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La science-fiction, une poétique de l'altérité

Jean-Marc GOUANVIC

Imagine N°14, septembre 1982

          Ce texte est celui d'une communication qui aurait dû être présentée au congrès de SF Boréal 82. Des circonstances extérieures à la volonté de l'auteur ont fait qu'elle ne le fut pas.

          Cet exposé tente de montrer que la SF, loin d'être constituée d'éléments disparates, repose sur un imaginaire homogène. Avant d'entrer dans le vif du sujet, je voudrais faire une remarque générale.

          Les commentateurs ont coutume de proclamer qu'il est impossible de définir la SF : « La SF, ça ne peut pas se définir ! » Ce serait une réalité beaucoup trop complexe pour qu'il soit possible de la saisir dans un discours théorique. Une telle attitude pourrait se défendre : en effet, le phantasme qui consiste à vouloir coûte que coûte faire rentrer toute réalité dans la clôture d'une définition fixée pour l'éternité est assez répandu, et il convient certainement de réagir contre cette tendance.

          Ce refus de « définir » la SF n'est pourtant pas acceptable, car il repose sur une conception erronée de ce qu'est le discours théorique.

          Que font les théoriciens de la SF lorsqu'ils énoncent leurs conceptions ? Ils commencent par les présenter comme des hypothèses : non des vérités révélées, dit Gérard Klein. Darko Suvin, quant à lui, parle du discours théorique comme procédant de la mise en place de modèles heuristiques : « Tout se passe comme si... ». Bref, comme en sciences (y compris les sciences humaines bien sûr), la théorie de la littérature édifie des hypothèses de l'objet qu'elle s'est donné pour tâche d'examiner et ces hypothèses résultent de concepts méthodologiques de divers horizons (sociologiques, sémiotiques, etc.).

          Dans cet esprit, non seulement il est possible de rendre compte de la SF, mais c'est une façon légitime de le faire.
          La SF, on peut commencer par se demander si elle possède quelque chose qui lui appartienne en propre, qui la distingue des autres formes littéraires.

          Sur ce point, il existe un relatif consensus : la SF forme un ensemble assez facilement reconnaissable. Naturellement, les marches du genre sont un peu floues, mais, pour le critique, l'important ce n'est pas tant qu'elles soient floues, c'est qu'elles soient reconnues comme marches. Existe-t-il des critiques qui, aujourd'hui, prendraient l'oeuvre de Lovecraft comme parangon de SF ? Je n'en connais pas.

          Consensus donc. Là où les choses se gâtent, c'est lorsqu'il s'agit de dire sur quoi est fondé ce consensus. Qu'est-ce qui impose la SF comme entité distincte ?

          Est-ce son caractère « scientifique » (selon l'opinion commune) ? Est-ce sa dimension apocalyptique (David Ketterer) ? La rationalité conjecturale qui la sous-tend (Pierre Versins) ? L'émergence d'un novum (Darko Suvin) ? La mutation libidinale qui s'y opère (Boris Eizykman) ? L'effet de paradigme absent (Marc Angenot) ? La Fabulation Structurelle (Robert Scholes) ?

          Se poser, à propos de ces conceptions, la question de savoir si elles sont vraies ou fausses n'a pas à proprement parler de sens. Ce qu'elles font, c'est rendre compte, dans leurs limites méthodologiques, d'une réalité. La théorie et la critique ne peuvent exister sans méthodologie ; comme on sait, le discours scientifique est celui qui fait usage des méthodologies en énonçant les conditions de sa production et ses limites de validité. En ce sens, le discours théorique sur la littérature peut bien être scientifique.


*


          Je voudrais ici agiter une hypothèse, à laquelle je pense depuis une demi-douzaine d'années et qui doit certainement beaucoup à Marc Angenot et à Darko Suvin ; cette hypothèse, je l'ai d'abord désignée de l'expression : « la SF est un discours sur l'histoire » 1. Depuis trois ou quatre ans cette idée de discours sur l'histoire s'est élargie et en même temps approfondie jusqu'à englober des concepts apparemment étrangers à l'histoire. Cette deuxième mouture, je l'ai nommée la « poétique de l'altérité ».

