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La danse astrologique

Denis GUIOT

Mouvance n°7 (L'individu), 1983

à Patrick Ravignant,
qui a éveillé en moi
le désir d'astrologie.

          L'astrologie et la science-fiction ont ceci en commun de susciter le même mépris de la part des intellectuels et autres esprits forts, mépris trahissant la totale méconnaissance du sujet. Certes, en tant que réalité socio-historique née il y a cinq mille ans en Chaldée, l'astrologie a attiré l'attention de spécialistes en sciences humaines comme Claude Levi-Strauss (« Les anciens ont construit un système, et ce système, à partir du moment où il a été construit, s'est montré opérant et fécond. Au fond, tout système est opérant et fécond car l'homme ne peut penser qu'avec des systèmes. L'astrologie a été un grand système, car elle a aidé l'homme à penser pendant des millénaires » 1) ou de penseurs éclairés comme René Huyge (« Pour moi, l'astrologie est extrêmement intéressante dans le monde des signes et de la symbolique, parce qu'elle est exactement une symbolique de la psychologie collective » 1). Mais de là à envisager qu'il puisse exister une quelconque relation entre la carte du ciel de naissance d'un individu et son psychisme,... « alors là mon cher, vous êtes en pleine science-fiction » ! comme disait Gotlib dans une de ses immortelles Rubrique-à-brac 2.


Les cygnes se créent dans le ciel.


« Nombreux sont ceux qui pensent que les
physiciens expliquent le monde. Certains
physiciens peuvent eux-mêmes le croire,
mais les Maîtres du Wu li savent qu'ils
ne font que danser avec le monde ».
Gary Zukav
(La danse des éléments — Robert Laffont)

          A l'origine, l'astrologie était essentiellement une « première approche de l'homme vers la reconnaissance d'un logos animant l'univers et d'une relation personnelle avec ce logos » 3 basée sur l'intuition que l'homme et l'univers ne pouvaient être dissociés. Fondateur de l'astrologie généthliaque (c'est-à-dire individuelle), les Grecs donnèrent une assise rigoureuse aux conceptions chaldéennes et posèrent trois postulats fondamentaux :
          «  Le monde est un : (...) comme la Terre qui vit au sein de l'univers, l'homme, habitant de la Terre, est une minuscule partie de l'univers. C'est un microcosme.
           La partie est semblable au tout : le monde est animé d'une même énergie, et l'homme, baigné, façonné, par l'action incessante de ces influx cosmiques, est semblable au monde (...) L'homme est un cosmos en réduction, un microcosme, semblable au grand cosmos ou macrocosme.
          — La partie est solidaire du tout : (...) puisque l'homme est fait du tissu de l'univers, il vit et vibre avec lui par nature ; la partie et le tout sont pris dans une simultanéité globale et il y a coexistence ou concomitance d'un même cycle, d'une même vibration dans le ciel et dans l'homme qui, tous deux, constituent un être unique : l'univers » 4.

          Il ne s'agit pas ici de « prouver » l'astrologie, mais de constater que la philosophie des Anciens rejoint de façon troublante les concepts les plus pointus de la nouvelle physique. Ainsi, le premier postulat trouve un écho dans le théorème de Bell qui démontre la faillite du principe des causes locales 5. Impliquant qu'il n'existe aucune partie séparée dans l'univers, ce théorème engendre la « notion nouvelle de totalité insécable qui contredit l'idée classique de l'analysabilité du monde en parties existant séparément et indépendamment » 6. Voilà pour le premier postulat. Le deuxième, au fond, énonce la propriété principale de l'hologramme : tout point d'un hologramme contient la totalité des informations concernant chaque point de l'objet. Quant au troisième, il renvoie à la notion d'ordre implicite (ou imbriqué) du physicien David Bohm : « L'esprit et la matière sont interdépendants et reliés, mais pas de manière causale. Ils sont des projections, s'enveloppant mutuellement, d'une réalité supérieure qui n'est ni matière, ni conscience » 7. En faisant la distinction, désormais, entre les connexions causales (ou locales) et les connexions a-causales, les physiciens des particules rendent plausible le principe de synchronicité de Jung selon lequel « des événements n'ayant pas de rapport causal entre eux, mais possédant un sens identique — de l'ordre du symbole — se produisent au même moment » 8.

