Site clair (Changer
 
  Base de données  
 
  Base d'articles  
    Fonds documentaire     Connexion adhérent
 

Le mythe du vampire : tentative de définition

Jacques SIRGENT

Les Mondes de l'étrange n°4, janvier 2007

          Peut-on de fier au dictionnaire pour définir avec précision, justesse, distanciation, honnêteté au sens où on l'entendait au XVIIIème siècle, la teneur, l'essence, la genèse, la symbolique et toute la richesse d'une légende surtout quand il s'agit de celle du vampire ?
 
          Claude Lecouteau dans son admirable étude sur les fantômes et les revenants au moyen-âge, expose toute la difficulté qu'il y a à tracer objectivement et scientifiquement la généalogie d'une légende et d'une croyance à des êtres surnaturels ou supranaturels pour ne pas dire irréels. Et c'est là où le bât blesse : si la définition du mot vampire commence par exemple par ces mots malheureux : « Etre chimérique né dans l'imagination du peuple crédule et superstitieux » ... l'opinion personnelle de l'auteur l'emporte alors sur la rigueur du chercheur objectif qui ne doit en rien prendre position et affirmer ainsi que le vampire n'existe pas alors qu'il n'est pas possible de le démontrer, revient à faire partager au lecteur non pas la vérité objective, mais un simple préjugé.
 
          L'on voit mal les auteurs d'un dictionnaire faire œuvre de journalistes ou d'envoyés spéciaux en se déguisant en marchands, forains, bateleurs, pâtres, paysans, simples soldats permissionnaires pour se mêler à la foule vautrée autour des tables d'une taverne ou s'invitant à une veillée autour d'un feu accueillant pour écouter les contes, les témoignages et les rumeurs qui circulent et sont colportés au sujet des créatures de la nuit. C'est pourtant ce qu'il faudrait faire, du moins jusqu'au début du XXème siècle, pour s'assurer que la définition du mot vampire corresponde un tant soit peu, non pas à la réalité, mais à l'image qu'en garde la majorité de la population. Car, contrairement aux termes scientifiques, en ce qui concerne les croyances dites populaires, c'est aux peuples que revient le dernier mot ! Avant le XVIIème siècle, les dictionnaires sont peut-être le seul refuge d'une certaine objectivité, les seuls ouvrages à l'abri du fanatisme religieux et du parti pris moraliste qui touchaient tous les ouvrages de démonologie, de sorcellerie ou pourtant sur les fantômes et les revenants.
 
          Les « études » de Jean Wier, Jean Bodin, de Lacre, Bernard Gui, Michael Ranft, Don Augustin Calmet sont plus révélateurs des fantasmes et du fanatisme de leurs auteurs que d'une quelconque vérité sociologique sinon historique. Ils nous apprennent énormément de choses sur le pouvoir de l'église, celui qu'elle détenait et celui dont elle rêvait. Où donc trouver des informations sûres concernant les contes et légendes populaires, au sens noble du terme ?
 
          Etudions donc la définition du terme vampire que l'on peut trouver dans plusieurs dictionnaires de vocabulaire général ou encyclopédiques français et anglais et partant de 1760 pour s'arrêter au début du XXème siècle, date qui peut paraître arbitraire mais le début du siècle dernier a bien sonné la mort de bon nombre de croyances les plus pittoresques et les plus enrichissantes.
 
          Le dictionnaire portatif de la langue française de 1760 ne donne aucune définition du mot vampire, terme apparu pourtant en 1732 conjointement en France et en Angleterre. Reportons nous au terme fantôme que Pierre Richelet définit comme une « sorte de spectre que l'on croit voir » vision fausse qu'on a la nuit de quelque chose qui épouvante. Le ton est donné et la sentence sans appel : les fantômes n'existant pas il va de soi que les vampires relèvent aussi d'une vision fausse, vision pouvant être pris au sens propre comme au figuré. Ce qui n'existe pas n'a donc aucun intérêt et en plein siècle des Lumières il parait donc inutile et même inopportun de s'intéresser aux ténèbres.
 
          Vient le dictionnaire philosophique de Voltaire, publié en 1764 et qui comporte (vingt volumes) un long article polémique et engagé sur les vampires !
 