          Ce que j'entendais par « discours sur l'histoire », c'est ceci : si l'on considère que toute forme romanesque se dialectise entre deux pôles, celui des déterminismes sociaux (c'est-à-dire ce qui institue l'historicité) et celui des valeurs du personnage problématique, on constate que, dans le roman réaliste, la temporalité s'exprime dans des déterminismes sociaux déjà là, extérieurs au monde des valeurs du personnage. L'enjeu de tout roman réaliste est l'articulation des deux pôles : le personnage cherche à inscrire les valeurs qui l'habitent dans l'univers social, le socio-historique. Selon qu'il réussit, échoue, fait des concessions majeures ou mineures à la société (suicide ou triomphe, isolement ou réintégration dans la sphère du groupe), on a des types de roman différents, on a Balzac ou Proust, Malraux ou Gide...

          En SF, les deux pôles existent, et la tension dialectique. Mais dans ce cas, l'historicité n'est pas postulée dans des déterminismes sociaux déjà là : elle est interrogée sous une forme thématique ; elle est thématisée. Avant de passer à quelques exemples, notons ceci : Dans cette optique, on touche à un élément constitutif du genre SF et il ne s'agit pas — pas encore — de déterminer de quelle qualité sont les oeuvres. En effet, la « mauvaise » SF reste de la SF, même si elle nie son véritable potentiel. Les lacunes, impasses, incohérences de tous ordres (idéologiques, entre autres) des récits ne détruisent pas leur appartenance à la constellation SF.

          Quelles sont les formes de cette interrogation thématique de l'histoire ? J'en vois cinq principales.


A) LES UCHRONIES :

          L'Uchronie, ou l'histoire « telle qu'elle n'a pas été », mais « telle qu'elle aurait pu être », pour reprendre une partie du titre éponyme de Renouvier, est une forme qui a produit certains des récits de SF moderne les plus saisissants : Rêve de fer de Norman Spinrad, Pavane de Keith Roberts, Le Maître du haut château de Philip K. Dick. Dans ce dernier récit, Dick substitue à la victoire des Alliés lors de la seconde guerre mondiale la victoire des Forces de l'Axe : les États-Unis sont occupés par le Japon, qui en vainqueur impose ses conceptions du monde au vaincu.


B) LES HISTOIRES DU FUTUR :

          Toute anticipation est peu ou prou une histoire du futur, mais je prends cette désignation dans son sens étroit. Une histoire du futur est un essai de construction historique : l'auteur établit un lien entre les événements, qu'ils soient passés, présents ou futurs et c'est ce lien (de continuité ou de discontinuité) qui importe au premier chef dans le récit.

          Il faut cependant distinguer (comme le fait Pierre Versins dans son Encyclopédie) les regroupements a posteriori d'oeuvres des récits d'histoire du futur : les regroupements s'offrent comme un cadre que l'auteur s'efforce de construire pour recevoir plusieurs oeuvres et parfois son oeuvre entier. Tel est le cas d'auteurs comme Poul Anderson, Robert Heinlein, Isaac Asimov, James Blish, Michel Demuth. Avec les histoires du futur, les auteurs se posent comme de véritables historiens. Ce sont Histoire de quatre ans, 1997-2001 de Daniel Halévy, The Last Judgment de J. B. S. Haldane, Trois Fragments d'une histoire universelle 1992 d'André Maurois, Last and First Men d'Olaf Stapledon.


C) LES VOYAGES DANS LE TEMPS :

          Depuis The Time Machine de H.G. Wells, ce thème a connu un essor extraordinaire et les récits du genre ne se comptent plus. Dans les récits de voyage dans le temps, le protagoniste fait irruption dans le passé ou l'avenir, où il connaît les aventures d'un personnage romanesque, mais confronté à un état de société qu'il doit décoder. Un exemple classique en SF française est Le Voyageur imprudent de René Barjavel. Le mathématicien Saint-Menoux voulant débarrasser l'Europe des guerres napoléoniennes décide de tuer Bonaparte au siège de Toulon : c'est son propre ancêtre que Saint-Menoux assassine..., ce qui est l'occasion d'un paradoxe temporel : comment peut-il exister s'il a tué son propre ancêtre ? Il n'en continue pas moins son voyage, cette fois dans le futur, où il découvre le terme de l'évolution.


D) LES EXPLORATIONS ESCHATOLOGIQUES :

          De quelle nature sont le temps et l'histoire et quelles sont les fins dernières (si quelque chose de ce genre existe) de l'humanité ? Ces interrogations sont fort anciennes dans les cultures occidentales — sans préjuger des autres ; mais en SF, ce qui les caractérise c'est leur mise en scène romanesque. Elles ne sont plus du domaine réservé des penseurs et des philosophes, religieux ou laïcs : elles entrent dans le roman. Ce faisant, elles tendent à quitter nettement la sphère mystique et à se séculariser.
          Comme le souligne A. Cioranescu, l'eschatologie est surtout vivante aujourd'hui sous sa forme sécularisée, et certains récits de SF en sont un exemple patent. On peut citer Vers un avenir perdu de Pierre Barbet.