          Métaphore du monde, l'astrologie n'explique pas le monde : elle danse simplement avec lui. Délaissant l'enchaînement causal pour les « coïncidences significatives » et les correspondances synchronistiques, l'astrologie puise ses origines dans le raisonnement analogique, sa richesse dans le réservoir symbolique de l'humanité et sa vitalité dans une relation quasi-chamanique avec le cosmos (méprisée par notre civilisation schizoïde et mutilante). Dans la matrice mythico-poétique de la carte du ciel de naissance, elle découvre l'Autre du Je et le Je de l'Autre, tant il est vrai qu'à examiner l'univers, l'homme ne fait que se rencontrer lui-même. « Nous n'observons pas la nature, disait Heisenberg, mais la nature soumise à notre méthode de questionnement »9. Image de la naissance de l'homme posé sur un cosmos anthropomorphisé, le thème devient mandala, c'est-à-dire représentation géométrique tout à la fois du cosmos, du panthéon zodiacal et des structures psychiques de l'individu. Mythe des origines du monde et de l'homme, l'astrologie permet à l'être humain de renaître symboliquement et de se réaliser pleinement dans l'élaboration de son « Soi » jungien (« Le Soi est non seulement le centre, mais aussi le périmètre qui inclut conscient et inconscient ; il est le centre de cette totalité comme le moi est le centre de la conscience »10), grâce au raisonnement analogique (« La psyché est au cosmos ce que le monde intérieur est au monde extérieur »10) et à l'immersion dans la pensée symbolique. Nourri à la mamelle de l'inconscient collectif, le symbole, dépassement de l'exprimé vers l'ineffable visant à restaurer la relation initiale de fusion de l'homme avec l'universel, « raconte tout le chemin qui va du vécu inconscient au lieu de sa projection, ou de sa matérialisation »11 dans une débauche d'images et une orgie de sens.


Les visages du déterminisme


« Le sage régit son étoile,
l'ignorant est régi par elle »
Ptolémée
(Tetrabiblos)

          Du haut des ziggourats, les prêtres chaldéens tiraient des présages du mouvement de la sphère céleste et les transmettaient au roi, représentant des dieux sur la Terre, qui prenait ses décisions en conséquence car « rien n'était initié sans la consultation des planètes, afin de faire bénéficier la vie terrestre du rayonnement astral » 12. Cependant, religieuse et collective, l'astrologie mésopotamienne tout en faisant de l'homme un rouage de la destinée, ne se préoccupait pas de l'individu. Il faudra attendre les Grecs pour que l'astrologie passe du général au particulier, quittant le domaine du religieux pour celui de la pensée discursive. Dans son Tetrabiblos, le mathématicien Ptolémée (2e siècle après J.-C.) pose les bases d'une astrologie moderne, libérée de l'impérialisme magico-astral : « Il ne faut pas s'imaginer que toutes les choses arrivent aux hommes comme si chaque cas était réglé par décret divin. Ni penser que les événements procèdent d'une fatalité que l'on ne peut éviter et qui échappe à l'interaction de tout autre facteur. Une opinion pareille serait absolument indéfendable » 13 car « Astra inclinant, non déterminant » (les astres prédisposent mais ne contraignent pas). Déterministe (quoique fort souplement), la pensée astrologique n'est cependant pas fataliste, même si certains astrologues renouent complaisamment avec le fatum romain. Les astres n'agissent pas causalement sur l'homme, mais se contentent de l'exprimer ; ils ne sont pas responsables d'une situation, ils n'en sont que le reflet : « Les mouvements célestes sont les signes et non les causes » 13 disait Plotin (philosophe grec, 3ème siècle après J.-C.).
          Et puis surtout, il est essentiel de « dégager la part de vérité psychologique que l'astrologie (ne parlant pas en événements mais en tendances psychiques) détient sous sa gangue divinatoire » 14. « Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas » dit le vieil adage ésotérique, c'est-à-dire que le déterminisme cosmique — ne représentant strictement que « l'inné, l'être dans sa nudité première » 15 — devient, par une sorte d'inversion de la causalité aussi métaphorique qu'excitante, le modèle symbolique du déterminisme psychique qui s'élaborera dans les premières années de l'existence. Dès lors, l'authentique exercice du libre arbitre ne consisterait-il pas à prendre conscience de la nature de la cage dans laquelle l'esprit est enfermé et à jouer au mieux la partition que « les astres » nous ont assignée, la vie étant, pour reprendre la phrase de Violette Leduc, « la reprise d'un destin par une liberté » ? 16


