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Introduction à Musique de l'énergie

Norman SPINRAD

Musique de l'énergie, ed. NESTIVEQNEN, août 2000

          En 1970, lorsque j’ai publié The last hurrah of the Golden Horde, mon premier recueil de nouvelles, Algis Budrys — qui à l’époque était un des plus grands critiques de SF — déclara : « Ces nouvelles sont très bonnes, mais quand Spinrad va-t-il développer un style cohérent ? »
          Cette critique fut essentielle dans le développement de ma carrière — car, pour moi, Budrys se trompait du tout au tout. Il m’a bien fait comprendre que, en effet, j’employais plusieurs styles différents ; mais ce qui, pour lui, était un défaut m’est apparu comme une qualité qui, jusque-là, m’avait échappé. Je ne vois pas pourquoi on devrait interdire à un auteur d’employer des styles différents. La nature de chaque histoire, son style et sa forme, devrait suffire à déterminer la façon dont elle doit être écrite, et non la personne qui l’a signée.
          Les nouvelles de Musique de l’énergie m’ont rappelé cette expérience ; en effet, si Budrys avait chroniqué le recueil dans les années 70, il aurait certainement dit la même chose de Roland C. Wagner. La gamme de styles qu’il développe d’un texte à l’autre est assez impressionnante, non seulement en termes de style, mais aussi de contenu, de forme, de thématique et d'intention. On peut espérer qu’en trente ans, les critiques et les lecteurs auront compris la leçon et que tous y verront une qualité et non un défaut.
          En effet, on passe du poème humoristique qu'est « Les Trois Lois de la sexualité robotique » à l’humour scatologique de « Vingt ans sur un trône », le texte rétro appartenant au genre dit « steampunk » (bien mal employé, puisqu’il n'a rien à voir avec le cyberpunk et pas grand-chose avec la vapeur) qu'est « Celui qui bave et qui glougloute », la SF pure et dure de « Blafarde ta peau, rouge ton regard », « Ce qui n’est pas nommé » et « Fragment du Livre de la Mer » (lauréat du prix Tour Eiffel), sans oublier des textes lyriques, mélancoliques et expérimentaux tels que « Chaque nuit », « Faire-part », « Un œil ouvert dans la nuit » et « À la saignée du coude », pour finir par la novella qui donne sont titre au recueil, « Musique de l'énergie », qui synthétise plusieurs des styles, des thèmes, des intentions et des obsessions de Roland C. Wagner.
          Il suffirait de publier ces nouvelles sous pseudonymes et tout le monde croirait qu’elles sont l’œuvre de trois auteurs différents, car d’une certaine façon, Wagner est trois auteurs différents. L'un est Roland C. Wagner, auteur de SF pure et dure, amoureux du space opera écrivant volontairement dans une veine populaire, le membre éminent du fandom présent à chaque convention. Il y a aussi le Roland Wagner « nouvelle vague », qui ne cesse d’explorer des stades de conscience alternatifs et des phénomènes métaphysiques cosmologiques et temporels, mélangeant une écriture lyrique et des formes expérimentales, qui se serait senti chez lui au sein de la revue New Worlds de Michael Moorcock ou de son héritier actuel, Interzone. Enfin, il y a Roland Wagner le rocker qui a sans doute écrit plus de SF sur le thème du rock que tout autre auteur, y compris Moorcock et votre serviteur, et d’une façon à la fois romantique et froidement analytique, comme il le fait dans « Musique de l’énergie ». Ce qui ne veut pas dire que ces trois Roland Wagner n’écrivent jamais en collaboration.
          « Hors monde Hors temps » décrit d’une façon dense et parfois déroutante un état de conscience très étrange, mais le tout se termine d'une façon science-fictionnellement satisfaisante. « Fragment du Livre de la Mer » peut être vu comme une nouvelle écologique assez didactique, mais dépasse le simple message par son lyrisme, tout comme « Chaque nuit », et se fonde sur la mutation de conscience de son protagoniste. « Chaque nuit » rappelle le classique de Thomas M. Disch, « Le Rivage d’Asie », dans la façon dont on y présente un homme perdu dans une ville dont il ne peut comprendre ni la langue, ni la culture. Comme la nouvelle de Disch, c’est le récit d’un voyage intérieur en terre étrangère qui, vers la fin, aborde avec succès un thème plus lovecraftien. Et pour boucler la boucle, « H.P.L. (1890-1991) » est un pastiche sur Lovecraft lui-même.
          Inutile de dire que les récits les plus rock ont souvent à voir avec des substances susceptibles de provoquer des altérations de conscience. En fait, bien qu’il y ait un peu de sexe dans ces récits, on peut dire que Roland Wagner a deux thèmes majeurs : le rock et les drogues.
          Bien sûr, il n’est pas le seul dans ce cas. J’en ai moi-même traité plus d’une fois, tout comme Michael Moorcock, Maurice Dantec, John Shirley et Rudy Rucker, pour ne citer que quelques exemples. Mais Wagner le fait d’une façon différente.
          Tout comme Philip K. Dick, il emploie les états de conscience chimiquement altérés pour explorer des mutations cosmiques, des questions métaphysiques et des niveaux de conscience différents et comme, mettons Moorcock et Rucker, y ajoute la joie de vivre d’un authentique rocker et les détails qui montrent le véritable connaisseur en matière d’herbe, de hash ou d’acide.