          Dans ce roman, des signes donnent à penser que l'univers a atteint le terme de sa phase expansive. Pour découvrir de quoi est fait l'avenir des Arcturiens, Sprigel, le héros, reçoit pour mission d'explorer les confins de l'univers et par là même la Fin des temps. Comme l'univers est en contraction et le temps cyclique dans ce récit, le voyage dans le futur est un voyage dans le passé.

          Notre prochain objectif se situe à 300 millions d'années. Je me propose ensuite d'explorer sur 600 millions, 800 millions, un milliard, deux, quatre, puis jusqu'à la création de l'univers, aux environs de 12 milliards, s'il le faut. C'est seulement là que je pense pouvoir trouver le facteur décisif qui préside aux phénomènes cosmogoniques.

          Que découvre Sprigel ? « Notre univers aura une fin », mais « à cette fin ne succède pas le néant » : elle correspond à la phase terminale de l'explosion d'une bombe lancée par des êtres appartenant à un ordre supérieur. Un message est envoyé à ces êtres qui, par sollicitude, rendent statique l'univers entier. La fiction se clôt sur la résorption du temps et de l'histoire dans un statisme intégral. Je ne critiquerai pas les conceptions éculées que développe ce récit. L'important est de remarquer que seule la science-fiction pose ce genre de questions sous une forme romanesque.


E) LES DYSTOPIES

          Les dystopies, aussi nommées anti-utopies ou contre-utopies, sont aujourd'hui très en vogue. Il y a 1984 d'Orwell, Le Troupeau aveugle de John Brunner, Le Temps incertain de Michel Jeury, pour ne mentionner que certaines parmi les plus remarquables. Ici, la distanciation temporelle est assez peu accusée, le récit s'offre en général comme un passage à la limite des tensions, des craintes, des angoisses contemporaines, et leur raison d'être est dissuasive : « Regardez, lecteur, quel avenir nous attend si nous continuons à nous comporter comme nous le faisons ». « Halte au suicide collectif ! » crie l'écrivain de SF, et par là il proclame que l'humanité est bel et bien responsable de son devenir.

          Cette typologie des positions de l'histoire et de la temporalité en science-fiction ne vise pas, bien entendu, à construire des cloisons entre récits : elle permet seulement de mettre un peu d'ordre dans la façon de présenter les choses.
          On pourrait en effet prendre un seul récit pour illustrer la plupart des catégories. Seule l'uchronie constitue une entité relativement hétérogène aux quatre autres. Comme l'uchronie prend un élément événementiel passé pour opérer un mundus inversus, elle est en rupture avec l'histoire instituée. Les autres types de récits jouant avec des thèmes d'anticipation, ce n'est pas à une rupture par rapport à l'histoire instituée que nous assistons mais à un passage à la limite de ce qui est vécu dans le présent.

          Dans Le Voyageur imprudent, on a la récusation de toute velléité uchronique : le héros ne peut pas assassiner Bonaparte ; l'histoire est déjà faite, impossible de la modifier d'un iota. Mais ironie de l'auteur (ou « vengeance » de l'histoire), le héros tue son ancêtre ! On a l'esquisse d'une histoire du futur, une exploration eschatologique (le héros peut contempler le terme même de l'évolution de l'homme), une dystopie (la logique historique actuelle conduit tout droit à une déshumanisation par mécanisation, perte de l'identité individuelle, etc.), tout cela dans un récit où le gadget majeur est le voyage dans le temps.

          On voit que la thématisation de l'histoire dans la science-fiction est loin d'être un effet de surface : elle y joue un rôle déterminant. Mais elle n'est pas la seule. Que deviennent des thèmes comme celui de l'extra-terrestre dans l'ensemble du tableau ? Les extra-terrestres ont-ils quelque chose à faire avec l'histoire ?

          À première vue, la problématique historique est hétérogène au thème de la pluralité des mondes habités en science-fiction. Mais à première vue seulement. Pour le comprendre, il convient de se demander d'abord comment on peut concevoir l'histoire.