Pour une critique littéraire astrologique


« La théorie est un cas particulier
du rêve. (Faites passer le mot) »
Gérard Klein
(Préface du Livre d'or de Michel Jeury
Presses Pocket)

          L'astrologie « est un langage, où le ciel est le signifiant et l'individu le signifié : elle traite précisément de l'union sur le plan symbolique du signifiant et du signifié (... ). Univers cosmique et univers humain, destinée céleste et destinée intérieure, ne sauraient plus désormais se concevoir autrement que comme l'expression de la même réalité. Le ciel de naissance serait le témoin du plan structural de l'individu, et la personne que celui-ci aurait à élaborer au cours de sa vie serait conforme à sa formule astrale » 17. Tout comme le psychanalyste, l'astrologue doit interpréter une réalité symbolique afin de mettre à jour les tendances psychiques qui structurent l'inconscient ; le premier en lit une forme actualisée par le vécu dans les rêves, les actes manqués, les associations libres, etc. tandis que le second en découvre la forme primitive dans la carte du ciel de naissance. Car celle-ci est la topographie, sous forme codée, des racines de l'individu, l'épure de ses principales lignes de forces psychiques, l'équation symbolique du Soi. Vivre, c'est conjuguer sous toutes les formes possibles le Verbe initial. Dans un mouvement de synthèse, la psychanalyse décrypte sous la trame événementielle les pulsions, complexes et autres agissements de la libido, puis « remonte » à la structure primordiale, tandis que l'astrologie en « descend », retrouvant dans l'infinité des manifestations de l'existence les traces indélébiles de l'empreinte primitive.
          Pour la psychanalyse comme pour l'astrologie, l'oeuvre littéraire est un matériau de choix car tout roman tire sa substance insistante d'un désir inassouvi des origines 18, le mythe de l'éternel retour alimentant le « mime de l'écriture ». A son insu, le roman redessine la structure fondamentale qui naît avec l'être, reproduit inlassablement le cliché cosmique dans la dynamique duquel se reflète l'image symbolique d'un inconscient devenu texte. Dès lors, la carte du ciel de naissance de l'auteur peut être considérée comme étant aussi celle de l'oeuvre. De ce postulat de départ qui fonde la critique littéraire astrologique, reconnaissons que l'on peut tout craindre, de la gratuité au dogmatisme. Le premier écueil est évité par la Tradition astrologique qui a fait des planètes, symboles zodiacaux, maisons, aspects, autant de rigoureux protocoles d'objectivation. Quant au second, il faut bien se rendre compte que, malgré son apparence hyper-codifiée, l'astrologie est à l'évidence une herméneutique, c'est-à-dire un système d'interprétation (comme toute la critique littéraire, d'ailleurs). Caractérisée par une dérive analogico-symbolique, la critique astrologique est une « lecture flottante » qui branche directement l'inconscient du décrypteur sur celui du texte, un éperonnement amoureux de l'oeuvre qui, tout comme l'interprétation psychanalytique, « ne vise pas à clore les significations, à ramener les phénomènes à des sens déjà connus et donnés à priori, mais à relancer une plus-value de sens, un texte, un discours, qui par ses points de rupture et ses défaillances marque l'existence d'une polysémie qui jamais ne se donne dans sa totalité » 19. Car « l'homme signifié n'a jamais fini de remplir de significations le contenant symbolique du signifiant » 20.

          Passons maintenant aux travaux pratiques sans lesquels la théorie n'est qu'un emballage vide, et tentons une approche astrologique de l'oeuvre de Michel Jeury.

