent une haine farouche pour la Terre, Valérian et Laureline sont délivrés par la guilde des marchands, qui leur offre le commandement de leur dernière flotte, pour vaincre les Connaisseurs. La bataille a lieu autour d'un planétoïde qui sert de base aux mystérieux envahisseurs et ceux-ci, vaincus, révèlent (avant de se faire sauter) leur véritable identité : ce sont des Terriens qui, survivants d'une ancienne expédition interstellaire et défigurés par dés radiations qui les tuent lentement, ont conçu une haine terrible pour leur patrie et préparaient leur revanche sur cet Empire lointain.
          Un certain nombre de péripéties annexes se greffent sur cette ligne de récit et concourent à donner à L'empire des mille planètes une densité et un poids qui en font une très belle histoire de science-fiction. Il n'y manque même pas la morale : une révolution venue du peuple qui va donner un nouvel essor à l'Empire. (« Comment expliquez-vous (Valérian dixit) que les Connaisseurs aient pu s'imposer si facilement à l'Empire ? C'est parce qu'il était déjà malade. Trop de fêtes et de richesse d'un côté, trop de misère et d'ignorance de l'autre... La guilde des marchands s'est crue révolutionnaire, mais la voilà dépassée par le succès même de son expédition. La peur des Connaisseurs était le verrou qui protégeait le système impérial. En la faisant disparaître, vous avez libéré de nouvelles forces... » : p. 46.) Cette morale est même à double détente, puisqu'on nous laisse entendre que la révolution va être récupérée par la guilde des marchands, dont le chef, Elmir, sympathique humanoïde chevalin, nous apparaît comme une sorte de Kerensky...
          J'ai déjà dit ici même tout le bien que je pensais du trait de Mézières, dont le dessin à la plume, très libre dans sa structure (l'usage des hachures fait sentir la patte de l'artiste au travail), se développe dans une mise en page au contraire très élaborée, qui va du morcellement le plus serré (p. 9 ou 32) aux illustrations pleine page (p. 35 et 38). J'ai déjà dit aussi que l'univers poétique de Mézières était proche de celui de Forest ; en ce sens, la pluie qui se fige en solides barreaux de glace (p.17) ou l'éclatement des fleurs multicolores sur le désert glacé (p.19) semblent issus de cet univers... Mais je ne voudrais pas accabler Mézières de cette comparaison, dont il n'a d'ailleurs aucunement à souffrir. Ainsi, il est indéniable que, par exemple, sa vision des bas-fonds de Syrthe (p.31 ) est très semblable à l'évocation des labyrinthes de Sogo par l'auteur de Barbarella. Mais le dessin de Mézières est plus fouillé, plus précis, et ses échoppes croulantes d'objets incongrus, ses ruelles parcourues par une abhumanité disparate, les silhouettes des gardes ou des Connaisseurs bardés de métal, la masse imposante du palais impérial, tout cela forme un arrière-plan qui évoque le monde de Roum, Perris et Jorslem, créé par Silverberg, et dont la Syrthe de Mézières et Christin n'est absolument pas indigne.
          Il me reste à parler des couleurs, qui évoluent autour de ceux dominantes fondamentales, le rose brun et le bleu violet, couleurs douces, tièdes, pastel, qui concrétisent à la perfection le climat sociologique de Syrthe, fait d'indolence et de décrépitude larvée. Ces couleurs sont dues à Mme Tran-Lé, soeur de Mézières, à qui je ne reprocherai que le rose éteint de la grande bataille stellaire de la page 38 et les tons trop pâles de la fête (p.26). Pour des raisons différentes, ces deux scènes eussent dû brûler d'un éclat insoutenable.
          Pour en terminer avec les reproches (reconnaissons qu'ils sont bien légers !), j'ajouterai que Mézières devrait surveiller plus attentivement les proportions de ses personnages : sans vouloir à tout prix voir respecter la règle de l'antique (la tête représentant un huitième de la hauteur totale du corps), j'espère qu'il reconnaîtra avec moi que Valérian et Laureline, dans certains plans généraux, ne sont pas loin de faire figure de nabots !
          Mais laissons de côté ces égratignures esthétiques... Avec leurs agents spatio-temporels, Christin et Mézières ont donné à la bande dessinée de science-fiction française la grande série à suivre qu'on attendait depuis longtemps, et qui a supplanté de loin Les pionniers de l'espérance, dont les nouvelles conditions de parution (épisodes de 20 planches noir et blanc dans Pif) n'ont fait qu'accentuer la chute. Pour cela, il semble qu'on leur doive beaucoup.
 

Notes :

1. Note du webmestre : cette critique fait immédiatement suite à celle d'un album de Philippe Caza, Kris Kool.
2. Interview de Mézières et Christin parue dans le numéro 7 (juillet-août 70) du fanzine grenoblois Schtroumpf, édité par Jacques Glénat-Guttin. Dois-je ajouter qu'il m'a semblé reconnaître, sous le masque de Valérian, le chanteur Hugues Aufray ?...

 

 

 


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