          Je suis tenté de suivre Cornélius Castoriadis lorsqu'il voit dans l'histoire une « production imaginaire sociale ». Et en la disant « imaginaire », il donne à ce mot son sens le plus fort : l'histoire est une production imaginaire parce qu'y émergent non seulement ce qui n'est pas là aujourd'hui, fixé, donné (le novum d'Ernst Bloch auquel se réfère Darko Suvin), mais ce qui est autre radicalement. D'où vient notre intérêt pour l'histoire, demande Cornélius Castoriadis ? « ...précisément ce qui nous intéresse dans l'histoire c'est notre altérité authentique, les autres possibles de l'homme dans leur singularité absolue. » Ce que tenterait de donner à supputer la SF (et cette supputation serait l'une des sources du plaisir de lecture), ce serait le « différent autre » dans l'histoire, le « pouvoir-être » (non le « devoir-être »), l'altérité du devenir.

          Ainsi conçue, l'histoire s'oppose au cyclique, au retour du même. Non que le cyclique n'y a pas de réalité, mais ce qui la constitue, ce qui la détermine, c'est la tension centrifuge vers le devenir autre.

          Quel est le type d'imaginaire à l'oeuvre dans la thématique de l'extra-terrestre ? Comme en histoire on peut le décrire comme le rabattement paranoïaque sur des figures religieuses ou crypto-religieuses : l'extra-terrestre est ange ou démon, dieu ou diable (et les films récents nous donnent de ces schémas anti-SF des exemples nombreux) ; ce qui était rabattement paranoïaque sur du cyclique, sur du même au même dans l'histoire, est ici réaffirmation de l'intangibilité (illusoire, inutile de le souligner) de modèles théophaniques ; et on s'enlise ainsi pour de bon dans les structures archétypiques chères à Jung !

          Mais la thématique de l'extra-terrestre est par bonheur bien autre chose que cela, et nombreux sont aujourd'hui les récits qui le montrent. Parmi ces derniers il faut citer Solaris de Stanislas Lem qui reste un modèle du genre. Le premier à avoir attaché son oeuvre à l'évocation de l'altérité extra-terrestre est sans doute Rosny Aîné, et ce dès 1887 (Les Xipéhuz). À cette époque, rares étaient les écrivains tentés par cette thématique ; puis Wells vint avec ses Martiens de La Guerre des Mondes, et c'est à ce récit que nous devons (bien malgré son auteur) la vogue des extra-terrestres plus sanguinaires les uns que les autres. De nos jours, les foules se pressent aux portes des salles obscures pour voir Rencontres du troisième type, Alien, L'Extra-terrestre : c'est par le cinéma que le thème aura profondément marqué le psychisme du contemporain, pour le meilleur et pour le pire !

          Je dirai pour conclure sur le thème de l'altérité extra-terrestre qu'il me paraît plus approprié de parler de l'altérité écologique car ce thème touche à la géographie, à la faune, à la flore d'une autre planète, c'est-à-dire aux Formes de vie non terrestres dans leur plus grande complexité, ainsi qu'à toute entité terrestre en solution de continuité avec l'humanité standard. Un exemple de l'altérité terrestre ? Dans Le Brouillard du 26 octobre de Maurice Renard, les protagonistes découvrent le chaînon manquant : les ancêtres de l'homme sont des créatures ailées...


*


          La SF se caractérise donc par un imaginaire que l'on pourrait dire « ouvert », « centrifuge », tendu vers l'extériorité, fasciné par l'altérité sous ses diverses formes. Ces formes peuvent se regrouper dans trois motifs : la généralité du changement, les possibles métamorphoses et l'attrait pour le différent autre. De ce côté se situe l'énergétique de la SF dans ses potentialités les plus prometteuses.

          Dans la SF se trouvent indissociablement représentés le socio-historique, théâtre des affrontements idéologiques, le socio-historique d'où surgissent des « figures autres », celles du devenir, et l'émergence de l'altérité écologique comme rupture épistémologique radicale.

          Dans la SF s'investit un plaisir intense parce qu'elle est par estrangement (et non par réduplication, le même éternellement présent) en prise sur les réalités socio-historiques contemporaines et parce qu'elle est manifestation théâtralisée des possibles (dans tous les sens de ce terme) imaginaires.

Notes :

1. J'ai examiné cette hypothèse en détail dans un article de la revue Change sur « SF et Histoires » paru en 1980, et intitulé « Positions de l'histoire dans la SF ».

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