          Quoi ! c'est dans notre XVIIIe siècle qu'il y a eu des vampires ! C'est après le règne des Locke, des Shaftesbury, des Trenchard, des Collins ; c'est sous le règne des d'Alembert, des Diderot, des Saint-Lambert, des Duclos, qu'on a cru aux vampires, et que le R. P. dom Augustin Calmet, prêtre bénédictin de la congrégation de Saint-Vannes et de Saint-Hidulphe, abbé de Sénones, abbaye de cent mille livres de rentes, voisine de deux autres abbayes du même revenu, a imprimé et réimprimé l'histoire des vampires avec l'approbation de la Sorbonne, signée Marcilli !
 
          Ces vampires étaient des morts qui sortaient la nuit de leurs cimetières pour venir sucer le sang des vivants, soit à la gorge ou au ventre, après quoi ils allaient se remettre dans leurs fosses. Les vivants sucés maigrissaient, palissaient, tombaient en consomption ; et les morts suceurs engraissaient, prenaient des couleurs vermeilles, étaient tout a fait appétissants. C'était en Pologne, en Hongrie, en Silésie, en Moravie, en Autriche, en Lorraine, que les morts faisaient cette bonne chère. On n'entendait point parier de vampires à Londres, ni même à Paris. J'avoue que dans ces deux villes il y eut des agioteurs, des traitants, des gens d'affaires, qui sucèrent en plein jour le sang du peuple ; mais ils n'étaient point morts, quoique corrompus. Ces suceurs véritables ne demeuraient pas dans des cimetières, mais dans des palais fort agréables.
 
          Qui croirait que la mode des vampires nous vint de la Grèce ? Ce n'est pas de la Grèce d'Alexandre, d'Aristote, de Platon, d'Épicure, de Démosthène, mais de la Grèce chrétienne, malheureusement schismatique.
 
          Depuis longtemps les chrétiens du rite grec s'imaginent que les corps des chrétiens du rite latin, enterrés en Grèce, ne pourrissent point, parce qu'ils sont excommuniés. C'est précisément le contraire de nous autres chrétiens du rite latin. Nous croyons que les corps qui ne se corrompent point sont marqués du sceau de la béatitude éternelle. Et dès qu'on a payé cent mille écus à Rome pour leur faire donner un brevet de saints, nous les adorons de l'adoration de dulie.
 
          Les Grecs sont persuadés que ces morts sont sorciers ; ils les appellent broucolacas ou vroucolacas, selon qu'ils prononcent la seconde lettre de l'alphabet. Ces morts grecs vont dans les maisons sucer le sang des petits enfants, manger le souper des pères et mères, boire leur vin, et casser tous les meubles. On ne peut les mettre à la raison qu'en les brûlant, quand on les attrape. Mais il faut avoir la précaution de ne les mettre au feu qu'après leur avoir arraché le cœur, que l'on brûle à part.
 
          Le célèbre Tournefort, envoyé dans le Levant par Louis XIV, ainsi que tant d'autres virtuoses (46 en tout), fut témoin de tous les tours attribués à un de ces broucolacas, et de cette cérémonie.
 
          Après la médisance, rien ne se communique plus promptement que la superstition, le fanatisme, le sortilège et les contes des revenants. Il y eut des broucolacas en Valachie, en Moldavie, et bientôt chez les Polonais, lesquels sont du rite romain. Cette superstition leur manquait ; elle alla dans tout l'orient de l'Allemagne. On n'entendit plus parler que de vampires depuis 1730 jusqu''en 1735 : on les guetta, on leur arracha le cœur, et on les brûla : ils ressemblaient aux anciens martyrs ; plus on en brûlait, plus il s'en trouvait.
 
          Calmet enfin devint leur historiographe, et traita les vampires comme il avait traité l'ancien et le nouveau Testament, en rapportant fidèlement tout ce qui avait été dit avant lui.
 
          C'est une chose, à mon gré, très curieuse, que les procès-verbaux faits juridiquement concernant tous les morts qui étaient sortis de leurs tombeaux pour venir sucer les petits garçons et les petites filles de leur voisinage. Calmet rapporte qu'en Hongrie deux officiers délégués par l'empereur Charles VI, assistés du bailli et du bourreau, allèrent faire enquête d'un vampire, mort depuis six semaines, qui suçait tout le voisinage. On le trouva dans sa bière, frais, gaillard, les yeux ouverts, et demandant à manger. Le bailli rendit sa sentence. Le bourreau arracha le cœur au vampire, et le brûla ; après quoi le vampire ne mangea plus.
 