          Mais contrairement à Dick, Wagner est un véritable romantique psychédélique, et pourtant, contrairement aux autres, Wagner analyse aussi d’un œil lucide les aspects destructeurs des drogues et des cultures alternativent qu’elles génèrent.
          Philip K. Dick en était capable, peut-être y suis-je parvenu avec Rock Machine, mais je ne connais pas d’autre romancier en activité qui ait pu modeler ces aspects et les réconcilier comme l’a fait Roland Wagner. Et personne n’a encore exploré le thème avec un tel courage et un tel savoir tout en démontrant une telle connaissance des rapports entre la drogue, le rock et la culture — sujets que la plupart des auteurs évitent comme la peste.
          Un tel courage ? me direz-vous.
          Lisez « Musique de l’énergie » et vous saurez pourquoi.
          Cette novella mérite de donner son titre au recueil, et pas uniquement pour son côté commercial. C’est la plus longue nouvelle du recueil et elle inclut la plupart des facettes de l’auteur, et le titre, qui aurait pu être « L’Énergie de la musique », résume non seulement sa vision métaphysique, psychédélique et sociopolitique du rock, mais désigne l’origine même de sa créativité.
          La nouvelle commence comme une odyssée à la Mad Max, celle d’un groupe de rock à travers les ruines physiques, politiques, culturelles et psychiques d’une Amérique balkanisée du futur et se termine sur une version romantico-rock’n’rollienne du salut du monde ; de plus, on y explore et explique l’histoire du futur que Wagner a utilisée dans plusieurs romans ou nouvelles. Le milieu se situe dans la « psychosphère », une sorte d’inconscient collectif jungien revu et corrigé par la culture populaire, où les archétypes ne sont pas éternels, mais naissent, vivent et meurent, influencés par ce qui se passe dans le monde réel tout comme ses habitants sont influencés par cet univers.
          Le groupe fictionnel du récit se voit transféré dans ce domaine et son odyssée se prolonge dans la Psychosphère, à travers l’Amérique des années 50 jusqu’à la Grande Terreur future qui détruisit le Rêve américain et les États-Unis avec lui.
          Mais cela n’a rien à voir avec l’Histoire traditionnelle. Il s’agit de celle du Rock’n’roll et, donc, de la véritable Histoire du monde.
          Vous ne me croyez pas ?
          Lisez « Musique de l’énergie », et Roland Wagner vous convaincra.
          D’abord, le milieu de sa nouvelle comporte une brève histoire du Rock’n’roll telle qu’on ne l’a jamais racontée. Wagner ne se contente pas de connaître sur le bout des doigts l’histoire du rock, bien que ce soit le cas, ni d’aimer le rock, bien que ce soit également le cas, mais il s’agit plutôt d’un amour sans concession.
          Wagner démontre que c’est le Rock’n’roll qui a brisé la stérilité culturelle de l’Amérique des années 50 tout en démontrant sa nature primitive, que des Elvis ou Buddy Holly n’avaient pas la moindre idée des transformations qu’ils allaient provoquer et, plus encore, n’auraient jamais accepté une telle responsabilité.
          De même, il développe l’ascension et la chute de la culture alternative née de la confluence des drogues psychédéliques et du Rock’n’roll pour être détruite par le speed, les drogues trafiquées et le pouvoir politique de l’Establishment.
          Ce qui nous mène au phénomène punk. Et au-delà.
          Dans un sursaut de lucidité, Wagner traite Michael Jackson de première anti-rock star, le point culminant qui transforme une musique de rébellion, de mutation et de transformation en un argument commercial comme les autres, dominé par les chiffres de vente.
          Ce n’est pas qu’un tour de force : il fallait un grand courage ou une grande naïveté pour l’écrire. Ainsi, Wagner démontre qu’il est le plus sophistiqué des auteurs français de science-fiction connaissant la rue. Impossible de croire qu’il ne savait pas ce qu’il faisait.
          Il savait certainement qu’il abordait une fraction de l’Histoire restée secrète, et que les éditeurs américains refuseraient de toucher même avec des pincettes. Ceux-ci me l’ont dit personnellement.
          Le rock et les drogues ont écrit l’Histoire de l’Amérique, du somnambulisme des années 50 jusqu’aux années 60 vouées à la culture alternative, puis sur la guerre anti-drogues des années 70 qui se continue aujourd’hui et empoisonne l’esprit américain et le reste du monde, jetant en prison des millions d’Américains et déstabilisant la moitié de l’Amérique latine. Et en réprimant cette Histoire vraie que raconte Roland Wagner, on transforme l’Histoire officielle en mensonge et fait du Rêve américain un cauchemar au cœur vide.
          Peut-être fallait-il qu’un écrivain français brise le mur du silence. Après tout, c’est un autre français, Alexis de Tocqueville, qui a écrit La Démocratie en Amérique au XIXe siècle. À l’époque, c’était ce qu’on pouvait trouver de plus vrai.
          Mais bien sûr, ce n’était pas du Rock’n’roll.

 

 

Traduction : Thomas Bauduret

 

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