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Robots et androïdes

Denis GUIOT

Le Monde de la Science-fiction. M.A. éditions, 1987

          L'idée d'un être mécanique se perd dans la nuit des Contes et Légendes de l'Humanité. Ainsi, lit-on dans l'Iliade d'Homère qu'Hephaïstos, le dieu forgeron, était d'une habileté mécanique telle qu'elle lui permit de fabriquer deux robots féminins d'or afin de soutenir sa vieillesse chancelante lors de la visite de Thetis. Au XVIIIème siècle, les philosophes se demandaient le plus sérieusement du monde si les merveilleux automates de Jacquet-Droz et Vaucanson avaient une âme, tandis qu'au XIXème siècle, Hoffmann dans L'Homme au sable (Aubier-Flammarion /Der sandmann, 1817) et Villiers de l'Isle-Adam dans L'Eve future (1886) s'interrogeaient sur les amours impossibles de l'homme et d'une compagne mécanique. Le mythe, on le voit, est enraciné au plus profond de l'inconscient collectif, même si le mot "robot" - du tchèque "robotnik" : homme de corvée - ne voit le jour qu'en 1921 dans la pièce de théâtre de Karel Capek R. U. R., initiales de "Rossum's Universal Robots" (incluse dans le recueil Quatre pas dans l'étrange, paru en 1961 au Rayon Fantastique).

          Créé uniquement pour servir l'homme, le robot apparaît comme le sympathique compagnon de l'aventurier bourru et quelque peu misanthrope (Le monde solitude - A world called solitude de Stephen Goldin, 1981, Galaxie bis, ou bien Une fille de Caïn de Robert Belfiore, J'ai Lu, 1985). Mais aucune société ne peut, sur le plan économique, se passer d'ilôtes, et le robot est avant tout l'esclave idéal, taillable et corvéable à merci. Cependant l'homme étant souvent effrayé par ses propres créations (complexe de Frankenstein), culpabilisé par ses actions passées (l'esclavage des Noirs) ou troublé par les pulsions de son inconscient (connotations sado/maso de la relation maître/esclave), nombre de récits - déjà R.U.R.relatent des révoltes de robots où des Spartacus de métal rejettent leur programmation, éliminent leurs anciens maîtres et s'emparent du monde. Excédé par cette histoire inlassablement répétée qui faisait les beaux jours de la S-F américaine des années 30, Asimov (aidé par Campbell) édicta en 1941 ces fameuses lois de la robotique qui devaient révolutionner le thème :
          Première loi : Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger.
          Deuxième loi: Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la première loi.
          Troisième loi : Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n'est pas en contradiction avec la première ou la deuxième loi. "

          Contrairement aux apparences, ces lois ne brident pas le thème mais l'élargissent, l'imagination d'Asimov puisant dans la possible transgression du pacte due aux paradoxes logiques, la matière à de nombreux récits (Les robots et Un défilé de robots). Dans Les robots et l'empire (J'ai Lu - Robots and empire, 1985), l'écrivain ajoute même une loi supplémentaire, la loi zéro, qui coiffe les trois lois précédentes : "Un robot ne doit causer aucun mal à l'humanité ou, faute d'intervenir, de permettre que l'humanité souffre d'un mal ". Mais à trop couver l'homme, comme une mère castratrice, à vouloir l'empêcher de s'exposer à tout danger, le robot trop serviable ne risque-t-il pas, par excès de zèle, de faire perdre à son créateur sa dignité et sa liberté, et de le réduire à un rôle purement végétatif, comme dans Les humanoïdes de Jack Williamson ?

          Dans un autre registre, le robot sert souvent de révélateur pour dénoncer les tares et mesquineries de l'homme moderne. Robert Sheckley et Stanislas Lem se sont faits les spécialistes de ces contes philosophiques d'humeur voltairienne qui décapent à l'acide de la satire nos codes sociaux souvent absurdes. Ainsi, le premier cité met en scène dans Le robot qui me ressemblait (The robot who looked like me, 1973, in le recueil du même titre, 1979, J'ai Lu) un homme d'affaires surchargé de travail qui envoie un robot fabriqué à son image faire la cour à l'élue de son coeur... qui, de son côté, agit de même ! Quant à Stanislas Lem, il invente dans ses Contes inoxydables (Présence du Futur - 1964) des histoires que les petits robots aiment écouter le soir à la veillée avant de disjoncter pour la nuit, des histoires à faire peur qui parlent de ce monstre mythique, l'Homme, qui n'a créé le gentil robot que pour le maintenir dans les chaînes de l'abjecte programmation.