          Qu'on ose douter après cela des morts ressuscites, dont nos anciennes légendes sont remplies, et de tous les miracles rapportés par Bollandus et par le sincère et révérend dom Ruinart !
 
          Voltaire ne croit pas aux divers témoignages d'officiers et médecins dûment mandatés par les autorités pour faire toute la lumière sur les prétendus vampires. Il n'apporte aucun contre-argument, ne cherche même pas à expliquer le pourquoi ou le comment de ces histoires mais recourt à l'ironie et à la dérision de manière redoutablement efficace, peut-être pour masquer un léger dépit de n'avoir pas été lui-même mandaté par l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche pour enquêter sur ces morts-vivants ! Mais derrière cette dérision qui ne peut en aucune façon être considérée comme de l'indifférence, pointe une indignation sincère, non pas contre les vampires eux-mêmes, mais contre l'usage qu'en a fait l'église pour asseoir son autorité sur l'imaginaire des peuples au fil des siècles.
 
          Plus complète, plus instructive, sinon plus objective, est la définition exhaustive fournie par le dictionnaire Trévoux de 1771 : Nom masculin et féminin. Les vampires sont une sorte de revenant qu'on dit infester la Hongrie, la Moravie, la Bohême, etc. Ce sont, dit-on, des gens qui sont morts depuis plusieurs années ou du moins depuis plusieurs mois, qui réapparaissent, se font voir, marchent, sucent le sang des vivants, en sorte que ceux-ci s'exténuent à vue d'œil, au lieu que les cadavres, comme des sangsues, se remplissent de sang en telle abondance, qu'on les voit sortir par les conduits même par les pores. Pour se délivrer des vampires, on les exhume, on leur coupe la tête, on leur perce le cœur, on les empale, on les brûle...
 
          On distingue principalement deux sortes de vampires, les vampires actifs et les vampires passifs. Les premiers sont les morts revenants qui sucent le sang des vivants. Les seconds sont les vivants sucés : mais les vampires passifs, une fois morts deviennent actifs...
 
          Mais dans l'affaire du vampirisme, qu'on nous montre des gens dignes de foi, bien sensés et de sang-froid qui disent : nous avons vu un tel jour un vampire, qui avait été notre parent, notre ami, qui portait tel nom : il était mort depuis tant de mois ou d'années, il nous a tenu tels discours, il a fait telles opérations sur nous. Pour arrêter les persécutions, nous l'avons fait exhumer, etc... Telle doit être la formule du témoignage et l'on défie toutes les provinces que l'on vient de nommer, d'en produire un semblable. Ce sont des bruits populaires, des traditions qui se transmettent, comme nos historiettes de lutins et de revenants.
 
          Il est évident que l'auteur ne fait pas partie des « on » qui disent que les vampires infestent certains pays, mais le recours à cette figure de style lui évite d'avoir à prendre position trop ouvertement et donne un cachet d'objectivité scientifique à cette définition qui cependant ne mentionne pas l'aspect vampire économique qui existait pourtant depuis plus d'un siècle et que résume fort bien le jésuite Nicolas Caussin dans son histoire des dames et chevaliers publiée en 1667 et qui stipule que les riches paient leurs vanités avec le sang des pauvres ... Une dimension que relève la majorité des dictionnaires à partir de la fin du XVIIème.
 
          Le nouveau dictionnaire des langues française et anglaise par Thomas Nugent, publié en 1788 traduit le terme français de vampire par« kind of hobgoblin « . Le hobgoblinou « boogieman » peut être traduit par « croquemitaine » qui est une espèce de monstre auquel les adultes ne croient pas mais que les parents cherchent à imposer aux enfants pour leur faire peur et les faire tenir sages comme faisait l'église avec la peur du diable du XlVème au XVIIème siècle.
 
          Le dictionnaire portatif de la langue française de Philippon de la Madeleine, publié en 1818 indique que les vampires sont « des morts que le peuple suppose sortir la nuit de leurs tombeaux pour sucer les vivants » mais aussi « Ceux qui s'engraissent de la substance du peuple », ce qui constitue un jugement humaniste et sans appel des profiteurs en tous genres ! Mais le ton général est celui du mépris et de la condescendance qui semble suggérer que de croire aux vampires traduit obligatoirement un manque flagrant d'un minimum de culture générale !
 