La quête astrologique


« Tenter, sans force et sans armure,
D'atteindre l'inaccessible étoile »
Jacques Brel
(La quête)

          La critique littéraire astrologique : simple placebo, discours paranoïaque, ascèse mystico-intellectuelle ou méthode d'exploration authentiquement nouvelle ? Au lecteur de se faire son opinion. Pour moi, il m'importe peu que l'astrologie — ici appliquée à la critique littéraire soit « vraie » ou « fausse ». L'essentiel est que, s'appuyant sur une cohérence interne, elle parle « juste ».
          Support de sagesse, de méditation, l'astrologie permet une approche intense, poétique et amoureuse du monde, de l'autre, de soi — permet inlassablement de « rêver un impossible rêve » 21.



Notes :

1. Cité par André Barbault dans son Traité Pratique d'astrologie, p. 10 (Seuil).
2. Incorrigibles rêveurs ! in Rubrique-à-brac, taume 2 (Dargaud).
3. André Barbault, Connaissance de l'astrologie, p. 9 (Seuil).
4. Solange de Mailly Nesle, L'astrologie, p. 50 et suiv. — (Fernand Nathan).
5. Le principe des causes locales affirme que qui se produit dam une zone ne dépend pas de variables soumises au contrôle d'un expérimentateur placé dans une zone quasi-spatialement séparée », Gary Zukav, p. 314, La danse de éléments — (Robert Laffont).
6. David Bohm, cité par Gary Zukav, p. 309 op. cité. Signalons que la notion d'un univers entièrement corrélé (et ce, depuis le Big Bang !) introduit un super-déterminisme qui n'a aucun rapport avec le déterminisme à visage humain de l'astrologie moderne. Cependant pour les mystiques orientales, rappelle Fritjof Capra dans Le temps des changements (Ed. du Rocher), le concept de libre-arbitre est une illusion puisque nous sommes des éléments inséparables de l'univers : « Si je suis l'univers, il ne peut y avoir d'influences extérieures et toutes mes actions sont spontanées et libres ». Auteur du fameux Tao de la Physique (Tchou), Capra développe dans Le temps des changements la notion de vision systémique, vision « qui repose sur une approche holistique, c'est-à-dire globale et non fractionnée », de la réalité considérée comme un « tissu complexe de relations entre les différentes parties d'un tout intégré ».
7. Fritjof Capra, Le temps des changemets, p. 84 — (Rocher).
8. Solange de Mailly Nesle, p. 53, op. cité.
9. Cité par Gary Zukav, p. 131, op. cité.
10. Carl Gustav Jung in Psychologie et alchimie (Buchet-Chastel), puis Carl Gustav Jung et Richard Wilhem in Le secret de la Fleur d'Or, cités par Frieda Fordham dans son Introduction à la psychologie de Jung, p. 69 et 91 (Payot).
11. Solange de Mailly Nesle, p. 7, op. cité.
12. Solange de Mailly Nesle, p. 66, op. cité.
13. Cités par Solange de Mailly Nesle, p. 69 et 77, op. cité.
14. André Barbault, p. 59, op. cité.
15. André Barbault, p. 137, op. cité.
16. Cité par André Barbault, p. 146, op. cité.
17. André Barbault, De la psychanalyse à l'astrologie — (Seuil), p. 24 et 37, c'est moi qui souligne. Dans cet essai passionnant, l'auteur démontre combien le langage de l'astrologie moderne est proche de celui de la psychanalyse. Cependant il serait plus exact de parler de psychologie des profondeurs car la psychanalyse (ou freudisme) dans sa définition la plus stricte est l'histoire du couple inconscient et sexualité. Or, en introduisant une transcendance, l'astrologie se nourrit essentiellement de la conception jungienne de l'inconscient.
18. Voir Marthe Robert, Roman des origines, origine du roman — (Gallimard).
19. Roland Gori et Marcel Thaon, Pour une critique littéraire psychanalytique in La sublimation p. 240, ouvrage collectif (Coll. Les grandes découvertes de la Psychanalyse, Robert Laffont).
20. André Barbault, p, 126, op. cité.
21. Jacques Brel, La quête (in L'homme de la Mancha).

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