          Le robot de demain n'aura vraisemblablement pas forme humaine : pour des raisons techniques d'abord (problèmes de miniaturisation, par exemple), mais surtout de logique, l'homme, résultat d'une lente évolution, n'étant pas la forme la mieux adaptée à notre monde moderne qui, lui, a changé complètement en quelques siècles. Mais qu'importe ! La S-F s'est jetée sur le postulat "Et l'homme créa le robot à son image" et a exploré l'excitant thème du robot parfaitement anthropoïde jusque dans ses plus extrêmes conséquences. Et pour brouiller les cartes au maximum, elle a inventé les androïdes, ces êtres synthétiques obtenus dans des Cuves à partir d'une quelconque "soupe biologique", programmée génétiquement et non plus électroniquement. Verrons-nous des syndicats d'androïdes chargés de défendre les droits moraux et civiques de leurs membres, qui demandent à être traités comme des êtres humains et non comme des biens (Dans le torrent des siècles, de Simak), des robots élaborer patiemment une religion afin de combler le vide existentiel de leur vie (Vatican XVII, Project Pope, 1981, J'ai Lu - toujours de Clifford Simak qui a décidément beaucoup oeuvré pour l'humanisation des robots) ou des andros adorer comme un dieu la personne qui les a fabriqués (La tour de verre de Silverberg – Presses Pocket, Tower of glass, 1970)  ? Les émotions étant des sécrétions hormonales que l'on peut stimuler artificiellement, le robot féminin Helen O'Loy tombe amoureuse de son créateur, dans la nouvelle du même nom de Lester Del Rey (in Histoires de robots, présentées par Gérard Klein – Livre de Poche, 1974) : ils se marièrent, vécurent heureux... mais n'eurent pas d'enfant car un robot est, bien sûr, stérile. Afin de pallier cet inconvénient, le couple de robots amoureux de Spectres (Ghosts de Robert Young, 1973, in le recueil Le pays d'esprit) construit... une cigogne mécanique ! Par leurs qualités propres compensant l'absence - toute théorique - d'âme, certains robots restent, dans la mémoire des lecteurs, comme des personnages de roman à part entière ; ainsi Jenkins, le majordome de Demain les chiens de Simak.

          On le voit, la frontière s'amenuise entre l'artificiel et l'humain. Dans Les femmes de Stepford (J'ai Lu - The Stepford wives, 1972), roman d'Ira Levin - l'auteur de Rosemary's babyles hommes de cette petite ville américaine échangent leurs épouses contre des sosies-robots ... et s'en trouvent, ma foi, fort bien ! Comment faire la différence entre un androïde et un humain ? Telle est la question que se pose Rick Deckard, le chasseur d'andros de Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (titre superbe de Dick devenu à l'écran Blade runner). Il y a bien le test Voigt-Kampff : les réponses des andros se caractérisent en effet par une courbe plate, trahissant l'aplatissement des affects, l'absence d'empathie et l'atrophie des facultés affectives. Mais un schizophrène donne le même type de réponse ! Qu'est-ce qui caractérise un être humain authentique, se demande avec angoisse Philip K. Dick ? Des pseudo-réalités, aliénantes, émiettées, engendrent des pseudos-humains, marionnettes sans chaleur, simulacres de vie. Et réciproquement. A la suite d'un accident, Garson Poole découvre qu'il n'est pas un homme, mais un robot organique. Dès lors, son obsession consiste à rechercher son propre circuit de programmation "de façon à accéder à un véritable fonctionnement homéostatique". Mais ce faisant, il découvre que la réalité qui l'entoure n'est aussi qu'une construction de synthèse (La fourmi électronique de Dick, The electric ant, 1969, in Histoires d'automates, anthologie composée par Demètre loakimidis – Livre de Poche, 1983).

          Le robot douloureusement anthropoïde est le révélateur de l'angoisse métaphysique de l'individu à la recherche de ses origines, du sens de l'existence et des limites de son libre-arbitre (mis à rude épreuve, d'ailleurs, par le déterminisme biologique). Sommes-nous les "hornmes-creux" du poème de T. S. Eliot, "penchés ensemble la tête pleine de paille" ? A moins que, comme le note Poole, la fourmi électronique : "je ne suis pas libre. je ne l'ai jamais été, mais maintenant je le sais ; ce qui change tout."

          Lecture

          - La Cyberiade de Stanislas Lem (Présence du Futur - 1965).
          - Le bal des schizos de Philip K. Dick (Titres SF - We can build you, 1972).
          - Vendredi de Robert Heinlein U'ai Lu - Friday, 1982).
          - Tik-tok de John Sladek (Tik-tok, 1983).
          - Robots : histoire de la robotique mobile du XXIème au XXVème siècle de William Camus, illustrations de J.-F. Penichoux (La Farandole, 1981).

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