          Le nouveau vocabulaire de la langue française (1847 ?) adopte lui aussi le ton du mépris et de la condescendance que Voltaire lui-même avait dédaigné : « cadavre qui, suivant la superstition populaire, suce le sang des personnes que l'on voit tomber en phtisie / fig. : ceux qui s'engraissent de la substance du peuple » (image, avouons-le, peu ragoûtante !)
 
          Mais le XIXème siècle est aussi celui du romantisme et, ce qui peut sembler contradictoire, celui de la fin des illusions et deux dictionnaires, et non des moindres, adoptent un ton passionné mais néanmoins académique pour statuer sur l'existence ou la non-existence des vampires !
 
          Le dictionnaire encyclopédique, rédigé par Maurice Lachâtre est publié en 1865 ; ce fils de baron d'empire et humaniste passionné, avait ouvert un établissement scolaire pour enfants déshérités. Il a dans une postface célèbre, indiqué les raisons qui l'ont poussé à éditer ce dictionnaire ; il s'agit « d'un véritable monument élevé aux arts et aux lettres, instruments puissant de propagande démocratique et philosophique, arsenal inépuisable où la génération actuelle trouvera les armes qui lui seront nécessaires pour combattre le fanatisme religieux, le despotisme politique, les mauvaises passions, l'égoïsme, l'orgueil, l'amour des richesses, l'oisiveté ; en un mot, les privilèges et les abus sous quelque forme qu'ils puissent se présenter »...
 
          Cette passion réfléchie et calme se retrouve dans la magnifique définition donnée et comme accordée au mot vampire où l'auteur évite l'écueil d'avoir à choisir entre accepter ou refuser, démontrer ou réfuter l'existence d'un buveur de sang (autre qu'une chauve-souris) : vampire, nom qu'on donne généralement au plus redoutable des revenants, à des êtres que l'on dit sortir la nuit des cimetières, pour venir sucer le sang des vivants à la gorge et au ventre... »
 
          La définition continue sur une colonne sans jamais sombrer dans le persiflage ou le dédain. Lachâtre ne manque pas de définir le vampire sous l'angle figuré en précisant que c'est « un homme tourmenté d'une avidité insatiable. Tous ceux qui spéculent sur la misère : les usuriers, les bancocrates, les rois, les princes, certains prêtres, les accapareurs... »
 
          Mais le comble du romantisme se retrouve dans le dictionnaire de la conversation et de la lecture, publié en 1867 et qui indique : vampires : « C'est généralement de ce nom qu'on gratifie dans nos temps modernes les plus redoutables des revenants, de vrais corps de décédés dont le privilège est de ne point pourrir dans la terre, quelque humide ou quelque chaude qu'elle soit... De préférence, ces mornes et affreux habitants des cimetières s'attachent au sein de neige d'une jeune fille au cœur brûlant... »
 
          Les auteurs ne croient sans doute pas aux vampires mais semblent en avoir la nostalgie. Ce lyrisme ne nuit en rien à la rigueur sinon à la vérité scientifique.
 
          Ce texte arrive après les trois poèmes que Baudelaire consacra aux vampires, après La Morte Amoureuse de Gauthier et annonce peut-être le Dracula de Stoker...
 
          Je terminerai, n'y résistant pas, par la définition trouvée dans le Petit Larousse Illustré de 1995 et qui indique sobrement que le vampire est « Un mort , qui, selon une superstition populaire, sortirait du tombeau pour sucer le sang des vivants » ... L'article indéfini et le recours, lâche à mon avis, au conditionnel, sonnent la mort, non pas de l'ignorance et de la superstition, mais de celle d'un certain imaginaire collectif plein de charme et d'enseignements, quoiqu'on pensent les donneurs de leçons modernes.
Cet article est référencé sur le site dans les sections suivantes :
Thèmes, catégorie Vampires
retour en haut de page
Dans la nooSFere : 64351 livres, 62206 photos de couvertures, 59024 quatrièmes.
8085 critiques, 35279 intervenant·e·s, 1341 photographies, 3682 Adaptations.
 
Vie privée et cookies/RGPD
A propos de l'association. Nous écrire.
NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres. Trouver une librairie !
© nooSFere, 1999-2019. Tous droits réservés.